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A la une / Actualité

Omar Aktouf, Professeur à HEC Montréal, auteur et conférencier

“Cette révolution est une lame de fond qui traverse la société”

© Louza Ammi/Liberté

Dans cette interview, Omar Aktouf, professeur titulaire à HEC Montréal, auteur de plusieurs livres sur le management, porte un regard très optimiste sur la révolution en cours dans le pays. Il estime qu’il était temps que le peuple fasse sa révolution après avoir été spolié après celle qu’il avait faite contre la France coloniale. Il analyse également certaines questions d’actualité, dont les mesures comprises dans le projet de loi de finances pour 2020. 

Liberté : Les Algériens manifestent dans la rue depuis maintenant huit mois, pour le changement du système politique et contre la manière par laquelle l’économie du pays a été gérée. Quel regard portez-vous sur cette révolution ?
Omar Aktouf : Ce mouvement est une chose à laquelle je m’attendais depuis des années. En 1985, dans l’un de mes livres intitulé L’Algérie entre l’exil et la curée, j’avais écrit que le peuple algérien n’a pas encore fait sa révolution et qu’il allait la faire tôt ou tard et que celle qu’il avait faite lui avait été confisquée. La révolution d’aujourd’hui, en vérité je m’y attendais depuis des années et que c’était juste une question de temps. C’est une lame de fond qui traverse la société, dans son histoire, dans ses structures, dans ses classes sociales ainsi que dans ses aspirations.

C’est une lame de fond de plusieurs couches sédimentées. Il est impossible de l’arrêter ; ou on répond à ce que veut cette lame de fond ou on va vers un aventurisme dont nul ne peut prédire les conséquences. Il y a des limites à la spoliation. Dans L’Algérie entre l’exil et la curée, j’ai écrit que les Algériens que j’observe aujourd’hui et qui dirigent l’Algérie sont les nouveaux pieds-noirs de l’Algérie et que les Algériens sont des néo-colonisés par leurs propres frères. 

Ces dirigeants qui refusent d’acquiescer aux aspirations du peuple ont mené le pays dans une impasse politique insurmontable, alors que l’économie va de mal en pis. Faut-il craindre une aggravation de la crise financière et économique ?
Il faut se rendre à l’évidence que ce n’est pas la faute au hirak si le pays traverse une crise économique aujourd’hui. Cette crise est antérieure au hirak. Il faut dire aussi qu’en période d’incertitudes politiques, il est normal qu’il y ait de l’attente, du ralentissement, de la décantation et de la reprise ensuite. Cependant, je ne pense pas que l’on puisse faire des relations de cause à effet aussi précipitées et aussi directes. C’est vrai qu’il y a un ralentissement de l’activité économique, et c’est tout à fait normal dans la conjoncture politique actuelle, mais de là à brandir cela comme une menace, c’est exagéré et faux. 

Au plan purement macroéconomique, quelles sont les réformes prioritaires qu’il faudra mettre en place ?
Si on réussit à mettre fin à cette crise politique par la manière la plus souhaitable, la première chose à faire consistera à récupérer l’argent de l’État. Avant de quitter le Canada pour Alger, un député canadien avait écrit une lettre ouverte au ministre des Finances du Canada pour l’alerter sur le fait que les transferts de fonds de l’Algérie vers le Canada étaient multipliés par dix ou vingt durant ces derniers mois. Chaque jour, des centaines de millions de dollars quittent l’Algérie à destination du Canada. 

À mon avis, dès l’installation d’une instance légitime dans le pays, il faudra commencer urgemment par la récupération de ces fonds. Je suppose que des sommes aussi importantes ont été transférées en France, en Angleterre, aux États-Unis, en Suisse, etc. Jusque-là, trouver cet argent n’était guère un processus facile, maintenant que la technologie a évolué, cette procédure ne demande pas plus de six mois pour pister et rapatrier ces fonds, pour peu qu’on mette les moyens humains et matériels nécessaires pour le faire. Le Premier ministre malaisien Mahathir bin Mohamad a réussi à récupérer environ 12 à 15 milliards de dollars en deux semaines. 

En revanche, la Tunisie n’a pas encore pu récupérer tous les fonds transférés par l’ex-président Ben Ali…
La Tunisie n’a pas pu récupérer son argent parce que ce pays a été récupéré. J’ai été invité en Tunisie en 2011 et j’ai vu comment l’on a commencé à récupérer le mouvement tunisien pour que, surtout, la Tunisie n’aille pas vers des choix de rupture avec l’Union européenne, avec l’OMC et le néo-libéralisme. Pendant que j’y étais, il y avait, sur place, Hillary Clinton qui disait à la télévision tunisienne qu’elle était là “pour s’assurer que la Tunisie aura la transition que nous souhaitons”. Il faudra faire attention afin d’éviter à l’Algérie une démocratie manipulée par des causes exogènes. Il faudra qu’on se prémunisse contre cela. 

Au-delà de la nécessité de récupérer les fonds transférés illégalement vers l’étranger, quelles sont les autres mesures économiques capables de permettre au pays de remonter la pente ?
Il faudra répondre d’abord à la question de savoir quelle Algérie nous voulons. Après avoir récupéré les dizaines de milliards de dollars transférés à l’étranger, il faudra construire des institutions en phase avec ce que réclame le peuple comme développement. Il faut arrêter de confondre entre enrichissement de quelques-uns avec développement économique. La richesse économique d’une nation ce ne sont rien d’autres que les cerveaux de ses habitants. L’éducation est donc la deuxième des priorités ; les Chinois ont investi pendant 60 à 70 ans dans l’éducation des cerveaux chinois.

Le développement de l’agriculture est la troisième car il permettra de résoudre l’équation de l’autosuffisance et de réduire les importations des produits alimentaires. Il faut investir davantage dans les infrastructures aussi bien dans l’équipement au service des populations (hôpitaux, écoles…) que dans les infrastructures économiques, à l’exemple des ports. En un mot, la diversification de l’économie passe par le développement de ces secteurs-clés auxquels s’ajoute la transformation du pétrole brut. 

À l’heure où vous plaidez pour l’investissement dans les infrastructures, le gouvernement a fait le choix de baisser de 20,1% le budget d’équipement pour 2020. Qu’en pensez-vous ?
Je ne peux être que contre. J’entends même certains parler d’austérité, alors que les Algériens ont suffisamment souffert des politiques menées par le passé. Il faut que les politiques d’austérité puissent être appliquées aux responsables qu’on a vu voyager et dépenser librement aux frais des contribuables, d’autres qui acquéraient des villas en Espagne et des appartements à Paris, etc. Pendant ce temps-là, ces mêmes responsables s’ingénient à concevoir des politiques d’austérité en réduisant de 20% le budget d’équipement. L’Algérie peut-elle se passer aujourd’hui des dépenses d’investissement ? Quels sont les secteurs concernés par ces politiques d’austérité ? 

Je ne connais pas les détails, mais il est indispensable, à mon avis, que l’État maintienne l’investissement dans l’équipement. Certes, il y a des arbitrages à faire compte tenu de la situation financière du pays, mais il y a des investissements dans lesquels on ne peut pas opérer de coupes. Je voudrais signaler aussi que l’assouplissement de la règle des 51/49% ne doit pas se faire au détriment de l’intérêt national. La Chine est en train d’assouplir les conditions d’investissement étranger en réduisant la liste négative des secteurs réservés uniquement à l’investissement public. Il s’agit là des secteurs stratégiques, comme c’est le cas pour nous dans le domaine des hydrocarbures. 

Les Chinois distinguent plus nettement deux catégories d’investissements : investissement direct avec contrôle étranger et un statut d’entreprise étrangère installée en Chine et investissement en joint-venture. Pour ce qui concerne l’Algérie, il est vrai que la nouvelle loi sur les hydrocarbures n’est pas encore publiée, mais ce qu’on sait c’est qu’ils ont négocié avec ExxonMobil, avec BP, Shell… et quand vous négociez avec ces compagnies, il s’agit là d’une concession non négligeable et inacceptable. Quant aux autres secteurs d’activité, il faut qu’il y ait une liste négative dans laquelle l’on mentionne les domaines réservés uniquement à l’investissement national. 

Dans le cadrage macroéconomique et financier de la période 2020-2022, le gouvernement lève le voile sur une dévaluation plus claire et quasiment assumée du dinar par rapport au dollar. Pensez-vous que la dépréciation de la monnaie nationale est inévitable ?
Conjoncturellement oui ! Avec l’instabilité et le ralentissement économique vus de l’extérieur, le dinar ne peut que perdre de sa valeur. Cet arbitrage en faveur de la dépréciation du dinar peut être accepté sur le court terme, mais sur le long terme, cette dévaluation pourrait être problématique.

Êtes-vous pour ou contre le recours à l’endettement extérieur pour le financement des projets d’équipement ? 
Cette option doit faire l’objet d’une stratégie bien réfléchie et d’un plan de développement très sérieux. L’endettement, qui servira à compenser la baisse des prix du pétrole et à équilibrer le budget, ne doit se faire, néanmoins, qu’à des conditions raisonnables. En 2005, l’équilibre du budget était tributaire d’un baril de pétrole à 25 dollars, alors que le budget ne peut s’équilibrer actuellement qu’avec un baril de 115 à 120 dollars. Cependant, parallèlement à cet endettement, il faut mener des réformes budgétaires touchant essentiellement la balance des paiements, et plus particulièrement le poste importation des services.
 

Propos recueillis par : Ali titouche

 

 

 

 

 



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