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Saâdeddine Merzoug traduit devant le csm

Le juge de la rupture

© Louiza Ammi/Archives Liberté

Si l’on devait chercher un nouveau visage pour une justice telle que les Algériens le veulent, il est tout trouvé. L’enfant de Boussaâda, dans la wilaya de M’sila, est à même de l’incarner. 

“J’ai appris par le biais de camarades que je serai traduit le 1er juin devant le Conseil supérieur de la magistrature. Une gratification”. La réponse du jeune juge Saâdeddine Merzoug à la nouvelle de sa convocation par sa hiérarchie est déroutante. Son post Facebook a suscité un immense élan de solidarité des internautes. Lui-même n’en revient pas. “Franchement, je ne m’y attendais pas. Je suis agréablement surpris”, confie-t-il. Alors qu’il risque des sanctions qui peuvent être fatales pour la suite de sa carrière, il n’hésite pas à prendre avec beaucoup d’ironie et une pointe d’humour, la mesure décidée par le Conseil supérieur de la magistrature. 
C’est que le bonhomme, qui, jusque-là, n’avait pas sa langue dans la poche, ne veut pas se laisser intimider. Parce qu’il n’a rien à se reprocher de tout ce qui colle comme une seconde peau aux juges. Ayant été désigné magistrat stagiaire en 2009, le jeune Saâdeddine Merzoug ne tarde pas à découvrir la réalité de la justice en Algérie, un corps gangréné par tous les maux possibles et imaginables. Ce qui contraste profondément avec l’idée qu’il se faisait de ce monde, lorsque, jeune étudiant, il poursuivait ses études à l’École supérieure de la magistrature. Ne supportant pas les postures du Syndicat national des magistrats (SNM) et surtout ses accointances avec la tutelle, il milite avec certains de ses pairs pour le pluralisme syndical.

Une première tentative de rebellion est menée en 2013 avec la fameuse grève de la faim déclenchée par quatre juges à In Salah pour dénoncer des dépassements commis par le président de la Cour de Tamanrasset. Comble de l’engagement syndical, le SNM de l’époque, au lieu de défendre les protestataires, avait brandi la menace de sanctions contre eux, estimant que les concernés n’auraient pas respecté le droit de réserve imposé par leur statut. 
La révolte des magistrats est rapidement étouffée dans l’œuf par le ministre de la Justice, Mohamed Charfi, qui dépêche une mission d’inspection à la Cour de Tamanrasset, tout en s’engageant à prendre en charge les doléances des juges. De cette période, Merzoug garde un goût amer. “Le ministre Charfi est quelqu’un qu’on respectait beaucoup. Son intervention a permis de calmer les esprits, mais à la fin, c’est la révolte des magistrats qui a été éteinte alors que les problèmes étaient toujours là”, se souvient-il. Mais comme la tension était toujours vive, elle devait, un jour, se manifester d’une façon comme d’une autre. 
Le combat de la nouvelle génération des juges donna naissance, en 2016, au Club des magistrats libres qui deviendra par la suite Club des magistrats algériens. Saâdeddine Merzoug se voit propulsé par ses pairs comme porte-parole. Les magistrats du Club poursuivent leur action dans la clandestinité la plus totale, préférant travailler en profondeur la corporation pour l’organiser et la structurer. Pas toujours évident. Surtout lorsque l’on sait que le Syndicat national des magistrats jouit de toutes les facilitations découlant de son statut de syndicat organique au système.

Mais l’éclosion de la révolution populaire en février 2019 hâta l’éruption du Club sur la scène publique nationale. Pour la première fois, les Algériens découvrent, ébahis, des juges qui assument publiquement des positions antisystème et qui appellent ouvertement au départ de Bouteflika et à libérer la justice de l’emprise du pouvoir exécutif.

Du jamais vu, en effet, en Algérie où l’appareil judiciaire reste assimilé aux forfaitures du pouvoir politique. Droit dans sa toque noire flanquée, au niveau de la poitrine, d’un ruban vert distinctif des magistrats, Saâdeddine Merzoug, entouré de quelques-uns de ses collègues et d’avocats, brise un tabou. Et pas des moindres. 
On ne trouve pas à chaque coin de rue un juge qui prendrait la parole devant les caméras et les micros pour fustiger le système en place et réclamer son départ, tout en annonçant son adhésion totale au mouvement populaire naissant. Saâdeddine Merzoug se souvient, toutefois, qu’en janvier 2019, c’est-à-dire quelques semaines avant les premières manifestations contre le 5e mandat, un certain bouillonnement s’était emparé de la corporation des magistrats. 
Un signe avant-coureur de la révolte populaire en latence ? “Il y avait une telle effervescence qu’un jour ou l’autre ça devait éclater”, affirme-t-il, précisant que cet état de fait était dû aux dépassements et autres abus commis par le ministre de la Justice, garde des Sceaux, à l’époque, Tayeb Louh. Saâdeddine Merzoug, qui a réussi à casser tous les codes liés à une corporation aussi renfermée que prétentieuse, constitue à lui seul une révolution dans le monde froid et austère de la justice. Surtout la nôtre.

Une ardeur juvénile, une mine constamment joviale, des positions courageuses et constantes assumées publiquement, y compris sur le hirak populaire, une détermination extraordinaire, un fin sens de la critique constructive. Si l’on devait chercher un nouveau visage pour une justice, une vraie, telle que les Algériens la veulent, il est tout trouvé. L’enfant de Boussaâda, dans la wilaya de M’sila, est à même de l’incarner. 
Tout en lui tranche avec l’appareil duquel il est issu. Autant dire un profil qui n’arrange pas les tenants du pouvoir. Et les dernières positions exprimées par le Club des magistrats algériens ne sont évidemment pas de nature à améliorer son image auprès du ministre de la Justice actuel qu’il n’a eu de cesse de vilipender. 
Mais visiblement, le magistrat commence surtout à déranger par sa popularité, sa liberté de ton et sa présence constante sur la scène avec ses nombreuses contributions dans les médias et sur les réseaux sociaux, par rapport à tout ce qui touche à la justice. Et dans la lancée de ce qu’il a écrit à ce sujet, il n’a pas hésité, dans une contribution consacrée à l’expression de la haine dans les médias et sur les réseaux sociaux, à s’appuyer sur une célèbre citation (“Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire”), de l’écrivain et philosophe français Voltaire, pour appeler au respect de la liberté d’expression. 
Il s’est ensuite distingué par de vives critiques adressées au ministre de la Justice, Belkacem Zeghmati, d’abord à l’occasion de l’adoption de l’amendement du code pénal, et, ensuite, du renouvellement partiel du CSM qui a été boycotté par le Club des magistrats. 
Plus récemment, et dans une déclaration à Liberté, Saâdeddine Merzoug a clairement critiqué le projet de révision de la Constitution dans son volet lié à la justice, plaidant pour l’indépendance du pouvoir judiciaire vis-à-vis de l’Exécutif. “C’est notre devoir d’être à la hauteur du message des martyrs qui se sont sacrifiés pour cette terre”, soutient celui qui s’est imposé comme une icône du combat pour l’indépendance de la justice.

Hamid Saidani


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