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Disparition de GaÏd Salah et arrivée de Saïd Chengriha à la tête de l’État-major

Vers un changement de la donne politique

Le général-major Saïd Chengriha. © Louiza Ammi/Liberté

Le nouveau chef d’état-major de l’armée a eu toute latitude d’apprécier l’évolution de la crise politique depuis le 22 février. Va-t-il s’en inspirer et adopter une attitude différente à l’endroit du hirak ? Ira-t-il jusqu’à engager un processus d’éloignement de l’institution militaire des contingences politiques ?

C’est  la  lancinante  question  qui,  brusquement,  s’est  imposée  à  tous : maintenant qu’Ahmed Gaïd Salah, homme-clé du pouvoir depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika en mars dernier, n’est plus là, va-t-on assister à un renversement de la donne politique ? S’il faut se garder de conclusions hâtives, il reste que l’arrivée d’une nouvelle figure à la tête de l’état-major de l’armée, en la personne du général-major Saïd Chengriha, pourrait faire bouger les lignes. Dans quel sens ? Nul n’est en mesure de se hasarder pour l’heure à quelques prédictions.

Pour cause : l’homme n’est pas très connu. Hormis quelques indications sur son  parcours,  peu  de choses filtrent sur le personnage, son caractère et ses penchants politiques. Seule certitude attestée par de nombreux témoignages : l’homme a fait toutes ses classes sur le “terrain” opérationnel. 

Si son arrivée à la tête de l’état-major, selon un protocole tacite, était prévisible après la disparition inattendue d’Ahmed Gaïd Salah, sa lecture de la crise et de la dynamique populaire qui s’exprime depuis février dernier, son approche pour l’exploration de solutions, sa conception du rôle de l’institution militaire dans cette séquence de l’histoire et sa vision du projet de société demeurent inconnues.

Dès lors, la question est de savoir quelle sera son attitude vis-à-vis du hirak qui, visiblement, n’est pas prêt à renoncer à sa principale revendication, celle du changement radical du système pour l’avènement d’un État civil, comme l’ont renouvelé les étudiants, hier, lors de leur marche hebdomadaire.

Propulsé sur le devant de la scène après la disqualification du cinquième mandat, Ahmed Gaïd Salah, et avec lui l’institution militaire, a fini, au fil des mois, par apparaître comme le véritable détenteur des leviers du pouvoir. Après avoir neutralisé de nombreuses figures honnies du système, Ahmed Gaïd Salah, qui a hérité d’une situation dont il n’était pas le seul responsable, a tôt fait d’entreprendre des actions dont le bilan est aujourd’hui controversé. 

Outre le fait d’avoir arrêté des figures emblématiques du hirak, dont des politiques et des intellectuels, à l’image de Karim Tabbou, de Fodil Boumala, de Lakhdar Bouregâa, des généraux Benhadid et Ghediri, ou encore de Samir Belarbi, il a également ordonné la fermeture des voies d’accès à Alger, les vendredis, jours de marche, interdit le port de l’emblème amazigh, s’est opposé aux préalables et aux mesures d’apaisement réclamés par la commission de dialogue et de médiation de Karim Younès, mais également par de nombreuses personnalités, partis et organisations de la société civile.

À son actif, également : la fixation de l’agenda électoral. Pour s’être opposé à la “révolution”, en dépit de ses professions de foi quant à l’“accompagnement” du peuple, Ahmed Gaïd Salah a fini par cristalliser toutes les critiques sur sa personne, au point de passer, aux yeux de certains, pour être un “facteur de blocage” à la résolution de la crise.

Saïd Chengriha, qui a sans doute eu toute latitude d’apprécier l’évolution de la situation, va-t-il désormais concéder au nouveau président d’entreprendre toutes les mesures de nature à créer un climat apaisé et rétablir la confiance qui fait défaut ? Ou alors va-t-il recourir à la manière musclée pour mater le hirak ? Questions subsidiaires : Saïd Chengriha consentira-t-il à éloigner l’institution militaire des contingences politiques et la confiner seulement à ses missions constitutionnelles ?

Abdelmadjid Tebboune qui perd en la personne de Gaïd Salah un soutien de poids, plombé par un déficit de légitimité, aura-t-il les coudées franches pour mettre sur les rails sa conception de la résolution de la crise ? Si l’opacité et les mécanismes de fonctionnement du sérail ne permettent pas de se livrer à quelques projections, il reste que la disparition de Gaïd Salah et l’arrivée de Saïd Chengriha vont assurément inaugurer une nouvelle page dont les contours apparaîtront dès les prochaines semaines. 
 

K. K.