La question

Bouteflika n’a pas renoncé à sa réélection, comme l’ont montré des signaux déjà émis avant l’opération de dépôt de candidature.
Et en fin d’après-midi, alors que la répression des manifestants fait rage un peu partout où des citoyens ont à nouveau manifesté, les fourgons d’imprimés s’engouffraient ostensiblement dans l’enceinte du Conseil constitutionnel. Message : Bouteflika est non seulement candidat mais nous serons des millions à l’avoir parrainé ! Il a donc bien déposé sa candidature, dans des conditions discutables au plan constitutionnel, même s’il a, comme prévu, “nuancé” son cinquième mandat en le réduisant à une durée qui dépendra des résolutions de la conférence nationale “sans exclusive” déjà évoquée dans son
programme.
Le régime a réagi en opposant au fait accompli de la demande populaire — pas de cinquième mandat — le fait accompli de sa candidature conditionnée. À part cela, le régime ne semble avoir en rien renoncé à ce qui le caractérise : à commencer par les manifestations de force : les nominations de dernière minute donnent l’impression d’une maîtrise effective directe, même à distance, de événements ; l’image, inspirée des techniques de guerres psychologiques, du soutien papier massif a pour objet de décourager l’opposition à sa candidature, d’abord, et à démoraliser la concurrence, par la suite. Pendant des jours, l’administration a travaillé à renseigner ces formulaires en quantité dissuasive.
Les manifestations ne sont donc pas validées comme l’expression de la volonté d’un peuple de changer de régime. Mieux, il se propose d’organiser le changement de République et la succession qu’elle nécessite.
En refusant la demande populaire de fin de règne et en répliquant par sa proposition d’autogestion de la transition, le pouvoir a montré qu’il n’arrive pas à admettre la virtualité que les Algériens, majoritairement, ne veulent plus de lui maintenant. On le comprend quand on sait qu’en vingt ans, il a pu corrompre des masses d’Algériens, les uns triés pour leur corruptibilité, les autres ciblés sur leur détresse. Pendant ces vingt ans, les autres s’essoufflaient en révoltes disparates, sporadiques et vite étouffées. En vingt ans d’emprise sans résistance significative, on prend des habitudes ; on ne réagit plus en simple pouvoir temporaire, voire en simple entité temporelle. Ce sentiment d’intemporalité est pour quelque chose dans le fait que certains de ses thuriféraires ont pu comparer Bouteflika à Abraham, au Prophète et le qualifier d’envoyé de Dieu ! Il n’y a pas qu’un effet d’emphase dans ces élans de flagornerie : dans l’état d’esprit des louangeurs, la grandeur du héros vaut bien un blasphème ! Et quel meilleur moyen de rendre le souverain inamovible que de le sacraliser ?
Aujourd’hui, le régime, jusqu’ici habitué à imposer ses faits accomplis à lui, au prix de viols répétés d’une Constitution régulièrement retaillée, qui se retrouve devant une situation de fait : le peuple exige son départ. Le voici contraint à la manœuvre, histoire de passer le gué, en attendant de reprendre la main. La question du changement contre la continuité est encore entière.


M. H.