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A la une / Contribution

Face à la pandémie de covid-19

Agissons rapidement !

© Louiza Ammi/Liberté

Par : Mohamed Mebtoul 
Sociologue et fondateur  de l’anthropologie de santé

 

 

 

 

Il est impératif de se mobiliser collectivement pour montrer de façon offensive, claire et sans ambiguïté notre engagement résolu à réduire la propagation de la Covid-19. Il s’agit de créer ce sursaut collectif dans tous  nos  espaces sociaux. Il semble en effet difficile de rester passif.”

Nous devons agir rapidement face à la pandémie de Covid-19. Elle concerne la société et ses différentes institutions. Elle ne se limite pas aux  seules structures de soins. Il est impératif de se mobiliser collectivement pour montrer de façon offensive, claire et sans ambiguïté notre engagement résolu à réduire la propagation de la Covid-19. Il s’agit de créer ce sursaut collectif dans tous  nos  espaces sociaux. Il semble en effet difficile de rester passif. L’exemple nous est donné quotidiennement par les professionnels de santé des hôpitaux qui affrontent de façon héroïque la pandémie, déployant une véritable “citoyenneté biologique” (Petryna, 2020) qui est aussi une citoyenneté politique pour lutter contre le virus face à l’accroissement des cas de contamination, malgré l’épuisement, la fatigue, le manque de moyens, la faible reconnaissance sociale à leur égard.

La société algérienne traverse une crise sociosanitaire majeure. Il est urgent de nous organiser  collectivement comme un “seul homme” en référence à nos multiples diversités qui ont toujours représenté notre richesse et notre force. Mobilisons toutes les compétences sous-estimées, marginalisées, exclues par un système politique archaïque et injuste qui a toujours refusé de libérer la société. Le danger est à nos portes. Nous ne pouvons pas nous taire et ne rien faire en disant confortablement que nous ne savions pas.  La pandémie est une affaire qui nous concerne. Aller vers les populations est un impératif majeur. Nous sommes persuadés que chacun dans son domaine ou sa spécialité peut contribuer à réduire la propagation du virus dans notre pays.  Le coronavirus, avec tout ce qu’il représente de tragique, est une opportunité pour comprendre, décrypter finement ses différents enjeux sanitaires, sociaux, économiques et politiques et agir en connaissance de cause. Construisons ce champ du possible pour débattre librement, en privilégiant dans nos interventions sur le terrain la prévention de proximité vis-à-vis des populations.

 Il ne s’agit pas de réduire la prévention à ses  catégories  strictement médicales, même si elles sont importantes, mais au contraire de l’appréhender comme un ensemble d’interactions proches des populations. Le mot “proche” signifie, à la fois, faire acte de pédagogie, en s’adaptant au langage ordinaire des personnes, sans culpabilisation ni boucs émissaires, en évoquant ce que Michel Foucault (2009), quelques mois avant sa mort, aurait souhaité entreprendre dans ses  recherches : “L’émergence de la vraie vie dans le principe et la forme du dire-vrai (dire vrai aux autres, à soi-même, sur soi-même et dire vrai sur les autres), vraie vie et jeu du dire-vrai, c’est cela qui est le thème, le problème que j’aurais voulu  étudier.”  

Quand la pédagogie et le politique s’entremêlent !
La pédagogie et le politique s’entremêlent, se conjuguent, s’agissant précisément de construire un sens novateur dans les interactions avec l’Autre. La réconciliation à entreprendre entre la vie biologique, la vie sociale et politique est bel et bien conditionnée par la proximité sociale et la confiance essentielles pour impulser et proposer le “dire-vrai”, nécessairement reconfiguré  de façon diversifiée face aux populations confrontées à des conditions de vie plurielles. Refusons de nous inscrire dans la “mise en silence du social” (Memmi, 2013), en élaborant un discours standardisé, occultant les différences sociales, et centré uniquement sur le biologique.  L’effet aura des conséquences désastreuses. 

Cela conduit au déni qui est “le refus de reconnaître la réalité d’une perception”. “Même quand cette réalité a pu être matériellement constatée, la représentation psychique de la réalité en est interdite. Tout se passe comme si elle n’existait pas. Même visible, ou représentée matériellement, elle est dénuée de significations” (Memmi, 2013). La  sensibilisation à sens unique, réduite aux dimensions du corps biologique (“mettez la bavette”, “lavez-vous les mains”, “confinez-vous”), perd de son épaisseur relationnelle, quand on sait que “l’information n’est pas ignorée, mais filtrée. Nous sommes amenés, de par nos représentations, à classifier les faits différemment, et les faits qui ne correspondent pas à nos représentations sont considérés comme moins réels que ceux qui y correspondent” (Hewstone, 1989).

La dimension démocratique de la prévention
Le travail de prévention sociosanitaire tel qu’il a été défini recouvre nécessairement une dimension démocratique. Celle-ci est indissociable du refus des certitudes, de l’acceptation des remises en question, de la valorisation de l’écoute, seules à même d’accéder à la réinvention pragmatique d’autres pratiques sociosanitaires dans nos “cités” désertées, laissées à elles-mêmes,  sans souci de l’Autre, révélant l’absence de politiques publiques et la distanciation cette fois-ci sociale de nos “représentants” locaux à l’égard des habitants. Pourtant, nos vies et celles de nos enfants sont en jeu. La valorisation de la vie physique et sociale doit impérativement se substituer à la “vie nue” sans attrait des populations à la marge évoquée par le philosophe italien Giorgio Agamben (1997). Cela nous oblige à redonner un sens pertinent à la notion de responsabilité collective. Éclatée dans notre société, elle s’efface bien souvent face à la violence de l’argent qui opère plus dans la dissension que dans la construction de la collectivité. La défiance joue en défaveur de la quête de l’osmose collective,  devenue un vœu pieux face aux détournements des règles par ceux qui ont la charge de les mettre en œuvre. A contrario, la confiance n’a pu être réhabilitée et valorisée dans la société que par la médiation de la mobilisation du corps politique durant le Hirak. La confiance s’ancre dans les représentations sociales positives des personnes à l’égard du politique, particulièrement quand il s’agit de leur vie sociale. 

Celle-ci n’est plus banale, mais tend au contraire à prendre sens, à se réaliser collectivement pour une autre vie politique. La confiance devient vitale, incontournable, en raison de la nette conscience que le changement social et politique ne peut se faire sans elles. Être acteur dans un processus de transformation de la société conduit à produire de la confiance parmi les manifestants. Elle devient incontournable dans la mobilisation populaire qui n’a pu se déployer que par la croyance dans cette belle utopie collective  de se percevoir au cœur de la quête de l’émancipation politique de la société.

La notion de responsabilité collective reste donc de l’ordre de l’abstraction en l’absence de l’engagement et de la mobilisation de tous. Elle est une création collective centrée sur l’écoute, la persuasion, le débat contradictoire et serein qui s’articule autour de l’individuel et du collectif. Norbert Elias (1991) évoque très justement la notion centrale d’interdépendance au cœur du fonctionnement d’une société, qui sera d’autant plus renforcée et reconnue par ses membres, qu’elle permettra l’autocontrainte (autodiscipline), pouvant dès lors être intériorisée collectivement, devenant une posture citoyenne incontournable pour accéder au respect du confinement et des mesures barrières.

Références bibliographiques
- Agamben G., 1997, Homo Sacer. Le Pouvoir souverain et à la Vie nue, Paris, Le Seuil.
- Foucault M., 2009, Le Courage de la vérité. Cours au Collège de France, 1984, Paris, Hautes études – Gallimard-Seuil.
- Hewston M., 1989, Représentations sociales et Causalité, dans l’ouvrage collectif Les Représentations sociales, Paris PUF, 252-274.
- Memmi A., 2013, De la dénégation au déni ? La mise en scène du social dans les campagnes françaises de prévention, in : 
Le Diabète, une épidémie silencieuse, préface de Bourdillon F., éditions Le bord de l’eau, 111-135.
- Elias N., 1991, La Dynamique de l’Occident,  Paris, Calmann-Levy.
- Petryna A., 2002, Life Exposed : Biological Citizens after Chernobyl, Princeton University Press – Sciences Sociales.

 


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