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Idir, enracinement dans le local et quête absolue de l’universel

© Louiza Ammi/Liberté

A Vava Inouva et  ses autres chansons  submergent  la digue dressée par le pouvoir entre les langues (arabophone / berbérophone) et entre les genres (hommes / femmes).

C’est un artiste de talent, de son vrai nom Hamid Cheriet, né le 25 octobre 1949 à Ath Lahcène, un des villages de la tribu Ath Yenni, célèbre pour son artisanat et sa poésie orale. Il a un diplôme de géologie de l’Université d’Alger et a fréquenté le conservatoire d’Alger. Comme son aîné et compatriote Mouloud Mammeri, la pensée et l’action du chanteur-compositeur seront marquées par une double tension : l’enracinement dans le local et une quête absolue de l’universel. Dans cet univers traditionniste (refermé sur lui-même à cause de la colonisation et de la guerre), la musique et la chanson obéissent à une vision genrée des tâches. 

La chanson est une affaire de filles, de bergers ou, plus généralement, de groupes populaires, disait-on. Si l’on se fonde sur le rigorisme des Ath Yenni, représentants de la quintessence de la culture kabyle traditionnelle, Idir n’avait pas vocation à chanter. Son père, mécontent, lui arracha un jour la guitare des mains. Un grand chanteur compositeur (Chérif Kheddam) formé dans et par l’émigration, au retour à la Chaîne II d’Alger, après l’indépendance, offre au jeune candidat la possibilité de se faire connaître grâce à l’émission Les Chanteurs de demain.

C’est dans cette logique que se produit ce renouveau musical de la post-indépendance. Pour s’imposer sur la scène publique, Hamid devient Idir. Son premier 45 tours, A vava Inouva, paraît avec une pochette sans photo et servira pourtant de détonateur dans le ciel serein d’Algérie. Bien accueillie dans son pays, puis en Tunisie, avant de gagner le monde entier, cette première chanson est également emblématique — elle renvoie à un problème de filiation confisquée par le pouvoir officiel.

A Vava Inouva traduit la quête de soi sous un régime “totalitaire” dominé par l’idéologie unitariste du FLN fondée sur une langue, l’arabe, et une religion, l’islam. Or, Idir est issu d’une région pratiquant l’islam, mais ignorant l’arabe, qu’il découvrira à Alger, pendant la Guerre d’Algérie. Deux moments importants ont constitué la trajectoire d’Idir.

Alger, “laboratoire de culture et d’expériences révolutionnaires” du tiers-monde 
Comme beaucoup de jeunes Kabyles, Idir a fréquenté l’école et s’ouvre en même temps sur les cultures du monde grâce à la Chaîne III de la radio algérienne et, surtout, à la production d’événements exceptionnels, encouragés par le système en place. Après l’indépendance, Alger a constitué ce “laboratoire de la révolution”, une Mecque des contestataires (de gauche) du monde entier (Grecs, Brésiliens, Argentins, Marocains, Chiliens, Palestiniens, Syriens, Égyptiens, Tchèques, Bulgares, Allemands de l’Est, à côté de nombreux coopérants français, mais aussi des pieds-rouges et des Français).

Des manifestations culturelles importantes comme : le Festival panafricain en 1968, le séjour des Blacks Panthers, les passages réguliers de Meriem Makeba, et ceux de nombreuses célébrités françaises et internationales connues pour leur combat en faveur des libertés (Brassens, Maxime Le Forestier, Angela Davis, Manu di Bango, Pablo Ibanez) qui, sans le vouloir et sans le savoir, ont semé les graines de la contestation politique. Cette image positive destinée pour l’extérieur cache des réalités peu reluisantes pour l’intérieur.

Les brimades du régime, les frustrations de ces paysans et prolétaires — ayant tout sacrifié pour l’indépendance — ont aidé leurs enfants, par leur propre expérience, à prendre conscience de l’injustice et des inégalités et ont été le ferment de cette mouvance culturelle qui se constitue autour de la chanson moderne.

Ces années ont été fondatrices pour de nombreux jeunes de cette génération : Djamel  Allam, Aït Menguellet, Matoub Lounès, Imazighen Imoula, Yugurthen, Ideflawen, Brahim Izri, Nourredine Chenoud, Abranis, Abdelkader Meksa, etc.  L’étudiant se saisit, s’empare de la chanson comme d’une arme contre un pouvoir qui réduisait peu à peu le champ d’expression à ses  “intellectuels”. 

Il est celui qui émerge grâce à cette harmonie entre texte et mélodie, à l’instar des bijoutiers de la montagne qui, tout en ciselant l’argent, ciselaient les “mots” de la tribu. Idir devient malgré lui un “des maquisards de la chanson”, selon l’expression consacrée de Kateb Yacine, pour avoir osé ouvrir la voie à la subversion poétique et politique par et grâce à la musique. Si la chanson d’Idir a été tolérée à ses débuts, elle ne le sera pas toujours. Après les années 70, l’étau se resserre autour de toute forme de contestation, quelle qu’en soit l’origine : berbériste, communiste.

La France, pays de la création et de l’ouverture sur le monde
C’est en France que le chanteur continue de se produire avec des textes de plus en plus engagés comme “Je ne sais d’où je viens ni où je vais ou la quête de Jugurtha”, à côté d’autres en rapport avec le terroir et la liberté (Kul agdud, chaque peuple a besoin de liberté), toutes faisant référence à la langue berbère. Ses apparitions sur scène, y compris en France, sont l’occasion pour beaucoup de prendre la mesure de cette lame de fond qui secoue le pays. En 1976, il retourne en Algérie pour trois jours de spectacles à la Coupole du stade du 5-Juillet, qui vont donner l’occasion à une population de tous âges et des deux sexes (interdite de sortie du pays) d’écouter un chanteur qui parle d’elle et qui parle pour elle.

Ouardia se souvient encore de ces trois jours de liesse réunissant le peuple algérien (toutes catégories sociales confondues), qui se retrouvait dans la pensée et l’action de cet intellectuel (phénomène rare en Algérie). En exprimant dans la langue discriminée de ses ancêtres la hogra (mépris) dont était victime le peuple algérien en général et kabyle en particulier, l’intellectuel avait gagné sans ambages la sympathie de l’ensemble du peuple algérien. A Vava Inouva et ses autres chansons submergent la digue dressée par le pouvoir entre les langues (arabophone / berbérophone) et entre les genres (hommes / femmes).

Son action a été également déterminante durant les événements du Printemps berbère (connu aussi par le 20 Avril 80). Idir s’est signalé par de textes magnifiques en hommage pour ses camarades qui ont été fortement réprimés, emprisonnés pour avoir osé mettre en difficulté le pouvoir autoritaire de Chadli Bendjedid en réclamant la fin du parti unique et une ouverture démocratique. Ses chansons comme Izumal (Les Compagnons) constituent un des messages significatifs pour ceux qui ont mis à mal le système en s’attaquant au parti unique.

Homme de pensée mais aussi homme de terrain, en France, il monte une chorale où les enfants issus de l’immigration se produisent en concert — en français et dans les langues maternelles — comme pour abolir les discriminations. Convaincu que seule la diversité conduira à l’échange des langues et des cultures, à davantage de démocratie, comme l’atteste Les Chasseurs de lumière (1993), avec la présence de son alter ego Alan Stivell, les concerts d’Idir sont vécus par une foule diverse et variée comme des moments de fête et de retrouvailles.

En réactivant les mélodies des peuples “anciens”, souvent discriminés, Idir s’est mis en quête de traces (targuies, chaouies, zouloues, celtiques, etc.), et le vis-à-vis avec Johnny Clegg atteste de cette volonté de comprendre l’autre et ainsi d’enrichir la mémoire humaine. Comment  faire l’impasse sur cette volonté exacerbée de développer également la culture dans l’Hexagone ? Identités (au pluriel), représentées par une pluralité d’origines, de langues et de genres musicaux : Manu Chao, Zebda, Geoffrey Oryema, Dan Ar Braz, Gilles Servat, puis, au-delà, avec les Deux Rives, un rêve, présagent de ce désir d’un monde ouvert pour la circulation des cultures et des hommes dans une égale dignité.

Par-delà le chanteur, Idir est en réalité un ethnomusicologue en quête de mélodies (et de traditions) qu’il va adapter à son héritage ancestral. Il prête sa voix (sa musique, ses textes) comme on prête un instrument en empruntant aussi chez les autres : texte ou musique. La musique se transforme ainsi en un immense bazar où le don et le contre-don s’organisent sans cesse comme pour faire exploser les frontières, libérer les sons et les mots, d’un monde étriqué. 

Convaincu que la musique berbère ne trouvera sa place qu’à côté des autres, avec les autres, le jeune fils de paysan d’Ath Yenni, solitaire et solidaire, a recréé dans et par la musique un “espace-monde” multiple, pluriel et en couleur, où chacun devrait trouver sa place. Comme un palimpseste, la chanson d’Idir est un incessant va-et-vient entre le passé et le présent, entre le local et l’universel. 

Au soir de sa carrière, il reprend ce titre significatif Né quelque part de Maxime Le Forestier en kabyle, augurant ce retour au pays natal, trente-huit ans après, pour inaugurer Yennayer (le nouvel an berbère ou les Portes de l’année), en janvier 2018. Comme pour clore une magnifique légende, le chant du rossignol est désormais un chant du cygne.
 

Par : TASSADIT YASSINE (*)

 

(*) Anthropologue  

 

 

 


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