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ÉCONOMIE NATIONALE

IMMOBILISME OU RELANCE ?

© D. R.

Par : Dr MAHREZ HADJSEYD
ÉCONOMISTE

De crise sanitaire sans précédent, la Covid-19 est devenue une crise économique inédite. Cette crise est totalement différente des crises économiques précédentes que le monde a connues en 1929, 1987 et 2008. Contrairement à la crise de 2008 dite des “subprimes”, celle-ci est la conséquence directe du confinement imposé par les États à près de la moitié de l’humanité. Pour prévenir une crise systémique, la plupart des États et leurs banques centrales ont pris les devants et annoncé qu’ils soutiendront sans limite leur économie. 

Ils ont mobilisé des sommes astronomiques pour, à la fois, assurer un revenu décent à tous les citoyens sans exception (travailleurs, chômeurs, artisans, sans-abris et même parfois migrants sans papiers…) par une indemnisation du chômage partiel durant le confinement, une aide aux entreprises en garantissant les prêts, en étalant les impôts et en effaçant ou en reportant les charges sociales. 

Le déni des effets économiques et sociaux de la Covid-19
En Algérie, après une année de récession profonde de toute l’économie qui a tout de même montré une certaine résilience en ne s’effondrant pas totalement durant toute la durée du Hirak, la Covid-19 arrive au pire moment. On peut se féliciter de la réaction collective des autorités publiques, des médecins et de la majorité de la population durant cette phase difficile de confinement qui nous a évité l’hécatombe redoutée.

Nonobstant, les mesures économiques prises dans le cadre du confinement par le gouvernement sont jugées timides et timorées par les opérateurs économiques dont l’arrêt d’activité a été préjudiciable à leurs affaires. Il leur a été demandé de mettre au chômage partiel la moitié des effectifs, de libérer les femmes ayant des enfants en bas âge, les femmes enceintes et les personnes souffrant de pathologies lourdes.

Mais il n’est pas dit qui va payer les charges sociales et les salaires induits par ces dispositions. Pour l’instant elles sont supportées injustement par l’entreprise seule depuis plus de trois mois. Les remarques assimilant toutes les entreprises algériennes à celles des oligarques emprisonnés venant de membres du gouvernement, confondant délibérément les actifs des entreprises et leurs bénéfices après impôts, en faisant référence aux déclarations antérieures du FCE, ont été très mal appréciées et jugées haineuses et diffamatoires à l’égard du secteur privé dans son ensemble.

De plus, les mesures barrières exigées entraînent inévitablement de lourdes dépenses et des manques à gagner et leurs conséquences seront lourdes sur le chiffre d’affaires et les emplois. C’est pourquoi ils estiment que le gouvernement tarde à prendre les mesures adéquates pour traiter préventivement les symptômes de la crise économique et sociale dont les effets sont à venir. 

Une gouvernance publique défaillante
Cette attitude des autorités n’est pas étonnante, car l’État s’est totalement effondré sous les mandats de Bouteflika. Au lieu d’investissements structurants préparant l’avenir, le régime Bouteflika et même ceux qui l’ont précédé ont opté pour des mesures populistes, abusant des subventions et passe-droits et de la corruption pour se maintenir au pouvoir.

Cet état de fait a engendré une économie caractérisée par une gouvernance défaillante avec des projets mal ciblés, des dépenses d’infrastructures ne constituant souvent qu’un moyen pour s’enrichir, l’entreprise et le savoir dévalorisés et surtout la corruption qui s’est socialisée et un système éducatif inadéquat. Il faut y ajouter une bureaucratie envahissante et paralysante, l’instabilité du cadre juridique ainsi que le système monétaire national qui est déconnecté du système monétaire mondial et l’incrédibilité du système d’information sur l’économie.

D’autre part, l’État se substitue à l’économie de marché et fait que les entreprises privées œuvrent dans un cadre public. Elles n’échappent à ce cadre (étouffant ou protecteur, selon) qu’en se réfugiant dans le secteur informel qui lui fonctionne dans l’économie réelle, c'est-à-dire l’économie de marché. Il représente, aujourd’hui, selon des estimations, près de 45% de l’activité économique. Il est l’indicateur le plus éloquent de la faillite de cette gouvernance.

Toute l’économie formelle qui ne fonctionne que dans le cadre de la commande publique est constamment dans l’attente des injonctions politiques pour pouvoir redémarrer avec des “stop and go” incessants rythmés par le yoyo des cours du baril des hydrocarbures. Les prix du pétrole, qui conditionnent structurellement toute la viabilité économique du pays en assurant en moyenne 93% des exportations et environ 60% des recettes du budget et près de 40% du PIB, sont au plus bas et stagneront probablement autour des 40 dollars dans les mois à venir. Cette nouvelle donne complique encore plus l’équation économique.

Dans tous les cas, la crise économique et sociale sera plus difficile à résoudre à moyen terme que la crise sanitaire. Le déficit est si abyssal qu’aucun impôt ne peut le combler. Le taux de croissance, inférieur à 3% en moyenne depuis 20 ans, est trop bas alors que les demandes sociales sont grandes. De ce fait, nous risquons de passer d’une demande politique pacifique, celle du Hirak, à des demandes économiques et sociales violentes et incontrôlables. 

Mourir du corona ou de faim ?
C’est pourquoi plus on tarde à déconfiner, avec un calendrier fixant des étapes réalistes, plus la situation va se compliquer et la facture sociale de la crise sanitaire ira en s’aggravant. Il ne faudrait pas que le choix social laissé à la population soit celui de mourir du corona ou mourir de faim. Il est temps à notre tour de lancer un programme drastique de soutien à l’économie et déterminer son financement. Ce programme ne peut s’appuyer que sur l’endettement extérieur et la planche à billets. 

En période de crise, cela peut être parfaitement justifié à condition que les dépenses aient un sens. En effet, l’endettement est toujours préférable à la faillite. Aujourd’hui, il est inutile de se poser la question de savoir si le financement non conventionnel est utile, dangereux ou pas dans cette phase, car il doit être mobilisé pour sauver les citoyens et les entreprises non seulement de production mais l’ensemble des acteurs économiques qui peuvent se retrouver dans une situation précaire.

Cela est parfaitement justifié quand il s’agit d’insuffler des liquidités dans l’économie, en autorisant, par exemple, la banque centrale à racheter les dettes des banques, mobiliser le Trésor public pour garantir des prêts pour toutes les entreprises éligibles, soutenir sans condition les entreprises en difficulté par des programmes volontaristes ciblés, effacer les dettes fiscales et mettre en place des plans de relance avec extension des capacités pour soutenir l’emploi ou absorber autant que possible environ 5 millions de personnes travaillant dans le secteur informel avec des emplois précaires mal rémunérés et sans couverture sociale. 

Il faut absolument veiller à ce que cette situation ne débouche pas sur le désespoir avec son lot d’insécurité sociale pouvant entraîner des émeutes violentes et destructrices que le Hirak a jusqu’à maintenant jugulées.

Le déni des conséquences économiques et sociales de la Covid-19
On reste d’ailleurs totalement abasourdi devant le déni total de la situation créée par la Covid-19 dans la loi de finances complémentaire (LFC) promulguée ce mois-ci. Elle ne fait aucune référence à cet événement majeur planétaire sur notre économie après que nous ayons subi 3 mois de confinement strict.

C’est une loi de finances recroquevillée sur les certitudes désuètes du passé (réprimer les importations et rogner sur le budget) et contrainte, plutôt que de se projeter de l’avant en dessinant les horizons de la “nouvelle Algérie” chère à M. le président Tebboune ou encore celle lumineuse du Hirak. On remarquera que cette LFC a insisté sur le soutien aux start-up comme élément central de la future stratégie industrielle sans préciser leur financement.

Oui, il est peut-être nécessaire de les encourager dans le cadre des “clusters” universitaires, pour préserver l’avenir, mais croire que le développement de l’Algérie va reposer sur cette fragile élite n’est en réalité que de l’utopie suspecte. Le climat des affaires en Algérie n’est pas celui de la Silicon Valley. Un plan d’endettement non conventionnel d’environ 10% du PIB, soit 15 à 17 milliards de dollars, ne semble pas irréaliste pour faire face à cette conjoncture.

Faire appel aux financements extérieurs est aujourd’hui plus que nécessaire. L’Algérie, même si elle ne dispose plus de rating pour évaluer ses capacités dans ce domaine, peut faire appel à ses droits de tirage sur le FMI pour rééquilibrer sa balance de paiement et solliciter les institutions régionales ou multilatérales. Il faut rappeler que la dette est un instrument de gestion économique ordinaire que tous les États du monde utilisent.

C’est absolument nécessaire, car nous allons incontestablement vers une défaillance importante des entreprises, les TPE (très petites entreprises souvent artisanales) et les PME (petites et moyennes entreprises) en premier, notamment dans les secteurs les plus durement touchés par cette pandémie, à savoir le BTP, le transport (aérien, terrestre et ferroviaire), la pêche, l’aquaculture, le textile (confection, chaussures, habillement), les artisans, le commerce, les services et le tourisme (hôtels, restaurants, agences de voyages, loisirs…). Dans les économies avancées, on annonce déjà des faillites massives de l’ordre de 30 à 50%, et plus.

On observe tout de même que, chez nous, certains secteurs s’en tirent à bon compte, comme l’agriculture qui a été très résiliente, les industries agroalimentaires, le numérique, en général, notamment les ventes en ligne, les taxis et transports numérisés, la téléphonie mobile, la pharmacie et parapharmacie, l’hygiène et la santé, en général.

Il s’agit de faire en sorte que les petites entreprises puissent traverser la crise sans faire faillite, alors que leur chiffre d’affaires plonge, que leurs dettes et leurs charges s’accumulent et qu’elles ne sont pas sûres que les clients reviennent. Il est plus facile et plus judicieux de maintenir une activité que de créer des nouvelles.

L’urgence d’un plan de relance
Mais avant les aides de toute nature, certainement nécessaires pour redémarrer, les chefs d’entreprise ont besoin de visibilité et d’échéances précises pour être sûrs que le gouvernement et les autorités en charge de les appliquer ont un plan sérieux et crédible.

Il s’agit de redonner confiance aux entrepreneurs sérieux, ballottés de toutes parts, qui ont bravé les situations les plus délicates en passant par “la décennie noire”, les passe-droits et la corruption de l’ère de Bouteflika pour finir avec une année blanche durant le Hirak et terminer par un black-out rigoureux durant la crise de la Covid. 

Le problème central posé aujourd’hui par cette crise n’est ni le déficit public devenu banal au niveau mondial ni l’endettement extérieur, mais comment faire de la croissance, d’abord en empêchant notre tissu économique constitué de TPE et de PME de se déliter et sombrer corps et âme. Un plan de sauvetage d’urgence avant ou en même temps qu’un plan tourné vers le long terme sera le bienvenu. 

 


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