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A la une / Contribution

mémoire et histoire il y a 62 ans,

La bataille d’Iamorène

© D.R

Par : Abdelmadjid AZZI

Syndicaliste et ancien combattant de l’ALN

 

 

 

 

 

Ce grand moment de gloire témoigne, à l’évidence, du lourd sacrifice consenti par nos combattants et par les hommes et les femmes du douar Ighram pour arracher l’indépendance de notre pays.

Un nom évocateur qui symbolise l’une des plus importantes batailles engagées par l’ALN au douar Ighram (près d’Akbou). Elle a impliqué plusieurs villages, particulièrement Iamorène, Ighil Nacer et Iguervane. Cette bataille mémorable a débuté près du village d’Ighil Nacer, le soir du vendredi 27 juin 1958, par un bref accrochage entre un détachement ennemi et la première compagnie du bataillon de choc de la Wilaya III. Or, après cette escarmouche intervenue par hasard, plutôt que de quitter le secteur à la faveur de la nuit pour éviter l’affrontement, sûrement programmé pour le lendemain par l’adversaire qui aura eu ainsi le temps de mobiliser des moyens autrement plus importants, la compagnie a fait le choix d’affronter les forces ennemies en occupant la crête au-dessus du village d’Iamorène, situé sur les hauteurs du douar Ighram, où elle est accueillie par une population toujours disponible et totalement acquise.

En prévision d’un lendemain qui s’annonce très chaud et faisant preuve d’un courage exceptionnel, les habitants de ce village, déjà éprouvés, se sont mobilisés durant une grande partie de la nuit pour préparer le repas des djounoud. En effet, le lendemain à l’aube, après avoir reçu des renforts toute la nuit, l’ennemi a bouclé le douar en déployant plusieurs bataillons. Son but était clair. Il vise l’élimination de tous les combattants qui s’y trouvent, notamment ceux accrochés la veille à Ighil Nacer. À cet égard, est-il possible au demeurant qu’une compagnie de 120 hommes et une section de 35 hommes puissent, sans crainte, faire face à une armada, constituée de plusieurs bataillons alignés et soutenus par l’aviation et l’artillerie ? Le rapport des forces étant largement avantageux pour l’adversaire, logiquement il ne fera qu’une bouchée de nos combattants.

Une fatalité qui, cependant, ignore la foi inébranlable, le courage et l’abnégation qui animent nos combattants engagés pour une noble cause et à laquelle ils sont prêts à sacrifier leur vie. En attendant le début des combats, la compagnie occupe la crête au-dessus d’Iamorène, tandis qu’en contrebas, la section du secteur, ayant déjà pris position à l’abri de l’oliveraie d’Iguervane, attend de pied ferme l’arrivée des premiers assaillants. Avant d’ouvrir le feu, nos djounoud les ont laissé s’approcher le plus près possible. Le choc est brutal. Le combat d’une violence extrême est alors engagé, et chaque combattant s’acharne à défendre sa position. La première compagnie du bataillon, une unité d’élite aguerrie, fortement armée, oppose une forte et solide résistance en repoussant les vagues successives d’assaillants dopés par de la gniole, un stimulant à base d’alcool et d’anabolisants. 

Vers onze heures, usant d’un porte-voix, le colonel commandant les unités en opération, après avoir rendu hommage à nos combattants et flatté leur bravoure, leur lance un ultimatum leur demandant de déposer les armes et les invitant à se rendre avant midi, faute de quoi des moyens autrement plus persuasifs seront alors mis en œuvre. Or, à l’heure prévue, constatant que l’ultimatum n’a eu aucun effet sur leur détermination à poursuivre le combat, un déluge de feu et de fer s’est alors abattu sur le vaste champ de bataille, englobant Iamorène et Iguervane, subitement transformés en fournaise par l’usage intensif du napalm. Cette arme dévastatrice, non conventionnelle, utilisée pour la première fois dans le secteur, a embrasé les oliviers centenaires et transformé en torches humaines beaucoup de nos vaillants combattants. L’arrivée en force des avions T6, des bombardiers B29, des chasseurs anglais et des hélicoptères ont, par leur nombre, occupé le ciel au point de l’assombrir en plein jour. Les vagues successives de bombardiers larguent leurs bombes et mitraillent en même temps les positions occupées par nos djounoud avec une telle intensité qu’il est vain d’espérer retrouver des survivants. Dès lors, et fort de cette conviction, l’ennemi, déployé en tirailleurs, avance sur un terrain entièrement dévasté avec des arbres calcinés et des trous d’obus béants, persuadé d’être seul sur le terrain.

Ensuite, au moment où il s’y attendait le moins, il est accueilli par un feu nourri suivi d’un corps à corps qui ne lui laisse aucune chance de repli. Des dizaines de soldats jonchent le sol, offrant ainsi l’occasion à nos djounoud de s’emparer de leurs armes. Le combat reprend alors de plus belle, alterné par les bombardements, jusqu’au moment où survient une scène ahurissante montrant des soldats ennemis, à court de munitions, courir éperdument se retrancher à l’intérieur des maisons avoisinantes, vidées de leurs occupants, en attendant d’être approvisionnés par les hélicoptères. Une trêve providentielle que les djounoud mettent à profit pour se réorganiser et se mettre à l’abri des assauts de l’aviation en attendant la nuit. Les combats n’ont cessé qu’après la tombée de la nuit. Les habitants du village d’Iamorène et d’Iguervane, qui, eux aussi, ont vécu le déluge de fer et de feu en même temps que les djounoud, ont fait preuve d’un courage admirable et d’un dévouement exemplaire, en dépit des nombreuses pertes et destructions subies.

Le responsable du service de santé du secteur, Mohand-Larbi Mezouari, présent durant ces combats, s’est vaillamment employé à sauver des vies humaines en prodiguant des soins d’urgence aux nombreux blessés et brûlés, avant de faire acheminer les plus graves vers l’hôpital de l’Akfadou où nous les avions accueillis et soignés. Le bilan est très lourd. Trente djounoud ont perdu la vie, parmi eux le chef de compagnie, l’adjudant Arrouche, dit Ali Baba. Puis, après avoir rassemblé les blessés, notamment ceux pouvant se déplacer, les djounoud de la compagnie et ceux de la section se réorganisent et rompent l’encerclement en quittant le secteur à la faveur de la nuit, suivis par les fusées éclairantes, lancées par l’ennemi. Quant aux soldats français, n’ayant plus la couverture aérienne pour assurer leur protection, ils sont dès lors contraints de garder leur position en installant un bivouac pour la nuit.  Dans cette bataille mémorable, l’ennemi a manifestement perdu beaucoup d’hommes. 

Selon des témoignages dignes de foi, recueillis auprès de la population, plus d’une centaine de soldats auraient péri. Et pour preuve, celle-ci a observé durant toute la journée du lendemain la noria d’hélicoptères qui n’a cessé d’évacuer les morts et les blessés vers les hôpitaux d’Akbou, de Béjaïa et de Sétif. Ce jour-là, nos combattants ont remporté une victoire retentissante. Ils ont réussi l’incroyable gageure de mettre en échec le plan d’anéantissement des djounoud présents sur les lieux, mis en œuvre par des forces supérieures en nombre et en moyens d’intervention, et de leur infliger des pertes sévères. 

Ce grand moment de gloire témoigne, à l’évidence, du lourd sacrifice consenti par nos combattants et par les hommes et les femmes du douar Ighram pour arracher l’indépendance de notre pays. Il constitue pour eux, comme pour toute la population de la région, un motif de fierté, rappelant, pour mémoire, les nombreux affrontements dont fut le théâtre ce douar et ses dix-sept villages, et où la première grande bataille avait déjà eu lieu le 21 janvier 1956, au village martyr d’Ath Amar-Ouzegane. 
Gloire éternelle à nos chouhada.


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