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A la une / Contribution

Disparition de l’artiste LeÏla Ferhat

La battante de la toile

© D.R

Par : Mohamed Bensalah 
Universitaire

L’artiste marquera son époque par des œuvres magistrales reconnues dans le monde entier. Il n’est, certes, guère aisé de parler du génie d’un créateur alors que ce dernier s’enferme dans la discrétion et refuse les feux de la rampe.”


Leïla Ferhat ne se laisse pas distraire par l'insouciance des souvenirs que la nostalgie embellit à merveille. Elle sait que l'histoire, son histoire et celle des siens, est encore grosse de lourds secrets, dont seule la liberté peut accoucher.  Ce propos de Mohammed Abbou, en hommage à l’engagement et au talent artistique de Leïla Ferhat, constitue un bel hommage à l’artiste peintre qui vient de s’éteindre à Oran, mardi 21 juillet. Vaincue par la maladie, la battante de la toile a fini par tirer sa révérence. Une grande perte pour l’Algérie et le monde artistique en général. Tous ceux qui l’ont connue ou qui l’ont approchée de près ou de loin, garderont d’elle un souvenir impérissable. Artiste douée, femme pleine d’énergie, de sensibilité et d’émotion, elle fut une des premières à avoir franchi le seuil de l’École nationale des beaux-arts. 
Leïla Ferhat marquera son époque par des œuvres magistrales reconnues dans le monde entier. Il n’est, certes, guère aisé de parler du génie d’un créateur alors que ce dernier s’enferme dans la discrétion et refuse les feux de la rampe. 

C’est le cas de notre illustre artiste peintre, de nature discrète, réservée et peu bavarde. Mais lorsque le propos se rapportait à l’art pictural, elle devenait intarissable. Sortant alors de sa coquille, elle ne rechignait pas à se livrer sur la magie de la création, le foisonnement des couleurs et des mouvements, et même sur ses émotions face à la toile.  Chaque vernissage devenait un moment d’émerveillement, de charme, de beauté et de majesté.  
Les coups de pinceau ayant métamorphosé les toiles, nous étions irrésistiblement entraînés vers les arcanes secrets et les mystères de la création artistique. Mûrie à la substance de son vécu et de ses rêves et puisant son inspiration dans le quotidien de l’Algérie profonde qui l’habitait, Leïla Ferhat va progressivement tracer son propre itinéraire jalonné d’œuvres de création qui questionnent l'art, éclaboussent l'esprit et envahissent le corps. 

C’était sa façon à elle de s’engager aux côtés des exclus et des humbles qui luttent pour leur reconnaissance et leur émancipation. L’énergie nécessaire à la création, elle la puisait dans l’actualité quotidienne nationale ou internationale. La guerre imposée à l’Irak ne l’a pas laissée indifférente, tout comme le drame des familles palestiniennes et sahraouies, vivant depuis des lustres sous des tentes. Pas moins de quarante œuvres (toiles et aquarelles) mises en vente au Palais de la culture à Alger, au profit de ces pays témoignent de ses préoccupations, de ses émotions et de ses ressentiments. À travers des couleurs vives, elle exprime les désastres et les massacres mais en laissant pointer l’espoir et la vie. La fatat de Baghdad, Les bords de l’Euphrate, Le musicien solitaire, tout comme La colombe et Le rescapé ne montrent pas la guerre, mais plutôt le désir de paix. 

Extériorisant ses pensées profondes, l’artiste exprime sa solidarité au peuple en lutte contre l’oppression et la tyrannie. Point de déluge de feu, point de bombes, mais plutôt le feu de la vie à travers le regard paisible de l’enfant, du musicien et du citoyen tranquille. On peut, sans risque de se tromper, reconnaître que toute l’œuvre de Leïla Ferhat, à l’instar de celle d’Issiakhem, de Khada, de Mesli, de Guermaz, de Benanteur et de Martinez, est éclairante. Sa vision du monde pointait la perfection. Avec un style tout en sobriété et en efficacité, l’artiste témoigne d’une volonté perpétuelle de mieux faire et d'avancer sans cesse, malgré la qualité reconnue des toiles déjà réalisées. 

Espace critique
Les premières esquisses de cette grande dame devenue la doyenne des femmes peintres algériennes ont imprégné les esprits. Pour la plupart, paysages marqués par une pointe de mélancolie et de naïveté figurative dans le trait, scènes de genres aux formes lumineuses denses et variées qui, très vite, vont céder la place à des œuvres d’imagination puissantes puisant dans l’actualité. Délaissant alors la facture réaliste, elle s’oriente progressivement vers une évocation plus abstraite des êtres et des choses. Leïla Ferhat amorce son premier tournant dans son art. 

La diversité de ses créations, le style dont elle fait montre et les techniques auxquelles elle aura recours, vont accentuer les lumières sur les sujets abordés. Témoignant d’une inspiration créatrice authentique et mûrie à la substance du vécu et du rêve, l’artiste qui compose de plus en plus avec les ambivalences et les contraintes est devenue le miroir d’une époque. 
C’est cette grande artiste peintre qui vient de nous quitter. Sa disparition nous attriste infiniment. Elle laisse en héritage un trésor de connaissances et d’idées et, pour ceux qui voudront s’en inspirer, offre un parcours exemplaire de travail et de création mariant authenticité et modernité dans un foisonnement de couleurs et de mouvements. 

Des œuvres aux formes lumineuses, denses, verticales, qui saturent l’espace de la toile, oscillent entre le vécu et les rêves. Tous ces travaux ont été exposés un peu partout dans le monde, au Maghreb, en Europe, dans les pays du Golfe, en Amérique latine, au Canada et ailleurs. Les toiles de Leïla Ferhat offrent un espace critique en exhibant leur source d’énonciation et en articulant un discours argumenté à propos de l’œuvre, du médium ou de l’art en général. 

Il appartient au public de capter le geste du peintre afin de percer le secret de son style, de sa représentation et de remettre en question le partage des hiérarchies et des genres. Là commencent le travail du pédagogue et celui du critique d’art. Dès son plus jeune âge, ses dessins retenaient l’attention. Leïla Ferhat se sentait comme attirée par une force puissante et mystérieuse vers l’aventure picturale. Les encouragements de ses maîtres, de sa famille et de son époux la stimulaient grandement. À l’école primaire, elle s’était aménagé un univers bien à elle pour traduire ses émotions, ses rêves, ses sentiments cachés. Son souvenir impérissable, nous confiait-elle, c’est lorsque son enseignante de français, constatant ses aptitudes à la création, lui a proposé de reproduire La Fontaine de Van Gogh. Elle n’en avait pas dormi de la nuit. Ce désir insatiable de peinture va l’accompagner sa vie durant.

Les livres d’art des grands maîtres Van Gogh, Picasso, Magritte vont aiguiser sa curiosité. Elle collectionne des images, des cartes postales de tableaux, des timbres et savoure le bonheur de dessiner et de peindre d’abord sur papier, puis sur toutes sortes de support. L’art pictural devenant sa passion principale, sa raison d’être, elle ne fera pas d’autres plans de carrière. Très tôt encouragée par ses parents, elle quittera alors sa ville natale, Mascara, pour s’inscrire à l’École nationale d’architecture et des Beaux-Arts d’Oran où elle obtiendra son Cafas (Certificat d’aptitude à la formation artistique) en juin 1969. Elle rejoindra ensuite l’École des Beaux-Arts d’Alger pour suivre les enseignements de ses maîtres Issiakhem, Khada, Mesli…. En 1975, après quelques années d’enseignement des arts plastiques, elle décide de se consacrer entièrement à la création artistique. 

Les premières toiles de l’artiste peintre, qui signe Leïla, vont très vite la démarquer de ses collègues lors des expositions collectives. Ses créations révèlent une personnalité audacieuse. À la maîtrise d’exécution des toiles, à la justesse des tons vont s’ajouter des trouvailles subtiles qui révéleront une sensibilité d’artiste au sommet de son art. L’adhésion immédiate du public à ses travaux accessibles à tout un chacun l’incitera à aller de l’avant, à parfaire ses connaissances esthétiques, à définir sa technique, à parfaire son style et à renouveler ses thèmes. Leïla ne délivre aucun message à proprement parler mais de l’empathie pour ses sujets.

Pour s’en convaincre et mieux comprendre la métamorphose de la toile entre ses mains, un coup d’œil à son Telles des mélodies lumineuses et puissantes, les vernissages se transformaient en des moments de vérité émotionnelle particulièrement exceptionnelle. À travers chaque toile, toutes les facettes de son génie créatif sautent aux yeux. L’effet de sa peinture est saisissant. De la poésie en mouvement, de la délicatesse, une harmonie des formes tout en nuances, des couleurs qui illuminent, une lumière qui inonde l’esprit. Les aptitudes particulières de cette passionnée du pinceau et de la gouache transforment l’émotion en image, tout en offrant du plaisir au regard. Par leur éclat, leur chaleur, leur vérité, ses esquisses, ses dessins, ses toiles expriment la vie et sont une invite à la méditation. 

Préférence pour Van Gogh
Sans tambour ni trompette, Leïla Ferhat a fini par tracer son chemin “dans la lignée des maîtres” ; sa passion à la fois tenace et intime a fini par l’emporter sur le reste. Elle a investi tout ce qu’elle était en mesure d’investir avec autant d’application que de dévouement. Un véritable sacerdoce ! L’artiste peintre, pleine de génie et de talent et au parcours jalonné de succès, aboutit en toute logique à la consécration. Un premier prix de peinture obtenu au vernissage organisé par le Comité des fêtes de la ville d’Alger en 1977 fut suivi de nombreuses distinctions. Signalons au passage la médaille d’or obtenue en France à Puy-en-Velay en 1982 et la médaille d’or décernée par la ville de Riom (France) en 1980. 

Ses travaux furent sélectionnés dans de nombreux pays au Maghreb, en Europe, aux Émirats arabes unis et ailleurs (Sofia, Tokyo, Bruxelles, Berlin, Amérique latine, Alicante, Québec, Dubaï…). À chacune de ses expositions, le public n’est jamais rassasié par ce regard vers la lumière, par la volupté des couleurs, par les réminiscences des formes, des courbes enchevêtrées, des tracés, des signes. 

Plongeant ses racines dans les traditions, l’œuvre plastique de Leïla Ferhat raconte un pays, le sien, avec ses joies et ses souffrances. Ses toiles, les fragments d’existence que reflète sa création picturale rencontrent immédiatement les faveurs du public avant même d’être reconnus par les spécialistes de l’Art. 

Chaque tableau, tel un cri nourri aux influences les plus diverses, trace le lien entre le style concret et l’art abstrait. “Mon sujet préféré reste la femme, femme au travail, femme libre, femme auprès de l’homme (…)”. Fileuse, liseuse, mélancolique ou nostalgique à l’encre ou au pastel, dans les Aurès ou au Sahara, partout la femme est de parfaite composition, dans un rendu d’une esthétique exceptionnelle. 

De tout temps, cette dernière a occupé une place essentielle. Grâce à la technique de l’aquarelle, Leïla Ferhat a su traduire, dans une parfaite harmonie des formes et des couleurs, le poids des siècles d’écrasement, de contraintes, de détresse, mais toujours dans une expression qui souligne la dignité et qui possède une résonance féminine très marquée. Mariant une recherche formelle d’essence abstraite (tel le tableau des danseuses en mouvement quasi insaisissables) à une interrogation de type social (portrait de la maternité…), l’artiste témoigne d’un regard incisif et tendre qui respire la vie, le réel, le quotidien. 

Les cavaliers, l’émir Abdelkader en grandeur nature et le Sud avec ses palmeraies sont omniprésents à chaque vernissage. L’œuvre majeure très vite squattée par les connaissances À travers la lumière traduit encore mieux sa préférence pour Van Gogh, le peintre de la lumière, lumière qui inonde les esprits et qui donne aux couleurs leurs chatoiements. 

Artiste jusqu’au bout de son Art, Leïla Ferhat a fait partie de ces quelques rares femmes algériennes qui ont compris l’importance de l’Art pictural comme moyen d’expression et d’ouverture artistique et intellectuelle. 

 


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