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A la une / Contribution

Issad Rebrab :

L’homme et l’investisseur, comme je les connais (1)

© D. R.

Population et élites confondent les entrepreneurs-créateurs nécessaires au bien-être et à l’avenir économique de l’Algérie avec des personnages aux valeurs douteuses, dont les pouvoirs économiques ont été le fruit d’une association illégale, voire criminelle, avec des barons du régime précédent. Ce texte est aussi un argument de clarification en la matière.

Lorsque j’ai écrit le livre sur Issad Rebrab en 2012, quelques amis et certaines personnes ont exprimé de la surprise de voir un universitaire et un chercheur prendre la peine de valoriser un homme riche. Certains se sont perdus en conjectures. La réalité est plus simple. Je vais l’expliquer dans ces quelques lignes et montrer que nous devrions tous valoriser et soutenir cet homme, parce que c’est notre devoir moral. Beaucoup d’Algériens sont atteints de “la maladie de Bouteflika”, cette maladie où désespoir et paranoïa se mêlent pour troubler nos repères moraux et nous amener à des confusions insupportables. On confond en particulier le patriotisme économique avec le capitalisme sauvage. Plus grave, population et élites confondent les entrepreneurs-créateurs nécessaires au bien-être et à l’avenir économique de l’Algérie avec des personnages aux valeurs douteuses, dont les pouvoirs économiques ont été le fruit d’une association illégale, voire même criminelle, avec des barons du régime précédent. Ce texte est aussi un argument de clarification en la matière.

Issad Rebrab vient d’être incarcéré parce qu’une des filiales du Groupe Cevital, EvCON, a déclaré à la douane que deux machines servant pour la production d’eau ultra-pure coûtait 5,75 millions d’euros. La douane, sans doute à la demande des barons du pouvoir en place à l’époque, a décidé de faire une expertise qui a conclu que la valeur de machines semblables était plutôt de 2 millions d’euros. La machine importée par Cevital est une innovation d’EvCON, qui a fait l’objet d’un grand nombre de brevets. Elle avait été faite sur mesure et, comme tout prototype, était revenue à un prix plus élevé. Ceci fut confirmé par une attestation du fabricant. L’expert lui-même aurait reconnu avoir négligé certains aspects importants dans son évaluation et suggéré une deuxième expertise pour remettre les choses en place. Le juge a autorisé cette deuxième expertise, mais elle a été rejetée par la douane, qui a obtenu, pour cela, une autre décision de justice. 
Pour des raisons obscures, la douane a rejeté l’argumentation d’EvCON et conclu à une tentative de transfert illégal de devises. Cevital importe et exporte pour plus de deux milliards de dollars. L’entreprise a des activités importantes à l’étranger et Issad Rebrab a affirmé à plusieurs reprises, de manière crédible, que ce projet a un potentiel de génération de plusieurs milliards de dollars d’exportation. Les enjeux pour lui et pour le pays sont tellement grands, qu’il est illogique qu’il ait été tenté de faire une opération de transfert illégal aussi ridicule. Cela suggère que l’accusation est probablement motivée par des raisons extrajudiciaires. Pour le bénéfice de mes compatriotes, surtout les plus jeunes, je voudrais présenter Issad Rebrab ou, du moins, mon regard sur lui. J’ai rencontré Issad Rebrab en 2007.

Avant cela, je n’avais jamais entendu parler de lui. Des amis qui travaillaient avec lui m’avaient demandé d’animer un séminaire sur le management stratégique pour l’équipe de direction de Cevital. C’est là que j’ai appris que c’était la plus grande entreprise privée du pays. À cette époque, j’étais désespéré sur l’Algérie.

Je pensais que notre pays et l’idéal de nos martyrs étaient partis à vau-l’eau, sous l’emprise d’une mafia politico-militaire, dirigée par Bouteflika. Mon hypothèse sur Cevital était que cette entreprise avait réussi en corrompant tout le monde.
Dans le séminaire que j’animais à l’hôtel El-Aurassi, mes hypothèses sur les entreprises algériennes en général et sur Cevital en particulier ont été secouées. Je découvris des comportements qui tranchaient avec ce que je connaissais des organisations en Algérie. D’abord, Issad Rebrab était au milieu de son équipe, débattait avec eux d’égal à égal, ne se distinguant en rien. Ensuite, il affirmait souvent dans la discussion que l’un des principes de Cevital était de ne jamais payer un officiel. À l’une de mes questions ouverte sur la corruption, il répondit : “Si Hafsi, je le dis devant vous à mes cadres et à mes enfants, celui qui paye le moindre dinar à un officiel ne fait plus partie de cette entreprise.” Je fus suffisamment intrigué pour décider d’écrire un cas sur Cevital, avec Mouloud Khelif, l’un de mes étudiants. Dans la recherche pour le cas, nous étions surpris par l’ouverture et la transparence d’Issad Rebrab. Il ne cachait rien, ni sur son entreprise, ni sur sa famille, ni sur ses difficultés personnelles. Les entretiens que nous avons eus avec les membres de la famille et avec les cadres confirmaient les affirmations d’Issad Rebrab sur le comportement éthique de son entreprise. Je lui ai alors demandé s’il était disposé à ce que je fasse un travail d’enquête plus détaillé sur son cheminement d’entrepreneur, avec pour objectif d’écrire un livre. Il me répondit que plusieurs personnes le lui avaient proposé et qu’il avait décliné, parce qu’il n’avait pas beaucoup de temps. Comme je lui paraissais un universitaire sérieux, il a accepté. 

De 2007 à 2011, j’ai réalisé des dizaines d’entretiens avec lui à Alger, Béjaïa, Paris ou Montréal. J’ai interrogé de nombreuses personnes qui l’ont côtoyé, comme partenaires d’affaires ou comme interlocuteurs du public ou du privé, parfois comme autorité à laquelle il s’était adressé pour régler un problème ou demander de l’aide. J’ai eu des entretiens avec tous les membres de la famille, avec ses amis et ceux qui se présentaient comme ses ennemis. Le résultat est qu’au cours de ces quatre années, j’ai fait la connaissance d’une personne qui m’a redonné confiance dans l’Algérie et dans ses possibilités. Issad Rebrab est un leader moral, avant d’être un entrepreneur génial et un leader d’entreprise hors du commun. Qu’est-ce que j’ai appris ?
D’abord, il ressemble à tous les Algériens. Son père a été un militant actif du PPA (Parti populaire algérien), l’un des partis phares de la période de lutte politique pré-insurrection, le premier à demander l’indépendance de l’Algérie. Son frère est mort au maquis et sa mère a été emprisonnée par les forces coloniales au cours de la guerre pour l’indépendance. Lui-même était trop jeune pour le maquis. Comme nous tous, il est sorti de l’indépendance avec la fièvre de la liberté. C’est cela qui l’a mené vers l’entreprise. Après avoir travaillé comme chef comptable aux Tanneries algériennes, pendant un peu plus d’un an, il a reconnu que cela ne lui convenait pas et a commencé un parcours d’entrepreneur-créateur d’entreprises. Ce parcours a commencé par un bureau d’expertise comptable qui, un peu par hasard, au début des années 1970, suite à une proposition de l’un de ses clients, Socomeg, l’a mené à l’industrie. Après son association à Socomeg, il a créé d’abord, en 1975, une entreprise de façonnage métallurgique, Profilor, puis, presque 20 ans plus tard, un véritable complexe sidérurgique, Métal-Sider, qui a été détruit par les terroristes en 1995. Au cours de cette période, il a aussi créé le journal Liberté, pour promouvoir ce à quoi tous les Algériens aspirent, leur liberté. La destruction de Métal-Sider, qui serait due à la création de Liberté, l’a amené en exil en France où il a fait l’acquisition, sans apport de fonds, d’une petite société de charcuterie hallal. Au cours de cette période, il a fait quelques opérations d’importation de sucre en Algérie, abandonnant vite, parce qu’il a réalisé qu’il ne pouvait pas rivaliser avec les importateurs liés au pouvoir. C’est à ce moment-là que l’idée de Cevital est née. Pour réussir, il fallait faire ce que les importateurs ne pouvaient pas faire, développer et gérer un complexe industriel. Pour faire cela, Issad Rebrab a bénéficié de peu de prêts bancaires. D’où est venu l’argent qui lui a permis de faire tout cela ?

Le financement des activités

Étape 1 : le lancement
Socomeg, qui était essentiellement un atelier plutôt qu’une usine, a permis de générer des surplus relativement importants. Issad Rebrab a proposé à ses partenaires d’utiliser ces surplus pour lancer une vraie usine de façonnage métallurgique. Ceux-ci, craignant la nationalisation par le gouvernement socialiste de Houari Boumediène, ont décliné. Il a alors lancé tout seul Profilor qui fut un énorme succès. Issad Rebrab m’a fourni tous les chiffres des profits qui ont été faits à Profilor. Ces chiffres sont détaillés dans le livre que j’ai écrit sur son parcours. Ce sont ces surplus, tous utilisés pour le réinvestissement qui ont financé Métal-Sider et d’autres opérations.

Étape 2 : l’opération rond à béton
Pendant que Métal-Sider était en construction, en 1994, le gouvernement italien offre à l’Algérie le financement de fourniture de rond à béton, qui était en forte demande sur le marché. Rebrab a obtenu l’autorisation de faire des importations, ce qui lui a permis de réaliser 30 millions de dollars de profits. Cet argent a aussi permis ses investissements par la suite. L’opération a été menée par M. Hocine, ancien DG de la SNS, qui avait été recruté par Issad Rebrab pour diriger Metal-Sider et qui s’occupait d’importer des produits sidérurgiques en attendant le démarrage de l’usine. Je me demandais s’il y avait eu corruption dans cette opération d’importation de rond à béton. J’ai interrogé à ce sujet M. Hocine. Au moment de l’entretien que j’ai eu avec lui, il était en conflit avec Issad Rebrab et la justice devait trancher entre eux. De ce fait, je ne pouvais pas le soupçonner de me dire des choses agréables sur Issad Rebrab. Professionnel honorable toutefois, M. Hocine reconnaissait le conflit qui les opposait, mais ne m’a rien dit de désagréable sur son ancien partenaire. Il m’a cependant dit : “Les financements étaient disponibles pour tous, mais peu de gens savaient cela. Je le savais parce que je connaissais bien le domaine et l’administration de ces choses-là. C’est donc moi qui ai obtenu les autorisations. Issad Rebrab n’a pas été beaucoup impliqué. Par contre, il connaissait bien le marché et s’est assuré de la vente et de sa logistique. Il n’a jamais été question de payer qui que ce soit pour l’obtention des autorisations et des importations. On a probablement aussi été chanceux que peu d’opérateurs économiques aient compris les possibilités offertes par ces importations.”

 

Étape 3 : le lancement des activités de fabrication d’huile de table
Avant la construction de l’usine de Béjaïa pour l’huile de table, Issad Rebrab voulait acquérir une usine de l’ENCG (Entreprise nationale des corps gras), qui était une société d’État ayant beaucoup de difficultés de management. Les problèmes bureaucratiques ont finalement empêché cela. C’est alors que s’est forgée la philosophie Cevital : (1) Construire des installations non pas clés en main, mais plutôt en allant négocier avec les meilleurs fournisseurs pour chaque type d’équipement ;
(2) construire des usines dont la capacité dépasse de loin la consommation nationale, pour viser la croissance et l’exportation. Ceci était rendu possible parce que des usines de taille plus grande ne demandaient qu’une augmentation marginale de l’investissement ; (3) dépendre le moins possible du financement bancaire. Pour le financement des équipements, Issad Rebrab a en fait demandé un prêt d’une des grandes banques. L’octroi du prêt fut un véritable parcours du combattant, qu’il n’est pas nécessaire de décrire ici. Les banquiers que j’ai interrogés m’ont affirmé que même s’il y avait des réticences des autorités au-dessus, le projet d’affaires présenté tenait la route et justifiait le prêt. En fait, le projet était tellement bien conçu que le prêt fut remboursé dans l’année qui a suivi. Depuis, compte tenu du volume de ses activités, Cévital a essentiellement basé son activité sur de l’autofinancement.

Conclusion
Issad Rebrab a été capable de financer ses opérations surtout parce qu’il a réinvesti l’intégralité de ses profits, année après année. Dans la recherche que nous avons conduite pour le livre et notamment la consultation des documents financiers, les chiffres qui avaient cours à l’époque montraient que sur 100 dinars de valeur créée (100%), Cevital payait 60 dinars en impôts et taxes (60%), 39 dinars étaient réinvestis (39%) et seulement 1% était distribué aux actionnaires. À cette même époque, les enfants Rebrab se plaignaient à leur père qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour faire face à leurs besoins et ceux de leurs familles.

Les objectifs d’Issad Rebrab
Beaucoup de personnes me disaient qu’Issad Rebrab ne pensait qu’à lui-même, qu’il était égoïste et autocentré. J’ai donc exploré cette piste en tentant de comprendre ce qu’il cherchait à faire. Issad Rebrab est un homme d’action. Il n’est pas toujours capable d’exprimer de manière conceptuelle ses projets et ses visions. C’est en l’observant qu’on voit ses motivations. D’abord, il n’est pas très porté sur les manifestations visibles de la richesse. Il se comporte de manière simple, en utilisant une voiture qui est à la portée d’un cadre moyen, avec un chauffeur les jours de semaine. Il conduit lui-même en période de vacances ou de repos. Ensuite, il travaille constamment de 8h du matin à 8h le soir, avec peu de temps pour dépenser ou profiter de son argent. Finalement, il est très économe, surtout pour lui-même. Cela l’a même fait apparaître à certains comme avare, ce qui bien loin de la réalité. En fait, c’est la construction qui est son leitmotiv. Il trouve son bonheur dans les réalisations qu’il arrive à faire. Ses projets sont tous centrés sur l’émancipation de l’Algérie.

Il veut construire son pays et pour cela est  constamment en action. Beaucoup sont dérangés par son activisme. Cela peut le faire apparaître soit comme prétentieux, soit comme opportuniste. Un jour, j’ai vu H. Temmar qui était ministre de l’industrie le rabrouer brutalement parce qu’au repas Issad Rebrab le harcelait de questions à propos de projets bloqués. Bouteflika et son entourage pensaient qu’il devait avoir des ambitions de pouvoir. Lorsqu’il a développé son grand projet du port du Centre, ils ont vu cela comme une sorte de mégalomanie, une folie des grandeurs, et disaient : “il se prend pour l’État !”. Le Premier ministre Sellal, qui m’a un jour invité à une visite de courtoisie, m’a dit : “Dis-lui de profiter de son argent et d’arrêter de vouloir faire des choses”. Dans tous les pays du monde, un entrepreneur privé qui veut investir est encouragé. Là, on voulait absolument décourager son désir de construire son pays. 

La corruption
Je suis souvent revenu sur le sujet de la corruption avec Issad Rebrab. Un jour, dans les cantons de l’Est, près de Montréal, je lui ai demandé de me parler de cela. Il m’a décrit tous les mécanismes que les entreprises liées au pouvoir utilisaient pour subtiliser de l’argent à l’État. Par exemple, me disait-il, il y a beaucoup de gens qui ont reçu des prêts pour réaliser des projets, mais qui n’avaient aucune intention de faire quoi que ce soit. Ils ont utilisé une portion marginale du prêt pour acheter un ou deux équipements, qui n’ont jamais été utilisés, mais ils en profitaient pour exporter l’ensemble de l’argent emprunté, avec la complicité de fournisseurs véreux. Puis, ils déclaraient faillite et la banque passait le prêt en pertes et profits. Issad Rebrab me décrivait du même souffle toutes les difficultés qu’il avait : les difficultés à obtenir les autorisations du CNI, celles de l’obtention des terrains ou des autorisations de construire, celles des relations avec la douane, celles des relations avec les ministères, etc. La liste était vraiment très longue. Je lui ai alors dit : “Il y a des formes de paiement qui sont souvent considérées comme des lubrifiants. Tu pourrais te simplifier la vie en faisant ces paiements. Pourquoi t’entêtes-tu à ne pas le faire ?”. Il fut alors très ferme et très clair : “Vois-tu, répondit-il, il y a d’abord mes valeurs et celles de ma famille. Mon père me disait : si tu obtiens un dinar haram, tout ton argent est haram. Par ailleurs, même si je n’avais pas ces valeurs, je ne paierais pas parce que si je le faisais, je serais à la merci des groupes corrompus. Je ne pourrais plus leur résister et ils me détruiraient comme ils ont détruit tous les autres. Finalement, nous construisons notre pays, nous ne pouvons pas le construire sur des fondations aussi friables”.
 
Mon opinion
Depuis que j’ai écrit le livre sur Issad Rebrab, je suis resté en contact avec lui. Je le rencontre deux ou trois fois par an, généralement pour un repas. Je ne l’ai jamais vu déprimé ou méchant vis-à-vis de qui que ce soit. Il était toujours optimiste, voyant les multiples opportunités que personne d’autre ne voit. Je croyais que son entreprise et lui-même étaient des exceptions. Il m’a détrompé. Il a attiré mon attention sur un grand nombre d’entreprises qui, me disait-il, sont en train de construire l’Algérie. Chaque fois qu’il me citait quelqu’un, c’était surtout pour ses qualités morales. “Brahim Hasnaoui, me disait-il, est un homme respectable, tout à fait dans la tradition des Algériens”. 
Il m’a ainsi cité dans des termes semblables beaucoup de chefs d’entreprise, sur lesquels nous avons par la suite écrit des cas et découvert qu’il avait raison. Issad Rebrab était haï par Bouteflika parce qu’il était son antonyme. Il était aux antipodes, au plan des valeurs et au plan de l’équilibre personnel. Il ne faut pas être psychanalyste pour comprendre qu’Abdelaziz Bouteflika avait déjà au moment de son élection au premier mandat, deux grandes névroses, l’une paranoïde (méfiance) et l’autre dépressive (désespoir). Cela tient à son parcours avant l’indépendance et, plus tard, avant qu’il ne soit coopté comme ministre des Affaires étrangères par Houari Boumediène. Dévalorisé par tous, il avait du ressentiment et de la méfiance vis-à-vis de tous. Le grand problème est qu’il a été tellement bon dans sa capacité à manipuler qu’il a fait de la plupart d’entre nous des personnes qui lui ressemblent, méfiantes et désespérées. Issad Rebrab n’est rien de tout cela. Il est positif, enthousiaste, confiant dans l’avenir, certain que les Algériens peuvent conquérir le monde. “Nous ne croyons pas suffisamment dans nos possibilités”. C’est cela qui a mené à son credo : “Il faut voir grand !”. De ce fait, Issad Rebrab est l’image fidèle de l’Algérien qui est sorti de la guerre de libération. Libre, positif et confiant, plein d’idées et d’initiatives. Nous étions tous comme Issad Rebrab au lendemain de l’indépendance. Les gouvernements qui se sont succédé ont eu peur de notre liberté, de notre enthousiasme et de nos initiatives. Ils ont tout fait pour les réprimer. Bouteflika et sa suite ont réussi au-delà de toute espérance, puisqu’ ils ont réussi à étouffer toute nos initiatives et à nous soumettre à leurs désirs. Nous les avons tous vu harceler et diaboliser Issad Rebrab sans relâche. De plus, comme nous étions moralement affaiblis, ils nous ont convaincus que c’était juste de faire cela, au nom de la lutte contre les riches “qui veulent tout dominer”. Issad Rebrab continue à croire. Même en prison sans raison convaincante, il continue à nous dire : “Je fais confiance à la justice de mon pays.” Il croit que l’Algérie peut être au niveau des meilleurs. Il est probablement une de nos rares boussoles morales. Est-il possible que des hommes d’affaires riches soient nos repères moraux ? Chacun d’entre nous devra le décider pour lui-même. Pour ma part, avec mes étudiants, j’ai écrit de nombreux cas sur des entreprises algériennes qui, non seulement sont excellentes au plan concurrentiel, mais sont aussi en train de construire leurs communautés. Nous avons été tellement intrigués par ce fait que nous nous sommes demandé si c’était particulier à l’Algérie. La réponse est qu’il y a des particularités algériennes, mais dans les premières phases du développement national, on voit souvent les entreprises privées jouer un rôle structurant important. C’est vrai en Malaisie, au Mexique et ailleurs dans beaucoup de pays en émergence. Ce fut vrai pour le Japon et pour la France de l’après-guerre. Cela veut dire que les chefs d’entreprises privées, lorsqu’ils ne sont pas cooptés par des groupes mafieux, sont nos éclaireurs dans la voie du développement économique et aussi dans la voie de la consolidation morale de la nation. Comme tous les éclaireurs, ils sautent parfois sur des bombes, mais ils montrent le chemin. Les jeunes de l’Algérie devraient les regarder avec attention et peut-être voir là la voie de l’émancipation nationale. Entreprendre, créer de la richesse, créer de la connaissance, créer de la confiance en soi, sauveront l’Algérie et en feront un grand pays. Issad Rebrab n’est pas un homme parfait. Il fait des erreurs comme nous tous. Lorsqu’il a décidé de se lancer dans la sidérurgie en Italie, comme la plupart de ses enfants, je le lui avais fortement déconseillé, lui suggérant plutôt de consolider le management du Groupe. Il ne m’a pas écouté et est resté l’entrepreneur qui n’est pas préoccupé par l’enrichissement, qui n’a pas peur de perdre, qui veut toujours aller de l’avant, une sorte de Don Quichotte algérien, qui n’arrête pas de dire : “Nous pouvons ! Nous pouvons ! Nous pouvons !”. Issad Rebrab nous ressemble. Il ressemble surtout à ces jeunes de l’indépendance et d’aujourd’hui, épris de liberté et sûrs qu’ils peuvent faire de grandes choses. Ce qu’il fait, beaucoup peuvent le faire, s’ils ont la même foi. C’est pour cela que dans ces moments d’adversité, soutenir Issad Rebrab, ce n’est pas soutenir un riche qui peut se défendre tout seul, ni soutenir une personne soupçonnée, sans raison avérée, de s’enrichir à nos dépens. C’est soutenir une idée de l’Algérie solidaire et confiante, celle qui crée, qui innove, qui n’a pas peur et… qui gagne. Le capitalisme prédateur, on doit le combattre en combattant les prédateurs, pas les créateurs. Le comportement humain n’est constructif que lorsqu’il est moral. Le respect de valeurs morales élevées signifie le respect de ce qui donne du sens à notre vie. Protéger ceux  qui construisent, dont Issad Rebrab, devient alors un combat moral de première importance. 
 

T. H.
(*) Professeur de stratégie, 
membre de la Société royale du Canada 
(1) le titre est de la rédaction

 



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