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A la une / Contribution

Le monde chamboulé par l’irruption de la pandémie

L’imaginaire collectif face au Covid-19

© D. R.

De l’histoire de  la  psychologie  collective  dans  les  catastrophes que l’humanité a traversées au fil des siècles, on ne peut qu’être ébahi par la concordance de l’imaginaire de nos ancêtres avec celui de l’homme moderne.

En février, le monde — hors Chine — reçoit de plein fouet la multiplication de cas par le virus Covid-19. Plusieurs États ont sous-estimé, au début, la portée de la crise, tardant ainsi à réagir. Quand les peuples ont pris enfin conscience de la nécessité de se protéger même au prix le plus contraignant qu’est le confinement, il ne restait aucune autre alternative pour contourner ce dernier ! Cet ennemi invisible était-il aussi fort pour renvoyer l’homme à son trou ou c’est la terre qui n’en pouvait plus ? Avant que le coronavirus n’entre par effraction, le monde était embarqué dans un train de vie à grande vitesse.

La planète semblait en souffrir : pollution, dérèglement climatique, course à l’armement, guerres dévastatrices, essais nucléaires... Les relations humaines, quant à elles, étaient régulées par le temps, la rivalité, l’argent, l’économie, le pouvoir, le harcèlement, l’hypocrisie, les apparences.
De cette mise en arrêt de la planète, on constate des réactions différentes de l’homme face à lui-même. Peurs, paniques, effroi, des rumeurs sont apparues, de la théorie du complot à la propagande, protestation, accusation, bouc émissaire… et compassion sont le lot de ces scenarii incroyables qu’a provoqués ce virus.

D’abord, pris de panique, l’homme, en primitif avéré, dès l’annonce de la mise en quarantaine, a commencé par s’approvisionner en nourriture, survie oblige ! Partout dans le monde le même réflexe revient : les supermarchés ont été pris d’assaut. L’Algérie n’est pas en reste mais avec l’option bagarres et bousculades en sus pour les sacs de semoule jusqu’à la rupture totale des stocks. Le calme est revenu plus ou moins juste après, mais l’homme commença à s’ennuyer de cet isolement . De cette situation exceptionnelle qui  lui  est  tombée  sur  la  tête, il  s’est  complètement  déconnecté  des thématiques qui l’occupaient avant. 

Son regard alors, sur le monde et les choses autour, a changé ! Ainsi d’un coup de réveil, l’humanité réalise que l’hygiène est une denrée importante si on veut retrouver la liberté du dehors.  En Algérie, coïncidant avec la pause du hirak, la continuité a mobilisé un élan incroyable à travers des jeunes, partout  dans  le  pays  pour nettoyer  volontairement  leurs  villes.  Ainsi, quartiers,  bancs  publics, arrêts  de  bus, parties  communes  et cages d’escaliers ont été libérés de leurs détritus, désinfectés, astiqués, enfin ! 

À croire qu’il nous faille un corona pour nous secouer ou nous faire prendre conscience de l’état d’insalubrité de nos villes. Cet élan de solidarité n’a pas épargné les autres priorités. Il fallait combler le manque en produits sanitaires en produisant gratuitement du gel hydroalcoolique. Des ateliers se sont attelés à confectionner des masques en manque dans les hôpitaux ; même si certains d’entre eux ignoraient l’intérêt de les stériliser, la bonne intention était de mise ! D’autres gestes nous font découvrir le pouvoir créatif de jeunes ingénieurs et universitaires, qui consistent en la conception de prototypes de respirateurs artificiels et de tunnels de désinfection intelligents.

Cette vigueur a ouvert également le champ à des entreprises publiques et privées pour se lancer dans la fabrication d’équipements médicaux nécessaires pour stopper l’épidémie. En parallèle à cet élan impressionnant de solidarité, d’autres prennent à la légère cette crise ou profitent de ce malheur pour allumer le feu !  À  l’annonce de la fermeture des espaces communs dont les mosquées, Ali Belhadj appelle au suicide collectif en incitant les fidèles à se rassembler devant ces dernières à l’heure de la prière.

Tout comme les islamistes, les extrémistes religieux en Israël refusent de se soumettre au confinement et contribuent ainsi à propager fortement le virus. En Italie, infecté par le coronavirus, un prêtre, âgé de 72 ans, bouleverse tout le pays. Il a préféré laisser son assistance respiratoire à un jeune homme pour lui sauver la vie. Chemssou, personnage connu pour ses prêches de mauvaise foi et de dérision, a affirmé, toute honte bue, que le coronavirus est un soldat de Dieu venu pour combattre la Chine. Il se rétracta deux jours après, pour nettoyer un quartier populaire d’Alger, drainant derrière lui une poignée de jeunes, avec un désinfecteur made in China (sic !) sur le dos tout en appelant aux dons.

Les politicards islamistes tels que Djaballah and Co, se manifestent eux aussi pour signifier leur opposition ou leur pouvoir d’influence mais au jour d’aujourd’hui, ils se la coulent douce, bien confinés chez eux sans que l’État s’inquiète de leur dangerosité. Au même moment, le pouvoir en place procède à une campagne d’emprisonnement massif de jeunes qui ont osé scander, dans le passé, des slogans antisystème. Enfin, pendant que les scientifiques occidentaux engagent une course contre la montre pour trouver une solution à ce fléau dévastateur, des musulmans en déduisent, sans coup férir, que c’est une punition divine ! Le fait marquant dans cette pagaille est celui de la gestion de l’information.

Dans le passé, les médias avaient tout le monopole dans le suivi d’une crise et ils étaient programmés pour impacter un large public vers une pensée unique. Aujourd’hui de nouvelles sources, tels les réseaux sociaux et à leur tête Facebook, s’installent pour s’imposer mais d’une manière anarchique. Lors de cette épidémie, on crache dans tous les sens des posts où, au travers d’une même information, se dégage un brouhaha de divergences impossible à contenir… 

Le résultat est celui de réactions déchaînées et allant dans tous les sens pour nourrir des rumeurs, fake news, théorie du complot. Loth Bonatiro, docteur en astronomie, avec une insouciance inouïe, prétend non seulement avoir trouvé un vaccin contre le coronavirus mais qu’il se souvenait parfaitement du jour où sa maman l’avait mis au monde ! Charlatanisme quand tu nous tiens ! Cet état de malaise et de peur serait-il à l’origine de ce libre champ qui est laissé à sa croissance parasitaire ?

Ou ces rumeurs sont-elles une soupape de sécurité pour tenir ou occuper une société en totale expectative ? Il ne passe pas un jour sans que ce qui a été décidé la veille ne soit remis en cause.  Des articles, des posts, vidéos... accusent, protestent et pointent du doigt un bouc émissaire souvent en la personne du président de la République. L’Union européenne, qui a du mal à faire face à cette hécatombe, est accusée par l’Italie, lui reprochant son manque de réaction. La Chine, Cuba et la Russie profitant probablement de cette situation de tension, viennent à la rescousse de la Botte. 

Les États-Unis voient l’index pointés sur eux alors que c’est le pays le plus atteint en nombre de contaminés. Sous le feu des critiques, le président algérien Abdelmadjid Tebboune subit le même sort. La goutte qui n’en finit pas de déborder dans ce pays n’a fait qu’accentuer l’indignation généralisée face au manque de moyens sanitaires. Cette situation exceptionnelle que vit l’humanité justifierait-elle ces réactions dynamiques et divergentes, parfois même irréelles de la part des individus ?  

De l’histoire de la psychologie collective dans les catastrophes que l’humanité a traversées au fil des siècles, on ne peut qu’être ébahi par la concordance de l’imaginaire de nos ancêtres avec celui de l’homme moderne. Dans l’Antiquité, la catastrophe était imputée à une punition infligée par le céleste. On ajoutait aux dangers réels, des craintes imaginaires, des rumeurs mensongères qui étaient accueillies comme des vérités et puis, pour sacraliser la colère collective, on désignait un bouc émissaire.

C’est seulement au Moyen-Âge et dans les époques qui ont suivi, que la conscience populaire interprète les menaces d’un volcan ou d’une épidémie comme une épreuve ou une punition imposée par Dieu. Les auteurs notent que la peste de l’année 1630 survint, principalement, par permission divine. Le commencement des temps modernes a été marqué, également, par des interprétations irrationnelles. Face au choléra en 1884, dans le Var, il n’était question que de “semeurs d’épidémie” de “maladie inventée par les riches pour faire mourir les pauvres gens” ou de projectiles lancés par des personnages mystérieux, tout de noir vêtus.

Même lorsque les catastrophes collectives sont causées par des facteurs purement humains, on a également tendance à les interpréter comme des évènements expiatoires. Lors de l’incendie du bazar de la Charité qui provoqua le 4 mai 1897, la mort de 125 personnalités de la haute société parisienne, parmi lesquelles 120 femmes, l’archevêque de Paris en attribua la responsabilité à la vengeance divine et au passage de “l’ange exterminateur”. D’autres catastrophes jusqu’à nos jours donnèrent lieu à des paniques, et elles furent aussi interprétées comme un courroux du Ciel, pour punir l’homme de sa mentalité présomptueuse !

Le mode de fonctionnement de l’imaginaire collectif n’a pas changé à travers les temps mais ce sont plutôt les moyens et les circonstances qui ont bougé. Les médias et les réseaux sociaux jouent un rôle médiateur entre les intuitions du public et l’accélération de leur expression. Il est évident, par ailleurs, que le vécu d’une catastrophe suit le même cheminement dans toutes les sociétés à travers le temps : peur, paniques, compassion et solidarité, rumeurs, théorie du complot, propagande, protestation, accusations, désignation de bouc émissaire, enfin, le fait nouveau dans les sociétés modernes : le droit des victimes et la réparation !

 

Par : Naïma BENAMOR (*)

 

N. B.
(*) Psychologue 

 

 

 


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