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L’université algérienne en perd ses langues !

© D.R.

Nous avons besoin d’une politique des langues et de leur enseignement, dans tous les paliers de notre système éducatif, de l’école primaire à l’université, hardie, raisonnée et rationnelle… Et cela doit se faire sans chauvinisme, sans dogmatisme, sans populisme ni démagogie et sans donner à une langue une position hégémonique au détriment d’une autre.”

Alors même que le mouvement populaire, depuis plus d’une année, aspire à la définition d’une nouvelle Algérie frappée du sceau de la démocratie et de la reconnaissance de la citoyenneté pleine et entière de tous les Algériens avec le nécessaire avènement des éléments d’une nouvelle politique et d’une nouvelle gestion du pays, nous constatons que le pouvoir continue de faire comme si rien ne s’était passé et qu’il pouvait continuer à se complaire dans ses pratiques autoritaires de gestion des affaires publiques et de la société, fondées sur le mode de l’injonction et du mépris des réalités objectives du pays.

Nous en voulons pour preuve la dernière injonction du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, qui demande aux étudiants de rédiger leurs thèses et mémoires en langue anglaise dès la rentrée prochaine ! Il reprend, par ce faire, à son compte l’injonction de son prédécesseur qui, l’année dernière, était allé plus loin encore en enjoignant les enseignants et les étudiants à substituer la langue anglaise à la langue française dans leurs activités d’enseignement et de recherche. Nous pouvions espérer que le titulaire actuel du poste ait une attitude plus pondérée au vu des nombreuses déclarations qu’il a faites tout au long de l’année dernière et dans lesquelles il semblait plaider pour une vision réaliste des choses par rapport à cette question justement ! Il insistait sur les préalables requis pour envisager d’appliquer cette décision. Mais ne voilà-t-il pas que sitôt passé de l’autre côté de la barrière du pouvoir, il fait sienne cette décision en la transformant en injonction dans une forme qui relève plus du discours magique et incantatoire auquel nous ont habitués les “décideurs” algériens depuis toujours ? Il ne suffit pas de décréter pour que cela advienne !!
À supposer que l’utilisation de la langue anglaise puisse permettre aux universités algériennes de passer l’écueil de la visibilité et d’accéder à une meilleure position dans les classements internationaux (obsession de nos responsables du ministère), ce que nous contestons, car le facteur linguistique n’en est ni le seul critère ni le plus déterminant. Encore faut-il y adjoindre la qualité, l’innovation et l’originalité des approches et des résultats dans l’enseignement et la recherche.

Il suffit de lire ces dernières années les rapports du Pnud sur le développement humain sur le monde arabe dont une grande partie de pays pratique l’anglais et l’utilise dans leurs systèmes éducatifs pour comprendre que la langue n’est pas le facteur décisif dans les performances particulièrement faibles de ces systèmes. Il faut se donner les moyens de sa politique. Une décision n’est rien si elle ne s’adosse pas à la fois à une connaissance fine des conditions de son application et à la mise en œuvre des moyens humains et matériels pour la rendre effective et efficace, sinon elle rejoindra, hélas, la panoplie des mesures que le pouvoir algérien a prises sans pouvoir jamais les appliquer quel que soit d’ailleurs le domaine d’activité dans lequel elles sont censées intervenir.

À la question d’un journaliste en juillet dernier nous demandant si l’entreprise de généralisation de la langue anglaise était possible, nous répondions : oui, dans l’absolu tout est possible. Mais pour réussir, il faut prendre en compte plusieurs facteurs. Le premier et non des moindres est celui de la disponibilité en qualité et en nombre des encadrements. Il nous faut à la fois des professeurs de langue anglaise mais aussi des enseignants capables d’enseigner les différentes disciplines du supérieur en langue anglaise. Par ailleurs, nous devons avoir les matériels didactiques adéquats pour l’enseignement de la langue en tant que telle, mais aussi des autres disciplines dans toutes les filières et plus particulièrement celles des sciences dites dures et technologiques. Connaissant les difficultés qu’affrontent nos universités au quotidien, nous doutons fort qu’elles disposent des moyens humains et matériels indispensables pour la réussite de ce projet.

En premier lieu, il s’agit de pointer la gestion administrative et très peu démocratique de nos universités au détriment des dimensions scientifiques et pédagogiques. L’application du système LMD n’a fait qu’accentuer les dysfonctionnements de la formation à tous les niveaux. La faiblesse de l’encadrement scientifique, surtout dans les rangs magistraux, n’a pas permis le renouvellement en qualité du corps professoral tant il est géré en fonction du clientélisme et de  la cooptation politique sans rapport avec la science et la déontologie. C’est toute la société qui a été gérée de cette manière-là ces vingt dernières années, et cette façon de faire semble perdurer malgré les déclarations d’intention des nouvelles autorités. 

L’impensé et tabous dogmatiques
Nous voudrions toutefois mettre en évidence le hiatus qui mine nos universités et plus particulièrement celles qui enseignent les sciences dites dures et la technologie depuis plus d’une trentaine d’années et sans que les autorités n’aient essayé d’y remédier sauf à vouloir remplacer une langue par une autre est toujours là. Nos bacheliers sont monolingues dans leur grande majorité et ils doivent se former dans ces universités dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas ! Voilà, le vrai dilemme auquel aucun responsable n’a répondu et/ou présenté une solution adéquate.

Il va se poser dans les mêmes termes pour la langue anglaise si elle n’est pas déjà maîtrisée avant l’entrée à l’université. Ce seront toujours les classes sociales les plus favorisées qui vont tirer leur épingle du jeu et accéder, grâce à leurs moyens, à la maîtrise de cette langue comme cela a été le cas pour la langue française déjà il y a plusieurs années accentuant de fait le rôle discriminant de cette maîtrise dans l’accès aux filières nobles de l’enseignement supérieur et au marché de l’emploi et en reléguant les enfants des classes populaires vers les spécialités dévalorisées. Non pas en raison de leur enseignement en langue arabe mais en raison d’un enseignement marqué du sceau de l’idéologie, de l’impensé et des tabous dogmatiques. Là encore, les autorités font montre d’une ignorance crasse des avancées opérées malgré l’adversité dans la production scientifique en langue arabe dans certaines disciplines des sciences sociales et humaines dans notre pays en particulier et dans le monde arabe en général. 
Nos universités doivent d’abord, avant de se lancer dans cette aventure, relever le défi de la qualité et de l’innovation dans l’enseignement de leurs langues avant de s’en chercher une autre pour paraphraser le titre d’un article paru ces derniers jours dans le Quotidien d’Oran.

Ce sont les langues de la société algérienne riche de sa diversité linguistique et culturelle. Nous sommes fermement convaincues que la priorité absolue est dans la promotion de nos deux langues nationales, la langue arabe dans sa profondeur sociolinguistique et le tamazight pour en faire des outils d’enseignement performants. L’histoire a fait que la langue française est présente dans l’humus social algérien et d’une manière significative, n’en déplaise aux esprits chagrins, mais paradoxalement, son enseignement dans nos écoles et nos universités a fortement périclité sans que paradoxalement, l’enseignement d’autres langues en ait profité. Nous l’aurons compris, il faudrait pour que cet objectif soit atteint que l’École algérienne fournisse aux universités des bacheliers maîtrisant plusieurs langues, et c’est loin d’être le cas. La majorité des bacheliers ne maîtrise pas ou très peu d’autres langues que la langue arabe.

Un capital linguistique acquis par les générations des premières décennies de l’indépendance se perd sans qu’il ait été remplacé d’une manière intelligente et raisonnée. Nous sommes dans ce domaine un cas d’espèce. Un des rares pays où l’on enseigne des langues à l’université à des étudiants pour en faire des spécialistes sans qu’ils aient été auparavant en contact avec ces langues non enseignées dans les collèges et lycées.

Comment peut-on devenir spécialistes de langues comme le russe, le chinois et/ou le turc en trois années et même en cinq ans (licence plus master) quand on l’aborde en débutant en première année à l’université ?! Des langues comme l’italien, l’allemand ou l’espagnol ne sont pas enseignées dans tous nos lycées et collèges et les filières de ces langues voient leurs territoires en termes de départements d’universités et d’effectifs d’étudiants réduites à la portion congrue. Que dire encore de l’absence flagrante des langues africaines dont aucun de nos responsables ne se soucie au mépris de notre profondeur africaine ?

Refondation de notre système éducatif
Nous avons besoin d’une politique des langues et de leur enseignement, dans tous les paliers de notre système éducatif, de l’école primaire à l’université, hardie, raisonnée et rationnelle qui prenne en compte, à la fois, nos intérêts géopolitiques, mais aussi les enjeux internes de la structuration linguistique et culturelle de notre pays. Et cela doit se faire sans chauvinisme, sans dogmatisme, sans populisme ni démagogie et sans donner à une langue une position hégémonique au détriment d’une autre. Nous pouvons nous ouvrir à toutes les langues du monde mais cela suppose une refondation de notre système éducatif et surtout de nos universités dans laquelle la maîtrise de ces langues serait le levier pour assurer notre présence au temps du monde et nous élever au diapason de l’évolution de la science et du savoir de notre temps.
Cela exige du courage politique et un changement radical des pratiques politiques qui rompt avec celles auxquelles nous ont habitués nos décideurs. 
Nous devons en finir avec ce que nomme d’une façon juste et pertinente notre ami et collègue Mohamed Mebtoul (2020) : “la démarche verticale des pouvoirs publics” dans la prise de décision concernant le présent et l’avenir de notre pays. Nous pourrons, dès lors, croire en l’avènement d’une gestion des problématiques essentielles au fonctionnement de nos institutions — celles vouées à la vocation de la formation et de la recherche en constituent un des maillons les plus importants — fondée sur une confiance retrouvée entre gouvernants et gouvernés à l’issue de débats libres et démocratiques et d’une participation effective des citoyens à la détermination de leur destin, aspiration qui a rythmé pendant une année les revendications du mouvement populaire. Nous osons espérer que les erreurs du passé ne vont pas être reconduites et que le défi de la construction d’une Algérie nouvelle que nous appelons toutes et tous de nos vœux sera relevé.

Par : Khaoula Taleb Ibrahimi
Professeure en science du langage Université d’Alger 2

Déclassée 
Socialement et mal classée sur l’échiquier international, l’université algérienne est plongée dans un profond malaise jusqu’à perdre sa vocation. Des universitaires, chacun dans sa discipline, décryptent l’état des lieux et ouvrent des pistes pouvant redonner à l’université algérienne sa place de choix. 

 

 

 


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