Scroll To Top
FLASH
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com

A la une / Contribution

Luttes identitaires

REPLI STRATÉGIQUE OU ENFERMEMENT SUICIDAIRE ?

© D. R.

Le monde est traversé aujourd’hui par une vague protestataire d’une rare étendue. Le crime raciste de George Floyd a secoué l’Amérique, et il n’en finit pas d’interroger sur l’état actuel des luttes. Ont-elles progressé, ou au contraire, régressent-elles et se coagulent-elles en bantoustans repliés chacun sur ses propres revendications ? 
L’universalité ne se traduirait-elle plus qu’en termes de chiffres et de marchés ? Les luttes identitaires exigeant la primauté, sinon l’exclusivité de l’appartenance à un groupe précis, semblent s’appuyer sur la couleur de la peau, la confession ou le genre. Les prétextes d’hier, à l’exclusion et à l’exploitation de l’autre, se muent en frontières délibérément fermées à l’altérité. 
Des frontières érigées par ceux-là mêmes qui les dénonçaient, et qui enclenchent une logique inquisitrice vis-à-vis de l’histoire. Ainsi, on assiste en Europe et en Amérique à une vague de contestation qui exige de revisiter certaines œuvres artistiques, littéraires ou cinématographiques à l’aune de nos valeurs et progrès actuels. 
Les réalités des époques passées jugées offensantes ou dégradantes pour une population précise seraient tout simplement supprimées ou réécrites de façon plus édulcorée.  
L’œuvre de Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent, adapté au cinéma par Victor Fleming, est temporairement retirée du catalogue de la plate-forme américaine de vidéo HBO Max. Il est vrai que la polémique a toujours accompagné cette œuvre totémique du cinéma et de la littérature outre-Atlantique. 
Elle concentre beaucoup d’antagonismes, tels que le féminisme, le racisme, le progressisme et un révisionnisme sur fond de romantisme hollywoodien. Le même procès pourrait être intenté à l’égard des films western et leur renvoi indéfectible aux massacres des Indiens d’Amérique. 
Bref, des pans entiers du cinéma mondial pourraient être censurés si on adoptait la relecture des œuvres passées sans tenir compte des contextes historiques et culturels de chacune d’elles. En outre, vouloir réécrire en mode présent le passé, est aussi une forme de négation. L’esclavagisme comme les colonisations sont des réalités dont il faut continuer de se souvenir. 
Ils ne sont pas l’œuvre exclusif de l’homme blanc. D’autres peuples ont apporté leur contribution à ce sinistre édifice. La traite négrière arabo-musulmane, frappée de tabou, était largement usagée jusqu’aux années vingt du siècle dernier.  Certains exigent de déboulonner les statues de toute personnalité ayant œuvré ou facilité l’esclavage et la colonisation. La statue de Winston Churchill considéré comme le héros de la Seconde Guerre mondiale et vainqueur des Nazis, a été taguée “was a racist”. 
Elle est désormais protégée par un coffrage. Des voix identitaires s’élèvent en France contre tout ce qui est baptisé au nom de Colbert, arguant de la nuance entre rappeler son histoire et le célébrer en édifiant des statues pour le glorifier. Jules Ferry, père de l’école laïque, gratuite et obligatoire, est aussi sur la sellette. Il est à l’origine des libertés fondamentales telles que la liberté syndicale ou celle de la presse. 
L’élection des maires aussi. Mais, ayant été un colonisateur sans état d’âme, son apport serait voué aux gémonies des oublis. On ne fait plus dans la nuance, et encore moins dans le détail. 
Le relativisme culturel si cher habituellement aux identitaires est tout simplement banni. 
En définitive, ce chacun pour soi militant redéfinit le principe même de la solidarité entre les peuples et leurs idéaux quant à une humanité plus ouverte et généreuse. 
Il instaure une hiérarchie des luttes, et procède d’une forme d’autodafé. 
Et le pays dans tout cela ?
En Algérie, nous fûmes désignés par le passé comme La Mecque des révolutionnaires. On en tire encore de la fierté et un brin de nostalgie. 
Beaucoup des personnalités qui ont marqué le siècle dernier par leurs combats et leurs insurrections, foulèrent le sol algérien. De Mandela au Che, en passant par Arafat, MalcomX et Castro. D’autres personnalités moins connues du grand public à l’instar du grand architecte brésilien Niemeyer, et autres illustres artistes et écrivains ont tenu à honorer le pays.  Cet hymne à l’universalisme révolutionnaire narguant la mélanine et les confessions a remporté, nulle ne saurait le contester, de belles batailles face aux impérialismes coloniaux et à l’apartheid. L’appui aux grands résistants n’était pas uniquement d’ordre rhétorique, mais suivi d’engagement matériel concret. 
Les icônes algériennes de la Révolution, reçues en héroïnes dans différents pays, pouvaient encore se permettre le rêve de l’égalité. On ne songea à voiler leurs êtres et leurs combats d’étoffes et de dénis que des années plus tard. Justement au passage d’un certain vent identitaire dans le pays basé sur la confession. Djamila Bouhired posant auprès du président égyptien Abdel Nasser tenait lieu d’exemple à imiter pour les femmes issues du monde entier, et pas seulement le monde arabo-musulman. Personne ne songeait à interroger sa mise ou sa tête dénudée. Seule la bravoure démontrée sur les champs de bataille comptait. Une bravoure à laquelle pouvaient s’identifier les hommes et les femmes quelles que furent leurs origines ou confessions. 
Mais depuis un certain nombre d’années, le pays ne cesse de se renier. C’est de crispation identitaire et de repli dont il conviendrait de parler, tant la question identitaire n’est plus qu’un lieu de fantasmes et d’anachronismes divers. Les résistances politiques s’articulent de plus en plus autour de la religion. 
La case binaire du hallal/haram ne laisse que très peu de place aux approches rationnelles ouvertes sur l’univers des idées. Le mécanisme de réparation identitaire face aux défaites successives des pays dits “arabes” reste campé sur un rêve éveillé du nom de la Oumma. Lequel rêve n’offre que nostalgies nourries de déni des réalités historiques. Ainsi va l’identitaire religieux qui gangrène nombre de pays arabo-musulmans. Certains le voient même comme un concept apte à l’exportation.
Néanmoins, la réponse identitaire religieuse n’est pas l’unique responsable de l’échec de l’universalisme en Algérie et dans les autres pays du tiers monde. La dérive autoritaire des pays émergents puisant dans le patrimoine révolutionnaire verve et alibis. La foi excessive des pays dominants dans un libéralisme débridé, prêt à s’allier à tous les diables pour assurer sa croissance, ont eu raison de toute confiance de l’homme envers son semblable. L’autre est devenu le lieu de toutes les méfiances. 
Le prédateur semant désolation et destruction au nom des grandes valeurs. Celles-là mêmes qui se réclament de la justice et de l’universel. La confiance est rompue entre les hommes ! On lutte alors dans un périmètre bien défini. Avec et pour les siens. 
Les Blancs avec les Blancs, les Noirs avec les Noirs, les musulmans avec les musulmans. Et tant pis pour les nuances. C’est chacun pour soi, et la mondialisation pour tous.
En dépit de toute raison, le choix de l’auto-exclusion finit par s’imposer dans les groupes identitaires. Le renoncement volontaire à la force du Nous. Le refus de tout élan solidaire envers soi et les autres. On s’enferme dans des similitudes qui, peu à peu, deviennent certitudes et enfermement. 
Puissent ces similitudes nous mener à l’isolement, et nous jeter dans les bras des gourous les plus perfides. En conséquence, on devient l’objet du groupe. L’otage d’une seule vision. Sans omettre que cette mainmise identitaire finit par occulter tout autre combat, voire à le rendre invisible. 
On peut à ce titre évoquer l’exemple des luttes féministes de plus en plus menacées par l’assignation à résidence communautaire, qu’elle soit d’ordre confessionnel ou ethnique. Certaines femmes ne dénoncent même plus les violences qu’elles subissent de peur de nuire à la réputation des groupes auxquels elles appartiennent. 
Il ne s’agit pas non plus de renoncer à ses particularismes et identité, mais juste de rester un œil rivé sur des idéaux propres à nous élever. En outre, le communautarisme effréné qui commence à gangrener les démocraties occidentales ne présage rien de fédérateur en matière d’aspirations communes. 
La construction d’une altérité à l’ombre d’un libéralisme transfrontalier brutal, combiné à l’avènement proche de sociétés régies par l’intelligence 
artificielle, s’annonce une rude épreuve pour les valeurs dites simplement humaines. 
 

Par : MYASSA MESSAOUDI
AUTEURE ET MILITANTE FÉMINISTE
 

 

 


Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER