Scroll To Top
FLASH
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com

Culture / Culture

Yasmina Khadra, romancier, à “Liberté”

“En Algérie, la jeunesse a renoncé à ses rêves”

© Zehani/Liberté

Dans le cadre d’une tournée promotionnelle pour le roman “Dieu n’habite pas La Havane” (Éditions Casbah, 2016), l’écrivain Yasmina Khadra ira à la rencontre de ses lecteurs, jusqu’au 17 juillet prochain, dans les villes d’Oran, de Mostaganem ou de Tizi Ouzou. Dans cet entretien, le romancier nous parle de son séjour cubain, qui a inspiré l’écriture du livre, ses réflexions sur la jeunesse algérienne et sur la situation des migrants.

Liberté : Votre dernier roman, Dieu n’habite pas La Havane, est paru aux éditions Casbah lors du dernier Sila. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant d’en faire la promotion ?
Yasmina Khadra : Je suis venu vers la fin du mois de décembre de l’année dernière parce que je pensais faire une petite tournée à Mostaganem, Tlemcen et Oran et voir s’il était possible de faire autre chose ailleurs. J’avais même programmé une tournée à partir de Béjaïa au mois d’avril. Malheureusement les autorités locales n’ont pas souhaité me recevoir, et ça a été annulé. Mon seul passage a été dans un hôtel à Oran. Ces événements ont chamboulé tout mon programme, et comme je suis pris toute l’année, j’ai choisi de rencontrer mes lecteurs algériens pendant mes vacances.  

Vous allez sillonner plusieurs wilayas dans le cadre de cette promotion. Pouvez-vous nous parler de cette tournée ?
J’ai besoin de rencontrer mon lectorat. Contrairement à ce que l’on pense, je suis très fan de mes lecteurs. Je leur dois tout, c’est l’unique soutien que j’aie au monde. Je n’ai pas de lobby, de réseaux ou de presse derrière moi. J’ai uniquement mes lecteurs. Je me dois d’être à la hauteur de leurs attentes, et ces rencontres sont pour moi des moments de grâce. Ça me ressource, ça me permet de voir comment sont perçus mes livres. Je me découvre moi-même en discutant avec mes lecteurs et je peux, ainsi,  déceler la singularité des autres dans des mentalités et cultures qui ne sont pas forcément les miennes, c’est un apprentissage permanent.  

Dans la 4e de couverture, on peut lire : “Khadra mène une réflexion nostalgique sur la jeunesse perdue, sans cesse contrebalancée par la jubilation de chanter, de danser et de croire en des lendemains heureux.” À travers cette description, nous avons l’impression que vous faites un parallèle avec la jeunesse algérienne…
Peut-être que la condition de vie est pratiquement la même. Avant, je pensais qu’en Algérie nous souffrions d’une espèce d’incompétence, d’inadvertance ou de mauvaise gestion. Mais quand je suis allé à Cuba, j’ai compris que le peuple algérien était en train de vivre une expérience. J’ai retrouvé les mêmes repères, les  mêmes symptômes et les mêmes protocoles qu’à Cuba. Ça m’a éveillé à ce qui se passe dans notre pays. Mais la différence entre ces deux jeunesses est que la jeunesse cubaine est très cultivée, elle bénéficie de l’un des meilleurs enseignements au monde. L’éducation est obligatoire, les jeunes ont des bacs+3, voire +5, et ça leur permet d’être conscients de ce qu’ils sont en train d’endurer. Contrairement aux Algériens qui ne le savent pas. C’est pour ça que cette jeunesse pourra, dès que l’occasion s’offrira à elle, se reconstruire, parce qu’elle a déjà les bagages essentiels sur l’éducation et l’ouverture sur le monde, malgré son isolement. Les jeunes Cubains m’ont subjugué, j’ai été stupéfait par cette force, cette énergie et ce refus de céder. En Algérie, la jeunesse a cédé, a renoncé à ses rêves, ne lit plus et ne va plus au cinéma. On reconnaît un peuple qui est en train de mourir quand il s’attaque à ses valeurs, quand les gens qui les honorent sont marginalisés, bafoués et diffamés. Et c’est ce qui se passe chez nous, car le plus grand danger pour un peuple est le renoncement. Mais à Cuba, ils ne céderont jamais car ils ont du talent, du génie et un bagage substantiel. C’est un pays qui ne fait que produire des artistes, ceux-là mêmes qui l’ont bâti et qui lui apportent un peu de lumière.

Le personnage principal de votre roman est Don Fuego, un chanteur qui passe par le succès puis la déchéance. À travers lui, voulez-vous dénoncer le système socialiste de Castro et l’obligation d’appartenir au système pour réussir ?
Je ne suis jamais dans la dénonciation, dans la contestation ou dans l’identitaire. Je suis tout simplement dans la vie. Il y a des moments très forts et d’autres ordinaires. J’ai tout simplement voulu rendre hommage au peuple cubain qui malgré tous les interdits, et une dictature féroce, s’autorise à exister. C’est un peuple paradoxal, il vit sur une île paradisiaque qui est devenue sa propre prison. L’obligation d’appartenir au système pour réussir a toujours existé comme en Russie où les apparatchiks vivaient le haut standing. Les gens qui font tout pour niveler une société essayent surtout de lui marcher dessus. On ne peut pas dissocier le pouvoir du privilège.

Vous avez planté le décor de ce roman, au pays de “tous les paradoxes et de tous les rêves”. Est-il possible de nous raconter votre périple cubain ?
On ne peut pas raconter Cuba. J’étais de passage dans le pays pour l’écriture du scénario du film Panchito, qui raconte l’histoire d’un pêcheur cubain, et dont le rôle a été confié à l’acteur américain Forest Whitaker. J’étais là-bas pour voir si mon scénario était plausible ou pas. C’est grâce à cela que j’ai découvert Cuba et décidé de consacrer tout un roman à son peuple. Mais à aucun moment j’aurais pensé dédier un livre à ce pays, où la jeunesse est marginalisée, chosifiée, atomisée, mais souveraine de ses rêves.

Peut-on en savoir plus sur l’avancée de ce projet ?
Je ne sais pas où en est le projet, mais le film devait se faire l’année passée, sauf qu’il y a eu un problème d’autorisation avec les Cubains. C’est très difficile pour une star hollywoodienne de tourner à Cuba, malgré la levée de l’embargo. Mais Forest Whitaker tient à faire ce film là-bas.

L’écriture de cette œuvre était-elle une manière de dénoncer un capitalisme qui menace d’effacer l’âme cubaine, notamment après la levée de l’embargo américain ?
Je n’ai pas voulu dénoncer, mais mettre la lumière sur les concessions du régime castriste. Pour visiter un site, un lieu de tournage ou passer un casting par exemple, il faut passer par mille sas.
Pour moi ce sont des filtres qui empêchent l’air sain d’atteindre le peuple. Et quand cet air arrive enfin, il n’a plus cette richesse initiale. J’ai eu la chance d’avoir écrit le livre avant la levée de l’embargo. Mais rien au monde ne menacerait une identité, sauf les gens qui se réclament de cette même identité. Parce que quand on est dans le doute, on est dans l’effacement. Quelquefois, ce sont des façons d’instrumentaliser une identité à des fins qui pourraient être catastrophiques, comme la guerre.
La revendication peut aussi atteindre l’euphorie, jusqu’à en perdre toute lucidité. Je suis étonné de voir que le régionalisme puisse encore sévir chez nous, après tout ce que nous avons traversé, car ce qu’il nous faut, c’est un esprit de conquête, d’émancipation et une ambition saine pour notre jeunesse. Dans tous mes livres je parle de tous les Algériens. Il y a des Touareg, des Mozabites et des Kabyles, des Oranais, des Algérois. À ce propos, il se passe des choses extraordinaires avec moi. J’ai écrit Les hirondelles de Kaboul, en 2002, et une année après, c’était la guerre en Afghanistan.  J’ai écrit L’équation africaine, et deux semaines après, un humanitaire a été enlevé dans les mêmes conditions. Je dis ça parce que beaucoup croient que je suis un écrivain opportuniste. Mais il n’y a jamais eu ça chez moi, je suis attentif à ce monde. Il y a des choses qui m’encouragent dans cette façon de l’appréhender, la preuve est que tout ce que j’écris touche les gens.

Pourquoi la quête de soi et la peur de passer à côté de sa vie vous fascinent autant dans ce roman ?
Je crois que c’est la hantise de toute personne sur terre. Pace que nous sommes d’emblée menacés par une seule vérité, la mort. Mais avant d’arriver à cette disparition définitive, on aimerait bien exister.
La hantise qui va nous poursuivre durant toute cette quête de soi et de vérité, est comment ne pas disparaître, parce que c’est l’antichambre de la mort. Mais elle est beaucoup plus cruelle, car après la mort, personne ne sait ce que c’est, mais avant cette mort, quand on est dans la déchéance on sait tous ce que c’est, c’est un moment terrifiant. Mais ce que je veux dire aux gens, est qu’il faut dépasser ça, parce qu’il y a des choses beaucoup plus précieuses qu’une carrière. Cette dernière n’est pas tout, elle est une fuite en avant. La préciosité c’est la vie elle-même, il faut savoir vivre et profiter de la vie et apprendre à aimer.

Était-il difficile de passer du monde arabe et oriental en général, à l’Amérique centrale ?
Je n’ai aucune difficulté, simplement parce que j’aime le monde. Je me suis imprégné de toutes les littératures, notamment la russe et ses grands écrivains, comme Semenov, Pouchkine, ou Dostoïevski.
Quand je n’écris pas sur un pays qui n’est pas le mien, j’ai le sentiment de revenir à une littérature que j’ai aimée, formée par des écrivains que j’admire.

Vos autres œuvres seront-elles adaptées au cinéma dans le futur ?
Oui, vers la fin de l’année prochaine,  il y aura un film d’animation sur Les hirondelles de Kaboul.

Que pensez-vous de la situation des migrants en Algérie ?
Toutes les nations sont nées de l’exode. Il n’y a aucune nation qui est sortie de terre comme une plante.
Notre époque est tellement terrible, avec les guerres, les dérives idéologiques et les contestations sociales. Je pense qu’il faut savoir accueillir les gens qui sont dans le malheur et dans la détresse absolue, c’est une façon pour nous de recouvrer un peu de notre humanité.

Avez-vous un projet littéraire en préparation en ce moment ?
J’ai un beau livre qui sortira en novembre chez Flammarion. C’est un travail sur le désert, que je convoque à travers ce que je crois avoir décelé en lui, mes erreurs, mes fantasmes et mes vérités. C’est un travail auquel s’adjoint la peinture de l’artiste tunisien Assad, que j’aime beaucoup.
Quant à mon prochain roman, que j’ai terminé, et dont le titre provisoire est Le cimetière des vivants, c’est un thriller autour de l’amour au temps des cartels, inspiré d’un Indien que j’ai rencontré dans les années 2000 à Mexico.
J’ai reporté la parution de ce roman, qui sortira peut-être en 2018, pour faire une année blanche et pouvoir revoir ce que j’ai fait. Je publie un livre annuellement, et ça demande beaucoup de disponibilité.



Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER
Commentaires
1 réactions
népourêtrelibre le 13/07/2017 à 0h25

Nous ne devons oublier que cet ancien militaire de l'armée coloniale Algérienne avait vécu de loin ou de près sur ce qui s'Est passé durant la décennie noire... Un livre mérite d'être écrit par lui s'il est un homme!

Commentaires
1 réactions