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Culture / Culture

Nadira Laggoune, Directrice du Mama, à “Liberté”

“La force d’une œuvre est dans sa capacité à susciter la réflexion”

Nadira Laggoune. © D.R.

Depuis le 27 janvier dernier et jusqu’au 5 mars, le Musée national d’art moderne et contemporain d’Alger (Mama) abrite son premier salon du dessin, intitulé “Dessinez vos desseins”, où vingt et un artistes de différentes générations exposent leurs œuvres, au message souvent dénonciateur. Dans cet entretien, la directrice du Mama et commissaire du salon revient sur le choix des artistes, l’organisation de l’évènement et son inscription sur le long terme.

Liberté : Le premier salon du dessin, qui se tient du 27 janvier au 5 mars, se déroule au Musée d’art moderne et contemporain d’Alger. Pouvez-vous revenir sur la naissance de cet évènement ?
Nadira Laggoune : C'est un vieux projet que j’ai en tête depuis longtemps par rapport au Musée d’art moderne et contemporain d’Alger. Et je crois que c'est cet espace riche en graphismes qui m'en a inspiré l'idée ; mais il y a aussi une certaine fascination que j'ai toujours eue pour le dessin comme création à l'état pur et la liberté de sa pratique, sans préparation, sur tous supports, etc.
J'ai donc considéré qu'il serait intéressant de “dévoiler” ce qui est à l'origine de l'œuvre d'art, ce trait gribouillé dès notre enfance et que les artistes pratiquent encore de manière plus ou moins aléatoire en entamant la réalisation d’un tableau de peinture, une sculpture ou autre projet. J'ai aussi eu souvent l'occasion d'apprécier le talent de dessinateurs de nos artistes et de leurs capacités à exprimer des choses fortes et sensibles par le dessin, en allant à l'essentiel : j’ai voulu en montrer la diversité.

L’exposition regroupe le plus expérimenté des dessinateurs, jusqu’au novice, avec des styles très éclectiques. Comment avez-vous sélectionné ces artistes ?
Je pars d'un réseau que je monte moi-même au gré de mes informations, du travail de commissaire et d'enseignante à l'École supérieure des beaux-arts d’Alger que je mène depuis longtemps, par une recherche permanente, en me déplaçant pour voir les expositions, en discutant avec les artistes, en gardant l’esprit ouvert, curieuse de ce qui se fait et par qui et en restant au fait de l'actualité de la création artistique en Algérie et ailleurs. Je suis de près en particulier les actualités des artistes qui ont un parcours marquant dans ce qu’ils proposent comme attitudes et positions aussi bien esthétiques que conceptuelles. J’accorde ainsi beaucoup d’importance à la pertinence du propos dans le travail de l'artiste, la force et la sensibilité du discours porté par l'œuvre : j’estime qu’il est nécessaire de donner à voir et de porter sur la scène ces paroles et ces regards sur le monde. Il s'agit, en montrant leur travail au Musée d’art moderne et contemporain d’Alger, de donner une visibilité à des artistes qui n'y ont jamais exposé et qui pourtant sont très présents sur la scène alternative et parfois dans quelques galeries de manière plus ou moins régulière. Le choix est aussi motivé par l'idée de confronter des générations, des styles et des statuts : des artistes de la diaspora cotés sur la scène internationale de l'art contemporain comme Yazid Oulab ou Driss Oudahi et d’autres qui s’y font leur place actuellement. Certains récemment diplômés des écoles d’art en Algérie et qui commencent à exposer, comme Djameledine Benchenine ou Hichem Belhamiti, d'autres émergents déjà sur la scène comme Atef Berredjem, Sofiane Zouggar ou Sadek Rahim qui construisent aujourd’hui un parcours intéressant notamment à l’étranger ou d’autres qui ont un parcours professionnel d’enseignants et dont la carrière d’artiste s’est déjà affirmée dès les années 80 (Mustapha Goudjil, Akila Mouhoubi, Zoubir Hellal) et qui continuent aujourd’hui à exposer.
Ils sont 21 artistes aux approches techniques et supports différents et inédits que la rencontre autour de cet évènement enrichit certainement à différents points de vue : j’estime légitime de les faire découvrir ou rappeler leur existence.
Concernant le lieu, il semblerait que dans le milieu artistique local, beaucoup d’artistes semblent accorder au Musée d’art moderne et contemporain d’Alger un rôle de reconnaissance et de consécration, ce qui explique peut-être la relation complexe que ces derniers entretiennent vis-à-vis de ce lieu. Ceci suppose, du même coup, un statut particulier qui, par voie de conséquence, impose aux expositions qu’il accueille le respect de certaines normes qui le hisseraient à un niveau à la mesure de ce statut, international en l’occurrence : c’est l’ambition que nous devons nourrir pour tout projet dans cet espace.

La plupart d’entre elles véhiculent un message singulier. Comme la déliquescence de notre patrimoine architectural, la guerre de libération ou encore l’importance des liens familiaux. Était-il important pour vous qu’elles aient cette double fonction ?
Oui, il y a dans ces œuvres un discours sur le réel, l’actualité et la relation de l’homme au monde ; les guerres, les migrations et les drames qu’elles génèrent (Yahia Abdelmalek et sa ville dévastée, les Harraga de Mounia Lazali ou les Batailles mythologiques de Mehdi Djellil ou La dernière prière de Adel Bentounsi), la “bétonnisation” et disparition d’un patrimoine architectural ou artisanal (Driss Ouadahi et Mustapha Goudjil, Fethi Hadjkacem…), autant de positions et de desseins. L’art n’est pas là “pour faire beau” ou du moins pas seulement pour embellir la réalité. Il constitue un moyen de parler des choses de la vie, de tout ce qui touche aux hommes et à leur condition : c’est vraiment une forme d’expression de la conscience collective qui donne à penser et pas seulement à contempler.

Croquis, ébauches, dessins à même le mur, sur du Placoplatre et même animation digitale. Ces fresques tranchent avec l’idée préconçue que nous avons sur le dessin, qui est souvent rigide…
La diversité des travaux présentés donne un aperçu des possibilités infinies du dessin et ouvre le champ aux techniques et supports de toutes sortes : c’est cela qui lui donne un caractère de liberté…
Pour cela, l’œuvre peut prendre plusieurs formes et, de l’abstraction à une figuration “ressemblante”, sa force est dans sa capacité à susciter la réflexion quelle que soit la démarche adoptée par l’artiste et faire partager sa vision hors des préjugés esthétiques.

Au fil de la visite, il apparaît que l’on fait face à des œuvres “minimalistes”, jusqu’à se retrouver, aux dernières fresques, devant des œuvres plus conceptuelles. Pourquoi une telle mise en place ?
L’exposition est une œuvre de création. “Dessinez vos desseins” est une exposition collective qui veut induire une sorte de confrontation, un enchaînement entre les œuvres des artistes. Qu’elles soient minimalistes (donc qui peuvent exprimer avec un minimum de matière un maximum de sens ?), réalistes riches en détails ou à l’état d’études (Sadek Rahim), elles ont en commun d’être la mise en images d’une idée, un concept qui a impulsé leur création. La scénographie mise en place est partie de la volonté d'essayer de faire passer le spectateur d'un univers à l'autre de manière évolutive, le travail de l'un pouvant mettre en valeur celui de l'autre, le compléter ou le contredire, et c’est en cela que réside la richesse et l’intérêt de l’ensemble.

En 2013, un salon dédié au dessin avait eu lieu à Oran, mais faute d’affluence, l’évènement n’a pas été reconduit. Comment comptez-vous installer cet évènement sur le long terme ?
J’espère pouvoir le maintenir grâce à des sponsors, car ce genre d’évènement ne peut être réalisé avec les seuls moyens du musée qui sont réduits et ne peuvent couvrir tous les besoins qu’exige la réalisation d’un évènement artistique qui se veut être dans les normes professionnelles (prise en charge des artistes, de leurs œuvres, scénographie, communication, catalogue...).
Par ailleurs, ce processus dépend aussi des artistes, de leur adhésion au projet et leur collaboration et de tous les autres acteurs concernés, notamment le personnel du musée attaché aux évènements du musée que je remercie ici tous pour leur travail.
Par ailleurs, pour asseoir un lieu qui se démarque par sa vocation d’être dédié à l’art contemporain, des évènements pérennes doivent exister, qui vont lui conférer ce statut de lieu particulier voué à un art pensé et représentant des visions sur le monde dans sa complexité.
Cela a été affirmé dès le départ avec les premières expositions qui y ont eu lieu et les évènements qui y ont été fidélisés comme le Festival international d’art contemporain d’Alger par exemple.


Y. A.



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