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Culture / Culture

24e Festival international du Film d’auteur de Rabat

Le 7e art, un miroir des disparités sociales

© D. R.

Cette édition est surtout marquée par la participation de plusieurs premières œuvres. Un certain vent de jeunesse souffle sur les cinémas d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Vue du ciel, la ville de Casablanca est presque collée à Rabat. Mais il faut environ 1 heure pour atteindre la capitale du royaume du Maroc où se tient la 24e édition du Festival du film d’auteur de Rabat, et ce du 17 au 23 novembre. Cette rapidité, le voyageur la doit à une autoroute fluide et confortable. “C’est le cas de toutes les autoroutes qui décorent le vaste territoire national”, affirme fièrement Rachid, le chauffeur dépêché par les organisateurs.

En effet, le royaume a misé beaucoup sur les transports aussi bien autoroutiers que ferroviaires. D’ailleurs, tout le monde loue sans retenue les avantages du nouveau TGV qui relie Rabat et Tanger tout comme on chante la multiplication de festivals de cinéma. La presse marocaine est pléthorique et aborde plusieurs sujets. Les soulèvements populaires occupent le haut de l’affiche. Le Liban, l’Iran, l’Irak sont traités avec prudence. La situation en Algérie est passée quasiment sous silence.

Dans certains hôtels, l’ENTV est captée. Cela donne l’occasion d’apprécier les situations donquichottesques qu’offre la campagne électorale en cours. Les Algériens présents au festival ont apprécié le regain d’intérêt de France 24 au Hirak. Le festival est très présent dans les médias. Au programme, plus de soixante films, des discussions, des ateliers divers et environ 300 invités venus de plus de 20 pays. Samedi, 18h.

Une foule s’agglutine devant le théâtre Mohammed-V pour admirer le bal incessant de voitures qui vomissent les invités. Les organisateurs s’agitent. Abdelhaq Mantrach, impassible président du festival, l’air fatigué, est rivé sur le tapis rouge. Les invités défilent devant lui et posent pour la postérité. Pendant ce temps, les deux chefs d’orchestre de l’évènement, Hammadi Guerroum et Malak Dahmouni, veillent sur les dernières touches du tableau. À l’intérieur, le public s’impatiente. 

La cérémonie s’est terminée par la promesse de découvrir une cuvée abordant divers sujets. Le président du festival insiste sur “la célébration de la création et la mise en valeur des auteurs”. Cette édition est surtout marquée par la participation de plusieurs premières œuvres. Un certain vent de jeunesse souffle sur les cinémas d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ce qui est rassurant !

Jeudi après-midi, le temps est pluvieux. La circulation devient lente. Il faut presque une heure pour arriver aux cinémas Megarama, situés au Rabat-Center, où sont projetés les films de la compétition. La circulation s’explique aussi par le fait que l’ouverture officielle de ce gigantesque centre a lieu le même jour. Devant les salles de cinéma, la situation est plutôt calme. 

Des festivaliers y discutent. Sur le divan, devant la salle, on papote avec le réalisateur, scénariste et producteur français Manuel Sanchez, membre du jury. Il se désole du recul des particularismes culturels et des cinémas d’auteurs.  Le film commence. Dressage (Afghanistan-Iran) de Pooy Badkoobeh met en scène une jeune actrice époustouflante face à sa dure réalité sociale. Loin de céder aux pressions, elle se bat pour exister et vivre sa liberté. Negar Moghaddam qui a campé le rôle principal a été gratifiée par le prix de la meilleure interprétation féminine. C’est ce genre de film qui ont semé les germes de la révolte qui secouent l’Iran aujourd’hui. 

Développer les échanges culturels algéro-marocains 
22h30, chez Michel. Les derniers clients traînent. On engage un échange avec 3 artistes marocains. Kader, le musicien du restaurant, gratte sa guitare et chante Leili Twil. Une manière à lui de rendre hommage au célébrissime Younès Megri, assis parmi nous. Cela a délié la langue à notre Algérien que les vicissitudes de l’histoire ont conduit à prendre la nationalité marocaine et atteindre les sommités de la musique et du cinéma, en compagnie de ses frères Megri.

“Ma famille est arrivée durant le début du siècle à Oujda. Et à l’indépendance du Maroc, comme issus de l’Algérie française, on était considérés comme des Français. Rejetant cette situation, nous avons tout fait pour devenir marocains. Et on est restés marocains”, explique-t-il. 

À notre question de savoir comment il a vécu les tensions qui ont émaillé les relations algéro-marocaines, tout en regrettant que les deux pays frères ne fassent pas front pour affronter les défis de notre époque, non sans émotion, il témoigne : “Nous avons vécu une époque formidable. Nous avons écumé les scènes dans les deux pays sans sentir la différence. Mes carrières musicale et cinématographique ont évolué d’une manière harmonieuse grâce aux soutiens des publics algérien et marocain.”

En effet, les artistes des deux pays ont toujours collaboré. Les collaborations littéraires, théâtrales, musicales et cinématographiques sont pléthore. Plusieurs films, comme Si Mohand u M'hand, l'insoumis (2004), de Liazid Khodja et Rachid Benallal, et Kedach et’habni, de Fatma Zohra Zamoum (2011), ont été coproduits avec le Maroc. Abdellilah El-Jaouhary, réalisateur et journaliste marocain, regrette la faible collaboration. “De mon côté, j’aime l’Algérie et je pense que travailler ensemble est indispensable.

D’ailleurs, personnellement, j’ai un projet de film à tourner en Algérie avec Ahmed Rachedi”, nous révèle-t-il. C’est au tour de Mohamed Mouftakir, réalisateur de plusieurs films dont L’orchestre des aveugles, qui a été primé au festival du film arabe d’Oran, d’ajouter : “Nous avons été influencés par le cinéma algérien et nous aimerions voir plus de ses films chez nous et montrer les nôtres en Algérie.

C’est ce que font déjà les festivals des deux côtés, mais cela reste très épisodique et insuffisant.” Les notes de Kader, douces et nostalgiques, s’invitent dans le groupe et attirent l’attention de toute la table. Et pour cause, ce sont celles de la chanson de Mraya, composée par Younès Megri. À la fin de ce voyage musicale, avec émotion, Younès nous livre les secrets de cette mythique chanson symbolisant l’union algéro-marocaine.

“En fait, la chanson est écrite spontanément par le regretté Sayem El-Hadj, ex-directeur de l’antenne de l’ENTV à Oran, alors que nous étions de passage dans son bureau avec mes frères.” La table est suspendue à ses lèvres qui ajoutent : “J’ai composé la musique dans le train qui nous menait vers Alger pour un concert.

J’avais 18 ans.” À peine le repas terminé, Michel, le tenancier du restaurant, prend son Riqq et chante des chansons bien rythmées du répertoire andalou. Dehors, les rues arrosées par une pluie fine sont vides. Une petite marche révèle un autre visage de la ville dénudée qui met en valeur l’architecture coloniale.

L’art pour dénoncer les problèmes sociaux
Le lendemain, devant le Megarama, les festivaliers s’agglutinent. Ce sont des étudiants de l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel et du cinéma (ISMAC) qui a Abderrazak Zahir comme nouveau directeur. Dans son bureau, ce dernier nous a parlé de l’immense chantier qu’il a entamé, à savoir le renouvellement des enseignements. 

Pour sa part, Abdellatif Fdil qui passe beaucoup de temps avec ses étudiants dans les salles du festival a confié “Cela me permet d’expérimenter une autre manière de transmettre du savoir, dans une ambiance moins rigide” .  Au fil de ce voyage filmique proposé, on découvre la qualité de la programmation qui se veut un miroir des positions des auteurs vis-à-vis des grands enjeux de notre époque. Le programme a été balisé par deux films phare très engagés socialement et politiquement.

Il s’agit de Joker, de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix, et Robert De Niro, Lion d’or à la Mostra de Venise 2019, en ouverture et Sorry We Missed You, sélection officielle à Cannes 2019, du Britannique Ken Loach, en clôture. Tandis que le deuxième dénonce l’ubérisation de la société, le premier développe un discours anti-riche et fait l’éloge de la violence. Il séduit les révoltés, titille les justiciers et suscite le désir de vengeance des opprimés. D’ailleurs les photos du protagoniste sont soulevées par des manifestants à Beyrouth et à Alger. 

En réalité, à part l’excellente prestation de Joaquin Phoenix, le message du film reste ambigu. Il nous met face à un paradoxe qui est celui d’une œuvre anti-riche, produite par des riches et qui remplira les caisses des riches par les pauvres. La dégradation du social causée justement par le capital rend cette douce manipulation possible. En effet, de jour en jour, les écarts entre classes se creusent partout. 

Le Maroc n’est pas en reste. Le visiteur se rend compte de cette fracture quand il passe des ruelles de la Médina où la pauvreté et la révolte silencieuse s’expriment abondamment, au nouveau Rabat-Center où l’opulence et le luxe s’exposent outrageusement. Un malaise oublié par les responsables et pris en charge par les artistes comme ce tagueur anarchiste anonyme qui décore les murs de la vieille ville : des poignées de main aux slogans comme “Contro Tutti” s’affichent devant l’indifférence des âmes préoccupées par le gagne-pain.

À défaut de les voir, ces dernières écoutent les rappeurs révoltés à l’instar Lgnawi, “LZ3ER” et Weld L’Griya qui défraient la chronique avec la chanson 3acha cha3b (Vive le peuple).Cette dernière, très engagée et dénonciatrice des problèmes sociaux comptabilise sur YouTube en moins de 3 semaines 15 millions de vues. Certains médias la considèrent comme une véritable revendication sociale.

“On y chante sans filtre l’inégale répartition des richesses, les mouvements sociaux et, en particulier, le Hirak, les disparités sociales, mais aussi des paroles d’une rare irrévérence à l’encontre de la commanderie des croyants, de la personne du Roi et de l’un de ses conseillers”, commente un journal  marocain. 

Même si les rappeurs n’ont pas été enquiquinés, Weld L’Griya a été tout de même poursuivi, deux jours après la sortie de la chanson, selon le média Tel Quel, pour une autre raison à savoir “outrage et injure envers des agents de la force publique pendant l’exercice de leur fonction” et “injure envers un corps constitué”. 

Samedi, au retour, sur l’autoroute Rabat-Casa, toujours fluide, nous réécoutons Vive le peuple quand les hauts décibels de la chanson Fbladi Delmouni, pendant de Casa Del Mouradia des Usmistes, chantée par les Rajaouis envahissent nos oreilles. Leur club va affronter le frère ennemi le Wydad de Casablanca. Une occasion de se défouler et de repousser les limites des pressions qui pèsent sur la jeunesse. Du ciel, on ne les voit pas et on ne les entend pas. Des palais royaux, peut-être. 
 

De Rabat : Tahar HOUCHI
 

 



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