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Culture / Culture

Ammar Kessab, expert international en politique et management culturEL

“L’État ne doit pas intervenir dans le processus de production culturelle”

© D.R

Docteur ès sciences de gestion et expert international en politique et management culturel, Ammar Kessab revient, dans cet entretien, sur la création des secrétariats d’État à l’Industrie cinématographique et à la Production culturelle, ainsi que leur impact sur ce secteur en déchéance.

Liberté : Le président Tebboune vient d’installer deux secrétaires d’État chargés de l’“Industrie cinématographique” et de la “Production culturelle”. Ces derniers ont-ils une raison d’exister dans une conjoncture pareille ?

Ammar Kessab : La création de ces deux secrétariats d’État, en plus du ministère de la Culture, n’est, a priori, pas une bonne nouvelle. L’on sait que le ministère de la Culture est, depuis l’indépendance, l’appareil tout-puissant du régime qui lui permet d’orienter les arts et la culture pour les mettre au service de la propagande. Le but ultime étant de lui donner une légitimité qu’il n’a pas. Et pour atteindre ce but, le ministère de la Culture n’hésite pas à corrompre les artistes et les intellectuels, sinon à les marginaliser, les censurer et menacer celles et ceux qui essaient de sortir de la ligne tracée par la culture officielle.

Cette politique culturelle hégémonique s’inscrit dans la continuité de la politique culturelle de la France coloniale qui tendait à dominer le plus longtemps possible les Algériens. Sauf preuve du contraire, et en nous appuyant sur le constat selon lequel une rupture avec la politique culturelle coloniale – et par extension avec la politique culturelle hégémonique en cours – n’a pas encore eu lieu, je considère que le ministère de la Culture va automatiquement poursuivre sa mission originelle de glorification du régime et de lutte contre la diversité culturelle par la folklorisation des cultures locales. Pis encore, cette fois, il sera appuyé dans sa mission par deux nouveaux secrétariats d’État.

Le 7e art algérien est moribond faute de productions, de salles, de distribution, de formation, de studios... Comment expliquer la création d’un secrétariat d’État de l’Industrie cinématographique, qui sera chapeauté par le comédien Youcef Sehaïri ?

Ce n’est un secret pour personne : il n’existe pas d’industrie cinématographique en Algérie. Et ce n’est pas en créant un secrétariat d’État, qui va rajouter son lot de mesures bureaucratiques, qu’une industrie cinématographique va voir le jour en Algérie. Le cinéma a besoin de liberté, rien que de liberté. Il faut l’éloigner au maximum de la machine bureaucratique et se contenter de le soutenir financièrement et lui offrir les circuits de distribution nécessaires. 

Il aurait été, par exemple, plus pertinent de créer un organisme, même éphémère, chargé de traquer l’argent volé ces vingt dernières années, destinés à la production cinématographique. C’est en effet des dizaines de millions de dollars qui ont disparu dans la nature, et ce, de l’avis même de la Cour des comptes qui a audité à une époque les comptes des Fonds destinés au cinéma. C’est un scandale qui, tôt ou tard, devra être traité par la justice. 

Pensez-vous que cette démarche verrouillera davantage ce secteur ? Des institutions comme le CADC et le CNCA seront-elles amenées à disparaître ?

Le secteur cinématographique en Algérie est déjà très verrouillé. Il est l’un des plus restrictifs au monde (et je pèse mes mots). Je ne pense pas que les nouveaux responsables puissent faire pire, j’allais dire mieux, que leurs prédécesseurs qui, à travers la loi de 2011 relative à la cinématographie, ont consciemment signé l’arrêt de mort du cinéma algérien. Il serait intéressant par exemple de voir si les nouveaux responsables oseront toucher à cette loi pour sonder leurs vraies intentions.

Pour les organismes tels que le CADC et le CNCA, ils ne disparaîtront pas tant qu’une stratégie globale relative à l’industrie cinématographique en Algérie n’a pas vu le jour. Seule une telle stratégie permettra de savoir si de telles structures doivent être renforcées, restructurées ou dissoutes. 

Le musicien Salim Dada dirigera la “Production culturelle”. Quel rôle jouera un tel secrétariat ?

Rien que la nomination de ce secrétariat d’État “à la Production culturelle” fait froid dans le dos. C’est uniquement dans les contextes autoritaires et dictatoriaux que l’État produit de la culture. Dans un pays libre et démocratique, l’État n’intervient aucunement dans le processus de production culturelle et artistique, mais se contente de la soutenir et de l’encourager de loin. 

On se retrouve donc avec un organe étatique élevé au rang de secrétariat d’État qui s’occupera à faire le travail des artistes et des écrivains. Ça n’a vraiment pas de sens. Je prédis une durée de vie très courte à ce genre d’entité créée pour distribuer des postes dans un contexte particulier.  

Quels plans d’action devraient entreprendre ces deux entités pour démontrer leur bonne volonté et faire avancer les choses ? 

Sur le plan stratégique, il faut qu’elles restent le plus loin possible de la création et de l’action culturelles et qu’elles évitent d’entreprendre et d’intervenir, malgré les tentations provoquées par leurs postes éphémères. Il faut soutenir le secteur culturel indépendant qui, lui seul, peut répondre aux besoins des citoyens en matière de culture. Toute tentative de “faire” de l’art ou d’entreprendre des actions culturelles s’inscrira dans ce que j’ai mentionné précédemment. 

Maintenant, sur le plan pratique, si les responsables de ces entités veulent au moins laisser une trace de respectabilité, il faudra qu’ils commencent par demander l’abrogation de la loi sur le cinéma et la loi sur le livre, publier les critères de sélection des projets financés par le ministère de la Culture, les noms des bénéficiaires et les montants y afférents. Faire cela représente déjà beaucoup dans la situation actuelle. 

 

 

 

 


Entretien réalisé par : Hana Menasria



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