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Culture / Culture

NADIA ZOUAOUI, RÉALISATRICE

“L’idéologie wahhabite a détruit notre tissu social”

© D. R.

Dans  cet  entretien,  la  documentariste  algéro-canadienne  Nadia Zouaoui revient sur son docu “L’islam de mon enfance” (2019, 90 mn), un road-movie qui décrypte l’impact de “l’islam politique sur la culture et les traditions religieuses en Algérie”. 

Liberté : Vous  deviez  organiser  la  première  du  film  à Alger et dans d’autres villes du pays, mais avec la pandémie de Covid-19 tout a été chamboulé... Avez-vous pensé à une autre solution pour sa diffusion ? 
Nadia Zouaoui : Tout a fait. Le film a été présenté en avant-première au mois de janvier à la cinémathèque de Béjaïa par l’association Project’Heurts dans le cadre du programme “Raconte-moi tes luttes”. Puis, on a eu une autre projection dans la salle des délibérations de la mairie de Tazmalt ­— la ville où j’ai grandi.  Ces projections ont suscité des débats intéressants et très riches. Alors, je me suis dit qu’il était important de continuer ces échanges. 

Je devais donc revenir en Algérie au mois de mars pour faire une tournée dans une dizaine de salles de cinéma du pays. Malheureusement, la pandémie de Covid-19 en a décidé autrement. C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à mettre en ligne le film sur ma chaîne Youtube, afin de l’offrir en visionnement gratuit pour continuer ces débats et cette réflexion au niveau virtuel. Ainsi, ce sont tous les Algériens, qui peuvent voir le film. C’est un peu mon cadeau à tous ces gens confinés et, je le souhaite, ma contribution à la “révolution du sourire” !
 
Vous avez déclaré, lors de la projection à Béjaïa, que vous l’avez réalisé dans le but d’initier des débats, notamment sur la place de la religion dans la société. Qu’est-ce qui en fait, selon vous, un sujet dont on parle, qui questionne, qui intéresse ?
Le film est une sorte d’analyse de ce qui s’est passé en Algérie depuis la “décennie noire” et l’impact de l’islam politique sur notre société. Comme je l’ai dit ci-dessus, avant la pandémie de Covid-19, le film a voyagé dans plusieurs pays et a initié des débats et des échanges passionnants, surtout dans des pays musulmans comme le Sénégal, le Maroc où il a été projeté même dans des universités.

Les échanges qu’il a suscités m’ont fait réaliser combien nos sociétés ont besoin de débattre, d’une façon posée et responsable, de ces sujets sensibles. Je suis consciente que parler de la place de la religion dans nos sociétés est délicat ; mais c’est un débat nécessaire dans la période de transition démocratique que nous vivons aujourd’hui.
 
Au lieu d’en faire un documentaire d’analyse avec des chercheurs en sciences sociales et humaines stricto sensu bien que la construction soit savante, vous avez préféré donner la parole aux gens, qui sont sur le terrain et qui font bouger les choses. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Ici en Occident, à chaque fois qu’il est question d’islam on voit apparaître sur les plateaux de télévision des gens, qui se disent “spécialistes de l’islam”, et qui  se  donnent  le  droit  de  faire  des  analyses  que  je  trouve  souvent partiellement biaisées. Je  suis  une  femme  de  terrain  et mes expériences m’ont appris que quand on va à la rencontre des gens, nos réponses deviennent plus nuancées, plus riches et plus humaines. 

Comme  je  suivais  déjà  sur  les  médias  sociaux  quelques-uns  de ces personnages du film, je trouvais plus intéressant de leur donner la parole en les voyant se battre sur le terrain pour leurs idéaux que d’avoir à interviewer des  universitaires  et  spécialistes  de  l’islam  nous  parler à partir de leurs bureaux. 

Aussi, cinématographiquement, c’est beaucoup plus riche de filmer des tranches de vie des gens, leurs défis et leurs émotions. J’aurais tant aimé filmer plus longtemps mes personnages pour mieux raconter leurs combats comme dans un film de fiction, mais par manque de moyens je n’ai pu filmer qu’une dizaine de jours.
 
Cela a-t-il eu  un  impact  sur  le  spectateur québécois, sachant  que le public occidental est formaté par un certain imaginaire ?
Tout à fait. Par pure coïncidence, mon film est sorti alors qu’un débat houleux se  déroulait  autour  d’un  projet  de  loi  21  qui  visait  à  interdire  les signes religieux  ostentatoires  dans  la  fonction  publique ; ce débat  s’est  très vite transformé en grosse polémique sur le port du voile. 

Malgré ce contexte tendu — j’ai vraiment pensé que ce n’était pas le moment de parler d’islam —, j’ai été agréablement surprise par l’accueil réservé au film, lors de sa sortie en salle. L’islam de mon enfance est resté à l’affiche trois semaines de suite, à Montréal. À chaque projection, suivie de débats, il a fait salle comble. Ce fut une expérience exigeante et touchante à la fois. 

La majorité des gens, qui venaient voir le film, étaient des Québécois d’un certain âge, très marqués par ce qu’ils voyaient à la TV sur  la  montée  de l’islamisme, la maltraitance des femmes, les attentats terroristes, etc. Après avoir vu le film, les gens  réalisaient  que  le  terrorisme  islamiste  était  un phénomène mondial qui touchait surtout les pays musulmans. 

L’Algérie avec sa “décennie noire” en atteste. Les Québécois  ont  été surpris de découvrir les personnages du film : des gens courageux, attachants, luttant pied à pied contre l’intégrisme tout en étant musulmans. Ils s’y sont identifiés et je crois que c’est le point fort de ce film !

Vous avez déclaré que l’islam  de  mon enfance  est  une  quête  personnelle pour comprendre, et déchiffrer, notamment les origines de la dérive religieuse, qui  a  eu  raison de  l’islam  de  tolérance  et  de  paix  de  votre enfance et adolescence…
Je suis partie d’interrogations personnelles ; mais ce sont aussi des questionnements que j’entendais beaucoup autour de moi. Pourquoi l’islam de notre enfance, de nos parents et grands-parents était-il plus “soft”, plus clément, plus spirituel et surtout moins contraignant que ce qu’on voit aujourd’hui avec ces “pseudo-imams” à l’allure arrogante qui dictent aux gens leurs faits et gestes, qui se permettent de faire des fatwas sur tout et rien ? 

Qu’est-ce  qui a  changé  dans  notre  société  pour  qu’on  en  arrive là ?
Notre pays a eu la malchance de subir une double agression historique. Après un siècle et demi de colonisation française, marquée par son lot de destructions culturelles et d’oppressions religieuses, l’Algérie était un terrain propice aux falsifications.

Celle des Frères musulmans d’abord, avec les hordes d’enseignants venus d’Égypte, puis celle plus récente de l’idéologie wahhabite d’Arabie Saoudite, à travers leurs télés satellitaires, leurs livres et leurs prêcheurs. Cela a eu un effet dévastateur qui a détruit notre tissu social, au point où l’Algérien ne sait plus qui il est. Dans le film, j’ai repris quelques fatwas qui ont choqué les Algériens, comme celle qui voulait interdire le jeu de dominos, une activité ancestrale chez nous.
 
Les acteurs interviewés avaient dénoncé également le wahhabisme, qui est venu – via les télévisions satellitaires supplanter en Algérie et dans le Maghreb en général, le rite malékite. Pensez-vous que les Algériens – et les Maghrébins en général – ont pris conscience de ce danger, comme en témoignent les jeunes d’Oued R’hiou, “les vrais héros du film” qui affirment que la laïcité est une nécessité de l’histoire ?
Partout où j’ai présenté ce film, au Québec, en France, en Suisse, au Maroc, etc., ces jeunes d’Oued R’hiou ont marqué les esprits. Je voudrais d’ailleurs remercier Fathi Ghares de me les avoir fait découvrir lors de mes recherches. Ces jeunes sont les héros du film, car ils ont osé faire un travail de réflexion sur eux-mêmes, dans un milieu conservateur et réfractaire à toute pensée critique.

Quelques-uns d’entre eux ont décrit en toute humilité comment ils sont sortis du wahhabisme en découvrant les écrits de Mohamed Arkoun et autres islamologues rationalistes. Cet exercice intellectuel, qui n’est pas donné à tout le monde, fait peur aux salafistes. Ces jeunes ont payé le prix fort, parce qu’ils ont osé penser hors de la norme qui leur a été imposée. Tous ont fait l’objet de “fatwas’’ hostiles de la part de l’imam de la mosquée de la ville.
 
Notre consœur Malika Boussouf a rappelé, à juste titre, dans le film que l’ancêtre de “Daesh est né chez nous”, c’est-à-dire en Algérie. Et qu’après les années de terrorisme, qui ont fait quelque 200 000 morts, elle a avoué que “les fantômes, on vit avec”. C’est pour ces raisons que vous avez dédié le film aux victimes du terrorisme ?
“Daesh est né chez nous”, j’ai trouvé la phrase de Malika Boussouf très forte ; en plus elle résume tout. L’Algérie est le pays qui a vécu la pire expérience du terrorisme islamiste. Malheureusement, quand notre pays était en pleine tornade, très peu de médias ailleurs dans le monde en parlaient. Le peuple algérien a subi tout seul cette violence abjecte. 

Aujourd’hui, il vit en silence avec ses cauchemars refoulés qui le hantent. J’ai dédié ce film aux victimes du terrorisme en Algérie car une loi a été votée, sous le règne de Bouteflika, pour interdire aux Algériens de parler de la “décennie noire”.  Comment peut-on aller de l’avant avec des lois qui nous interdisent de raconter notre propre histoire !
 

Entretien réalisé par : Moussa OUYOUGOUTE

 


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