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A la une / Dossier

Amel Boubekeur, sociologue et chercheuse à l’école des Hautes études en Sciences Sociales

“Le hirak, un repère incontournable pour les Algériens”

© D.R

Dans cette interview, Amel Boubekeur a bien voulu accepter d’analyser pour nous les douze mois du hirak, ses acquis, les dates symboliques qui ont jalonné ce mouvement, ses perspectives ainsi que les enjeux auxquels il est confronté. La sociologue estime que le mouvement du 22 février dernier, qui boucle ce week-end sa première année d’existence, rentre désormais dans la phase la plus décisive de son existence. Elle estime que l’on s’achemine vers une espèce de transition parallèle, tant il est vrai que ni le hirak ni le pouvoir veulent se reconnaître mutuellement l’existence. 


Liberté : Cela fait maintenant une année que les Algériens manifestent dans la rue chaque vendredi et mardi malgré la répression et les restrictions aux libertés exercées par le régime politique. Quels sont les faits qui vous ont le plus marquée durant les douze mois de ce qu'on aura appelé le hirak des Algériens ?

Amel Boubekeur : Il y a pour ceux qui marchent avec le sentiment profond de participer à un évènement historique et cette historicité s’est aussi construite à travers de grandes dates telles que le 8 mars, le 5 juillet et le 1er novembre. Cette construction du politique par les émotions collectives s’est cependant perpétuée. Mais à cette première phase de redécouverte exaltée et euphorique de la liberté de manifester où l’on pouvait voir des milliers de personnes dans les banlieues se diriger vers Alger centre, s’est aussi ajoutée une phase de décantation avec certes une réduction sensible du nombre de manifestants mais surtout la constitution graduelle d’un projet précis de transition vers un Etat civil. Il me semble qu’il est évident pour tous que ce mouvement a réussi à s’inscrire dans la culture et le quotidien des Algériens. Il est devenu un repère incontournable pour les Algériens, et ce n’est pas terminé.  

Quels étaient, selon vous, les acquis à mettre jusqu'ici sur le compte du hirak et quels étaient aussi les points faibles de ce mouvement ?

Pour parler d’acquis, il faut surtout parler d’objectifs. Là aussi, ces objectifs ont évolué dans une espèce de pas de deux avec le régime ; c’est-à-dire que le hirak a réajusté les siens vis-à-vis des lignes rouges que le régime posait.
Je pense que sa réflexivité, c’est-à-dire sa capacité à réfléchir à ce que l’on peut faire de tous ses rêves et ambitions profondément enfouis dans l’expérience des diverses générations qui le composent a renforcé la cohérence du mouvement. Si le premier objectif était de faire une éruption sans autorisation sur une scène politique où tout se construisait autour d’un “cadre” et d’un consensus post-guerre civile basé sur l’évitement de l’Armée, et bien c’est un acquis. Si le second était de contraindre le pouvoir à des négociations directes, il a manqué au hirak une réflexion plus poussée sur la nature de ces potentielles négociations dans un cadre de rupture. Penser la démilitarisation de l’Etat par exemple, cela demande un vrai travail plus poussé que l’écriture d’un slogan. Mais il est vrai que la répression a empêché ce travail de réflexion et d’échange.

Après plusieurs ajournements, une élection a pu être organisée le 12 décembre dernier sous l'impulsion du chef d'état-major Ahmed Gaïd Salah. Cependant, la tenue de ce scrutin n'a pas empêché les Algériens de continuer à sortir massivement dans la rue. Cela signifie-t-il que cette élection n'a rien pu faire tout compte fait à la crise politique que vit le pays ?

De toute façon, le but de cette élection n’était pas de solutionner l’impasse politique que connaît le pays; je pense qu’il s’agit plutôt d’une solution employée afin de le maintenir dans une désorganisation institutionnelle qui puisse permettre à tout un chacun de continuer à piller le pays. Des élections par le haut sans légitimité telles que celles que l’on a connues en Algérie permettent d’endiguer la volonté éventuelle des citoyens de s’investir dans un processus de redevabilité avec un président, un député, un président d’APC que l’on a librement choisis.

Sauf que cette fois-ci, le hirak a joué le rôle d’alternative à cet évitement du dissensus démocratique par l’organisation d’élections sans enjeu institutionnel. Cela signe aussi l’impossibilité pour les dirigeants de continuer à utiliser les élections, y compris celles locales et législatives prévues pour 2020, comme un outil d’évitement et d’épuisement des négociations entre gouvernants et gouvernés.    

Comment voyez-vous l'avenir de ce mouvement ?

D’abord ses modes opératoires sont toujours en construction et les marches n’ont été que le moyen le plus fonctionnel à un moment donné de “refaire peuple” et pas une finalité. Ce qui me paraît le plus déterminant maintenant, c’est cet effort collectif de penser la transition qui s’inscrit de plus en plus dans l’agenda du hirak. Mais encore une fois, il faut réfléchir aux implications d’une posture de rupture dans le processus de négociation. Pour qu’il y ait une négociation il faut que les deux parties se reconnaissent mutuellement une existence.

Du côté du hirak, cela est très difficile parce qu’il ne reconnaît pas à Tebboune une existence fonctionnelle et le commandement militaire lui dit qu’il ne faut pas compter sur lui puisqu’il n’existe pas politiquement en théorie. Cette rupture pourrait permettre au hirak de penser par lui-même et pour lui-même en reprenant son souffle dans l’auto-organisation. Cette façon de faire existait déjà depuis début mars, elle avait permis de rendre la transition concrète aux Algériens, y compris ceux qui ne se sentaient pas concernés, mais elle a été réprimée par la police et brisée par le manque de visibilité à l’époque.

Je pense que dans les six mois à venir on va s’orienter vers une dynamique parallèle où on aura d’un côté Tebboune, ses consultations, sa reconstruction d’un consensus interne dans un paysage politique qui conservera les mêmes pratiques mais tentera de s’éloigner des cadres, notamment partisans utilisés par Bouteflika, et d’un autre côté, le hirak et ses animateurs qui vont essayer de clarifier le rôle de chacun dans la matérialisation d’une nouvelle autorité politique à même de proposer une sortie de crise aux algériens.  

Certains acteurs politiques estiment qu'il était temps que ce mouvement désigne ses représentants pour mieux coordonner ses actions et porter ses revendications. D'autres pensent en revanche qu'une représentation du hirak serait une arme à double tranchant. Qu'en pensez-vous ?

La représentativité par délégation idéologique et/ou régionaliste, deux écueils longtemps entretenus par le régime, a été rejetée par le hirak. L’inefficience de la démocratie représentative est un débat mondial et cela prouve une fois de plus que les Algériens ne sont pas déconnectés politiquement. Cela est aussi un acquis.

Ce qui sera décisif c’est la capacité du hirak d’habiliter, dans le sens de l’empowerement, les citoyens à s’exprimer politiquement sur ce qui fait problème dans leur vie quotidienne. Le hirak se prolonge depuis le début sur les lieux de travail, à l’université, dans les familles, mais la focalisation sur la question du leadership a quelque peu marginalisé ces compétences hors cadres. Elles sont pourtant essentielles dans la construction d’un rapport de force et l’émergence du leadership tant attendu.

Si ce mouvement venait à s'inscrire dans la durée, pensez-vous que le régime serait dans l'obligation de faire usage de la force pour mettre un terme à cette révolution et donner à l'extérieur l'illusion d'une gouvernance ?

En un an, on a pu voir que la répression ne fonctionne pas. Le hirak est un mouvement performatif où le fait de se penser comme un espace sécurisé et d’y inclure les plus vulnérables comme les personnes en situation de handicap ou les enfants.

La situation est bien sûr fragile, mais la répression pour “donner à l’extérieur l’illusion d’une gouvernance”, sinon cette option aurait déjà été choisie par le régime depuis longtemps.

à cette impasse politique s'ajoute une crise financière grave et sournoise, à l'heure où la confiance entre gouvernés et gouvernants semble être rompue. La difficulté de mettre en place les réformes budgétaires et économiques, de surcroît impopulaires, n'est-elle pas susceptible de mettre le pays en état d’ingouvernabilité ?

Les dirigeants algériens se sont-ils jamais inscrits dans un rapport de gouvernabilité vis-à-vis des citoyens ? Les rapports entre gouvernés et gouvernants sont profondément clientélistes et personne n’espère réellement de ce personnel politique, qui s’est rendu responsable de si nombreux échecs sociaux, culturels et économiques, une solution pour que la situation change dramatiquement du jour au lendemain.

Les réformes sont connues, mais le régime est persuadé qu’elles signifient sa disparition. Le maintien de la rente est sa seule finalité. Ses éléments méprisent également profondément les Algériens qu’ils pensent incapables de consentir aux sacrifices d’une transition économique transparente et qu’il faut donc privilégier le contentement minimum à la prospérité. Reste à voir si le hirak arrivera à le faire changer d’optique.

 

 

 

Propos recueillis par : ALI tItouche



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