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A la une / Enquête

le point de vue des “Psys”

“Il faut identifier les coupables et les victimes”


Au début des années 1990, l’Algérie a brutalement basculé dans un déchaînement de violence. Pendant près d’une décennie, des femmes, des hommes et des enfants ont été victimes d’attentats aveugles, de massacres, d’enlèvements, de séquestrations et de tortures, de grandes pertes matérielles et d’exode.

Cette situation, provoquée par les partisans farouches de la “dawla islamiya” (État théocratique), a eu des incidences sur la santé mentale et physique de la population, enfantant beaucoup de traumatismes et de souffrances. Dans le jargon des psychologues et des psychiatres, on parle d’effractions psychiques, de douleurs profondes, de deuils multiples, de ruptures du lien social ou parental, de séparations et d’abandons, de pertes identitaires, d’altérations des notions de loyauté et de solidarité, de détresse, d’errance ou de délire.

Enquête sur les traumatismes : une première en Algérie
L’ex-société algérienne de la recherche en psychologie, devenue dernièrement une association pour l’aide psychologique, la recherche et la formation (Sarp), a acquis, depuis sa création en 1989, une expérience enviable, en matière de recherche et de prise en charge des victimes de traumatismes, dont les populations ayant vécu des massacres collectifs. Devant l’ampleur du phénomène du terrorisme et l’urgence de la prise en charge psychologique, l’association a lancé un vaste programme de formation spécifique des psy. C’est justement dans cette perspective que s’inscrit l’enquête qu’elle a initiée dès 1998 et qui durera plus de deux années. Cette recherche sur la santé mentale de la population a été réalisée en partenariat avec une organisation hollandaise Transcultural Psychosocial Organisation (TPO) et grâce à l’aide des institutions publiques et d’associations locales. Elle porte sur un échantillon de 800 personnes, âgées entre 18 et 69 ans et vivant dans la capitale, dans deux communautés différemment affectées par la violence terroriste : Sidi Moussa, une région semi-rurale, témoin des massacres de Raïs et Bentalha en 1997, et Dély Ibrahim, une région urbaine relativement nouvelle.
L’enquête a permis à la Sarp d’évaluer “l’importance du désastre” qu’a vécu le pays durant au moins une décennie, à travers l’étendue et la gravité des séquelles reconnues, mais aussi de réfléchir sur l’évolution des conséquences de la violence sur l’individu et la communauté. Les résultats de l’enquête montrent que 78,4% des sujets ont vécu dans un climat de violence et d’insécurité. 54% ont déclaré avoir été des témoins d’événements violents ; 12,3% ont affirmé avoir été obligés de se séparer de leurs familles, en raison de l’insécurité ambiante. Dans leur commentaire, les membres de la Sarp notent que la population de Sidi Moussa a été “plus exposée” aux actes terroristes que celle de Dély Ibrahim. Ils révèlent, en outre, que plusieurs personnes ont quitté leur lieu de résidence au cours de la décennie écoulée.
Globalement, les personnes résidant à Sidi Moussa se sont déplacées plus souvent ; elles sont parmi celles qui, nombreuses, ont perdu des êtres chers, leur propriété, d’autres biens, leurs sources de revenus, etc.  Autre constat : alors que les différentes études dans le monde montrent que 30% de la population souffre de troubles psychiatriques, à un moment ou à un autre de la vie, l’échantillon de la Sarp a affiché un taux de 58%. L’argument avancé par les enquêteurs est le suivant : toutes les personnes interviewées présentent au moins un trouble psychiatrique durant leur vie ! Le trouble le plus fréquent dans l’échantillon est la prévalence des troubles liés au stress post-traumatique (PTSD : 37%), suivie par les troubles anxieux (37%), la dépression (23%) et les troubles somatiques (8,3%). Les professionnels de la Sarp ont néanmoins observé “la présence conjointe de plusieurs troubles” chez le même individu, dans 28% des cas étudiés.
Encore une fois, Sidi Moussa se taille la part du lion dans le domaine des traumatismes : 48% de PTSD, 42% de troubles anxieux, 28% de prévalence de la dépression et 8,3% de troubles somato-psychiques, plus fréquents chez les femmes (12%).  Sur un autre plan, il a été remarqué que le “stress extrême” est tel que 71% des personnes souffrent d’altération de la régulation des affects, 54% d’altération de l’attention ou de la conscience, 50,20% d’altération de la perception de soi, 60,70% de changement de caractère et 61,30% d’altération du système des valeurs. Une place considérable est occupée par la maladie dans la population interviewée : 17,2% de cas d’hypertension artérielle ; 15,5% de cas d’asthme avec les bronchites ; 12,9% de cas de troubles cardiaques…  Précisons enfin que l’enquête en question reste toujours d’actualité. Elle n’a pas livré tous les secrets de la décennie passée et demeure donc un outil de recherche pour celles et ceux qui désirent pousser davantage la réflexion.

Les victimes sont-elles les grandes oubliées ?
Dès les premières années du terrorisme islamiste, bon nombre de professionnels de la santé ont défendu l’idée de l’aide globale à apporter aux victimes ; des thérapeutes ont clairement fait entendre que la restitution des souffrances des patients exige que justice soit rendue. “Si dans les sociétés humaines contemporaines, la loi du talion n’a plus cours, c’est à l’institution judiciaire (et aux autres institutions de l’État) d’énoncer la loi, de restaurer le sens de la culpabilité, en désignant les coupables, le délit et en prononçant la sanction”, estime Chérifa Bouatta, présidente de la Sarp. Un autre membre de l’association, en l’occurrence Nourredine Khaled, nous donne une idée de ce que peuvent réclamer les victimes du terrorisme et leurs ayants droit. Pour le psychologue, “les cas suivis” demandent que la justice joue son rôle, que les procès s’ouvrent au public, que les agresseurs soient jugés et que le statut de victime soit reconnu comme tel et non à travers les indemnisations. “Les personnes victimes de violences se sentent incomprises”, révèle M. Khaled, rappelant que toutes ces politiques de la rahma, de la concorde civile et de la réconciliation poussent les victimes à croire qu’elles sont “les grandes oubliées” et que l’intérêt est plus porté sur leurs agresseurs. “Avec le temps, des victimes se disent que la politique de la rahma était un peu plus rationnelle que l’amnistie”, indique encore le vice-président de la Sarp, avant d’ajouter : “Parler du phénomène d’amnistie, c’est chercher à oublier, à effacer et à repartir à zéro. La victime ne peut oublier que si les institutions de l’état la reconnaissent comme victime et la rétablissent dans ses droits.”  Nourredine Khaled précise davantage son idée. “Psychiquement, il est impossible de mettre un voile sur ce qui s’est passé en Algérie. Le traumatisme reste tant qu’on n’a pas parlé de tout cela”, dit-il, en plaidant pour des “débats publics pour comprendre ce qui s’est passé”. L’exemple sud-africain est cité par les psychologues comme une référence à soigner les traumatismes. “En Afrique du Sud, ils ont suscité un débat, mobilisé la société, pour exorciser tout le mal subi. En Algérie, à la lumière de notre expérience, il y a des résistances à parler de ce qui s’est passé et à susciter des débats publics”, soutient le numéro deux de la Sarp.  D’autres psychologues de l’université d’Alger, ayant requis l’anonymat, se demandent pourquoi on cherche à “court-circuiter” la justice, alors que celle-ci joue un rôle fondamental dans “la clarification des évènements passés” et dans “l’identification du coupable et de la victime”. D’aucuns signalent “l’importance de la violence” contenue dans l’idéologie islamiste, ainsi que “la dimension historique” de la violence en Algérie. Ils n’omettent pas de parler du “traumatisme transgénérationnel”, expliquant qu’un traumatisme récent peut “réactiver” d’autres traumatismes plus anciens, mais aussi persister et se transmettre aux autres générations. Ces psychologues s’interrogent également sur l’éventuelle relation existant entre la violence vécue pendant la dernière décennie et celle établie pendant la guerre coloniale et au lendemain de l’indépendance.
“Si on amnistie sans faire le point, qu’est-ce qui nous garantit que cette violence ne réapparaîtra pas ?” se demande l’un d’eux, en conseillant : “Si on ne traite pas le problème à fond et si on ne situe pas les responsabilités, on risquera de vivre de nouvelles périodes de violence et de conforter le sentiment d’exclusion et d’injustice. L’Algérie a besoin de lois qui tiennent compte de l’avis des victimes du terrorisme.”


H. A.