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A la une / Enquête

Secteur sanitaire de Béni Slimane (Médéa)

Quand des généralistes “supplantent” les spécialistes


Gérer une structure sanitaire en Algérie est loin d’être une sinécure. Les problèmes, ce n’est pas ça qui manque.
Un cas : l’hôpital de Béni Slimane, à une centaine de kilomètres d’Alger. Les aléas sont multiples : déficit flagrant de spécialistes, budget des plus modestes, dont 70%  sont consacrés
aux salaires…

“L’hôpital de Béni Slimane est l’un des meilleurs au niveau de la wilaya de Médéa. On reçoit des malades de partout, de Tablat, de Bouira et même de Tizi Ouzou”, se targue cet administrateur qui nous a reçus dans son bureau. Vantardise ? Certainement. La structure, construite en 1983, est, en effet, assez grande. Imposante même. Avec les quelques autres grands bâtiments, elle confère un semblant de citadinité à ce gros bourg qui tient lieu de chef-lieu de daïra. À l’entrée, une bâtisse d’un étage en guise de portail. On compte y installer deux services administratifs. Sa réalisation a coûté un milliard de centimes environ à la wilaya. L’intérieur est assez propre. Sobre aussi. Un air de vacuité s’y dégage. Certainement à cause du flux de malades qu’un médecin trouve juste moyen. Alors que sa capacité d’accueil est de 155 lits. 1 chirurgien, 40 médecins, dont 10 dentistes, 198 paramédicaux et une quinzaine de sages-femmes forment le personnel médical. Le budget annuel de cet établissement est de 2,1 milliards de centimes, dont plus de 70% sont absorbés par les seuls salaires de ses 398 travailleurs. Aussi M. Belahrèche se plaint-il  de la modestie du  budget qui lui est alloué. “Alors que nous avons demandé 4 milliards de centimes, on ne nous a octroyé que 2,1. En outre, plus de 70% du budget sont consacrés aux mensualités du personnel”, a-t-il souligné.
L’autre problème soulevé par M. Belahrèche est celui du déficit en médecins qui est de l’ordre de 10 et de paramédicaux, 40. Mais, le problème le plus crucial auquel est confronté l’hôpital est celui de l’absence de spécialistes (gynécologues, pédiatres, cardiologues, médecins internistes…). Il ne compte qu’un seul chirurgien. Épaulé, il est vrai, par un chirurgien privé conventionné. “Le service civil n’offre pas de débouchés, c’est-à-dire des activités complémentaires. Aussi les spécialistes préfèrent-ils aller dans les grandes villes”,  explique M. Belahrèche. Il estime que gérer une telle situation constitue “une grande responsabilité humaine et morale”. “Mais le plus difficile est derrière nous. Au temps fort du terrorisme, c’était vraiment difficile, surtout qu’il n’est pas du tout facile de procéder à des évacuations”, ajoute-t-il.

Un spécialiste pour tout l’hôpital
Les conséquences d’une telle carence sont multiples. Passons sur la charge de travail qui s’abat sur le chirurgien. Passons aussi sur le fait que tous les services sont gérés par des généralistes. Le plus dramatique  est que l’hôpital est sans gynécologue depuis 1995.
Toute la wilaya de Médéa n’en dispose que d’un seul ! Quelque 1 500 accouchements sont enregistrés, chaque année, dans le service maternité, tenu par un généraliste, le Dr Brahimi, et 14 sages-femmes. “En cas de nécessité d’une césarienne, c’est le chirurgien qui la fait. Pour ce qui est du curetage, c’est le généraliste. Mais, quand nous nous retrouvons devant un cas de grossesse, on évacue la malade vers Médéa, Blida ou Alger”, explique le Dr Brahimi, chef du service maternité. 3 à 4 curetages sont effectués quotidiennement. Confidence du chirurgien privé : de 1995 à ce jour, quelque 800 césariennes sont faites à l’hôpital de Béni Slimane. Est-ce  normal médicalement et légalement ?
“Oui, répond le chirurgien privé. Au cours de notre formation, nous avons fait de la gynécologie. Mais, la présence d’un gynécologue est tout de même souhaitable.” Ce qui n’est pas le cas du généraliste qui est, en quelque sorte, sans protection juridique. “Quand il y a une grossesse à risque, on se trouve vraiment dans l’embarras. Notre conscience professionnelle nous impose d’intervenir, alors que juridiquement, on n’est pas couverts”, relève-t-il encore. Une triste confidence : contrainte d’évacuer, en urgence et de nuit, un blessé grave, une équipe médicale avait péri lors d’un faux barrage.
“Nous assurons le travail du spécialiste, sans bénéficier de ses privilèges”, regrette-t-il. À l’écouter, une proposition a été faite au ministère de tutelle pour pallier le problème de manque de spécialistes. Elle consiste en la promotion, au rang de spécialiste, des généralistes ayant plus de 15 ans d’exercice dans un service donné. Proposition rejetée par le ministère. Une telle situation ne peut ne pas avoir des conséquences sur la prise en charge des malades, quoique le directeur et les médecins soutiennent le contraire.
Pour M. Belahrèche, mis à part ce problème de spécialistes, son secteur ne souffre pas de grands problèmes. L’hôpital est pourvu en médicaments, du moins les plus essentiels. Tout comme il est bien doté, depuis 2004, en matériel (radiographie 1, échographie 1, ECG 4, ambulances 6, etc.). Un syndicaliste estime que l’hôpital accuse des “insuffisances criantes, notamment le manque de médicaments et de matériel. Pour preuve, les différents chefs de service, à chaque fois qu’ils font leur demande d’approvisionnement en médicaments, n’ont jamais la quantité voulue. Il est vrai que le problème est d’ordre financier”. Certains chefs de service abondent dans le même sens. Le Dr Mekkid, chef du service hémodialyse, déplore l’insuffisance de générateurs. “On ne dispose que de 7 générateurs seulement pour 45 malades. C’est vraiment peu. La DSP nous a promis l’octroi de 3 autres. On attend”, affirme-t-il. L’autre problème auquel il est confronté est celui de la disponibilité de certains médicaments en quantités suffisantes.  “On est obligés de procéder à une ségrégation. Si on prend l’exemple du médicament Eprex, qui coûte 2 000 DA la boîte, la moitié des malades n’en prenne pas.” Mais le “point noir” de son service, c’est lui qui le dit, c’est le laboratoire qu’il y a lieu de moderniser, en le dotant d’automates. L’autre chose sur laquelle il a insisté est la qualité de l’alimentation servie aux malades, qui est insignifiante. Il n’en revenait pas de savoir que la journée alimentaire du malade est de 65 DA, alors que celle du prisonnier est de 100 DA.
Aussi estime-t-il que son service doit être doté d’un budget à part. Surtout qu’une séance d’hémodialyse revient à 7 000 DA. Et chaque malade bénéficie de 3 par semaine. Cela dit, son service, inauguré en 2001, reste la fierté de l’hôpital. Des malades d’autres wilayas (Bouira, Tizi Ouzou) y séjournent. Le Dr Abbas, un natif d’Alger, chef du service des urgences, parle, lui aussi, de l’absence de matériel. “En ma qualité de technicien, je dirai qu’il y a un manque en matériel (ECG, monitoring...) et en médicaments.” Il parle aussi de l’insuffisance du personnel médical (2 médecins et 4 équipes de 3 infirmiers chacune), exerçant dans son service. “Il y a des urgences qui mobilisent les 2 médecins en même temps. Théoriquement, un service UMC devrait être doté de toute une équipe d’urgentistes. Aussi la charge de travail est-elle très astreignante”, relève-t-il.

Des services médicaux sans outil informatique ni internet
Ce qui désole encore ce militant des droits de l’Homme est la non-dotation des services médicaux en outil informatique et lignes téléphoniques directes, comme c’est le cas pour les services administratifs. “Pour téléphoner au centre antipoison (CAP) de Bab El Oued, il m’a fallu aller dans un taxiphone. Quand j’ai demandé un micro, un administrateur s’est demandé ce que je ferai avec. Notre administration a une vision classique de la médecine”, s’est-il offusqué. Idem pour l’internet qui est conçu, ici, comme un luxe superfétatoire. “C’est un outil de travail qui pourrait sauver des vies humaines. On peut l’utiliser comme instrument médical. En outre, ça nous permet de réactualiser nos connaissances”, fera-t-il remarquer. Un autre médecin, s’il ne sous-estime pas l’importance des moyens matériels, n’estime pas moins que l’essentiel des problèmes des hôpitaux est ailleurs. “Ce n’est pas tant le problème de moyens qui se pose. Certes, il faut une mise à niveau. Mais ce n’est pas une garantie pour une bonne médecine. C’est le facteur humain dans tous ses aspects qui est le plus important”, soutient-il. Par facteur humain, il entend la vocation mais aussi la formation. Très peu de médecins bénéficient de formation, ici comme à l’étranger. Mais il y a aussi l’environnement. “On ne peut pas dissocier la situation des hôpitaux de celle, plus générale, de notre pays. Aussi, nous avons une médecine à l’image de ce qu’on est réellement”, relève-t-il sentencieusement. Il estime que le statut social du médecin laisse à désirer. Il ne met pas ses confrères à l’abri de la tentation. L’apparition de médecins businessmen n’est pas une invention d’un mauvais plaisantin. Selon certains, l’écrasante majorité des travailleurs de l’hôpital a des activités commerciales parallèles. D’autres évoquent des gardes de complaisance. “Il y a une confusion totale dans la programmation des gardes, qui prennent une allure sociale”, relève un syndicaliste. Ce que dément, évidemment, M. Belahrèche.

A. C.