Scroll To Top
FLASH
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com

LIBERTE Éco / Grand Angle

Mohamed Achir, enseignant-chercheur à l’Université de Tizi Ouzou

“Dans les entreprises publiques, le management n’est qu’une fonction décorative”

© D.R

Dans cet entretien, Mohamed Achir aborde les principales difficultés auxquelles sont confrontés les entreprises et les managers du secteur public économique. Selon lui, le concours financier de l’Etat, érigé en règle depuis toujours, n’est plus tenable à l’heure où le pays traverse d’importantes tensions financières, ce qui impose à l’Etat une nouvelle approche en matière de gestion des entreprises.

Liberté : Le secteur public économique se bat dans une situation pour le moins difficile ; plusieurs entreprises, à l’image de l’Eniem et de l’Enie, peinent à sortir la tête de l’eau, alors que d’autres groupes, dont El Hadjar, Saïdal, Air Algérie, sont plus que jamais dépendants du concours financier de l’Etat propriétaire. Une telle situation est-elle tenable lorsqu’on sait que la trésorerie publique n’a jamais été fragile ?

Mohamed Achir : Cette situation est intenable surtout dans la conjoncture financière actuelle extrêmement difficile, marquée essentiellement par une hausse de la dette publique, atteignant désormais 46% du PIB, et par un solde budgétaire négatif de l’ordre de moins 2 386 milliards de dinars en 2019. 

A ce tableau peu reluisant viendra s’ajouter la situation de fragilité des banques publiques, dont le niveau de liquidités était rehaussé et/ou maintenu grâce à l’apport du financement non conventionnel. Paradoxalement, l’Etat a injecté des dizaines de milliards de dollars dans la restructuration et les plans d’investissement des entreprises publiques économiques (EPE) sans qu’aucun retour sur investissement ne soit réalisé, tant au plan des résultats qu’en matière de productivité. La majorité des EPE se retrouvent perpétuellement en déséquilibre financier et sollicitent répétitivement l’intervention de l’Etat pour la continuité de leur cycle d’exploitation et l’effacement de leurs dettes cumulées et qui dépassent les 4 milliards de dollars.   

Quels étaient les facteurs favorisant cet état de fragilité financière dans lequel se battent les entreprises publiques ?

D’abord, structurellement, c’est une situation très présente dans les économies rentières et les Etats rentiers qui contrôlent politiquement les sources de la rente et les canaux de sa diffusion à travers un personnel politico-administratif central et local. 

Dans la majorité des entreprises publiques, le management n’est qu’une fonction décorative, puisque ce sont les structures politiques et bureaucratiques centrales qui détiennent le pouvoir de décision. C’est l’une des caractéristiques des régimes politiques rentiers. Le management est un élément structurel ; il faudrait une réelle autonomie des entreprises et une refondation de leur système de gouvernance selon les règles de la commercialité, de la concurrence et de profitabilité.

Toutefois, en plus des facteurs structurels, les déséquilibres financiers des EPE peuvent être expliqués par des éléments conjoncturels liés à l’environnement économique global du pays. On peut citer les départs massifs à la retraire surtout depuis 2016, la dévaluation du dinar algérien, la concurrence déloyale et l’augmentation des coûts d’achat et des implorations des CKD qui ont affaibli les trésoreries de la majorité des entreprises publiques. 

Mauvaise gouvernance, pénalisation de l’acte de gestion, nominations
politiques… n’est-il pas temps de revoir le management des entreprises publiques et l’assainissement de l’environnement direct dans lequel
travaillent les managers ?

La centralisation de la décision et l’absence d’une réelle autonomie (CPE, CNPE, ministères...etc.), les nominations tendancieuses ou partisanes, l’insécurité juridique, les interférences politiques et même syndicales sont autant de contraintes parmi d’autres qui entravent la gestion de ces entreprises. Justement, pour ne pas seulement faire le procès de ces entreprises, il y a lieu de noter que l’absence d’une politique économique claire et d’une stratégie de planification à moyen et long terme ne permet pas de fixer les objectifs économiques et sociaux assignés à ces entreprises publiques.

Ce qui rend d’ailleurs difficile leur évaluation en termes d’objectifs économiques (participation à la croissance économique, performances financières) et sociaux (équité, politique publique de l’emploi). Autrement dit, le secteur public économique doit être inséré dans une politique économique nationale et lui donner des objectifs mesurables à attendre en termes de performance économique et sociale.

L’Etat n’a pas une stratégie nationale de management des EPE. Ces dernières sont gérées en fonction de la conjoncture financière du pays, privatisation dans les situations de crise financière et assainissement et même reprise de certaines entreprises privatisées dans la situation d’aisance financière. L’Etat doit mettre en place une véritable politique industrielle active axée sur l’innovation et la compétitivité. Cela nécessite également l’amélioration de l’environnement des affaires. Faut-il rappeler 
à l’occasion que l’Algérie est classée à la 157e sur 190 dans le Doing Business de 2019 (source Banque mondiale). 

Quelle serait l’alternative idoine à l’apport financier permanent de l’Etat en faveur de ces entreprises ? Cet assistanat continu n’était-il pas contreproductif tout compte fait ?

C’est une situation semblable à l’effet pervers que génère l’option de prêteur en dernier ressort (PDR). Un concept utilisé dans la finance pour expliquer l’incitation à la prise de risque excessif par les banques et les entreprises lorsqu’on les rassure de l’intervention de la banque centrale en cas de défaut de paiement. 

C’est l’aléa moral donc qui se produit dans le cas des entreprises publiques économiques avec cette croyance que l’Etat interviendrait pour les sauver dans tous les cas de figure. Il est temps de clarifier les responsabilités de chaque partie et d’exiger une évaluation mesurée à toutes les entreprises et selon les objectifs qui leur sont assignés dans le cadre d’une politique économique globale. La performance technique, financière et sociale doit être réellement instaurée comme critère d’évaluation permanente. 

La nomination des dirigeants doit obéir justement au niveau des compétences et  la réalisation des objectifs et non pas à un système d’allégeance. La restructuration financière doit être conditionnée par des objectifs d’équilibres financiers. 

Faut-il souligner que le ratio masse salariale/chiffre d’affaires dépasse les 35% dans certaines entreprises publiques industrielles et la masse salariale/VA (valeur ajoutée) est supérieure à 100%. Ajouter à cela la faiblesse des indicateurs de création de richesse. 

Les fonds de restructuration ou d’investissement destinés aux EPE doivent être débloqués en fonction de la réalisation des objectifs mesurables en efficacité technique et allocutive, en création de richesse et d’emplois et en fonction de leur contribution aux objectifs de l’Etat en termes notamment d’amélioration de la qualité des différents services publics.  

Faut-il ouvrir le capital de certaines entreprises publiques pour permettre l’évolution de leur gouvernance ?

Les alliances stratégiques avec des entreprises nationales ou étrangères et l’ouverture du capital surtout à travers la bourse constitueront sans aucun doute une alternative fiable pour redynamiser ces entreprises qui disposent d’un potentiel assez important. 

Le partenariat public-privé est une opportunité pour favoriser une politique managériale selon les règles du marché. La vision économique doit en effet s’affranchir de la dichotomie du tout au marché ou du tout à l’Etat. La réduction des écarts de compétitivité et de productivité avec les entreprises internationales, la convergence technologique et l’insertion dans la chaîne de valeur globale nécessitent une compétitivité structurelle, c'est-à-dire une politique active de l’Etat en faveur de la formation du capital humain et d’un système national d’innovation et recherche et développement dans lequel les entreprises doivent être insérées. 

C’est l’une des voies permettant aux entreprises nationales de faire face à une concurrence mondialisée et envisager leur internationalisation.  


Plus globalement, quels sont les écueils réglementaires auxquels font face les gestionnaires des entreprises publiques et qui font que ces sociétés sont peu compétitives sur les marchés interne et externe ?

La centralisation du système de prise de décision et l’opacité, les interférences politiques et syndicales, l’instabilité juridique, la rigidité institutionnelle des organes publics de contrôle, le système de recrutement et les entraves bureaucratique de l’agence nationale de l’emploi… sont autant d’entraves contre productives et qui empêchent certains dirigeants compétents à mettre en application leur plan de gestion et les objectifs de performance.

C’est pourquoi, il faudrait une réorganisation profonde du secteur public économique avec la mise en place d’une politique de formation et de management des ressources humaines, des structures d’intelligence et de consulting stratégique et un système national d’innovation qui établira une relation directe entre l’entreprise et la recherche universitaire. 

Les EPE doivent être insérées dans une politique industrielle active et stratégique axée sur les avantages comparatifs, la compétitivité et leur intégration dans un écosystème permettant des avantages concurrentiels et un positionnement à l’international.

 

 

 

Propos recueillis par : Ali Titouche



Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER