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LIBERTE Éco / Grand Angle

Ali Bey Nasri, président de l’Association nationale des exportateurs algériens

“Les institutions en charge du contrôle ont failli à leur mission”

© D. R.

Dans cet entretien,  Ali Bey  Nasri,  président de  l’Association  nationale des exportateurs algériens (Anexal), a évoqué les raisons  à l’origine de la surfacturation et a rappelé les moyens de lutte contre  ce fléau  qui ronge l’économie nationale depuis plusieurs décennies.

Liberté : Peut-on connaître les raisons à l’origine du phénomène de la surfacturation des importations qui a atteint des proportions préoccupantes en Algérie ?
Ali Bey Nasri : Plusieurs causes ont provoqué ce fléau dans notre pays. Le double taux de change par exemple a poussé les opérateurs à utiliser ce moyen illicite pour se procurer des devises. 

Des observateurs très au fait de cette problématique évoquent aussi une autre source de surfacturation à savoir le secteur des services...     
Effectivement, les services échappent à tout contrôle. Je peux dire que l’Algérie importe chaque année entre 12 et 13 milliards de dollars de services. Il n’y a aucun dispositif de contrôle sur les importations des services notamment les études, l’assistance technique, le transport...surtout Internet qui reste la piste la plus privilégiée des fraudeurs. Le pays paye en tout cas des sommes colossales pour les importations d’applications Internet. Autant d’importations qui ne sont aucunement contrôlées par les structures concernées. Je peux souligner aussi une autre source…

Allez-y ...
Quand on voit les prix de la pièce de rechange pratiqués en Algérie, l’on se demande si ce sont les tarifs réels. Les prix trop élevés des factures des prestations fournies par certaines entreprises automobiles renseignement clairement que ce sont des montants transférés à l’étranger. Le secteur de l’automobile est devenu un segment des transferts par excellence.  

Comment peut-on atténuer ces méfaits sur l’économie nationale notamment les pertes en devises qu’enregistre chaque année notre pays ?
Je crois qu’il faut s’intéresser une peu plus aux grands postes d’importation notamment les biens d’équipement qui représentent le tiers de l’ensemble des importations. C’est simple à vérifier étant donné que ces importations proviennent des pays européens avec qui l’Algérie a signé un accord d’association.

L’on peut ainsi contrôler aisément les prix réels de ces matériels avant leur introduction sur le marché national. L’acheteur peut également demander un certificat des prix. Le fournisseur ne va pas s’amuser à donner n’importe quel coût. Les demi-produits destinés à l’outil de production sont aussi sensibles à la surfacturation.

Ce phénomène s’est accentué ces dernières années, pourtant des institutions chargées de ce type de contrôle existent bel et bien en Algérie ...         
En effet, il existe une structure au ministère des Finances. Il s’agit de la Cellule de traitement et de renseignements financiers (CTRF). Cette cellule doit jouer son rôle d’abord dans l’anticipation dans la lutte contre la fraude. Des opérations de contrôle à la source doivent être déclenchées afin de pouvoir dissuader tout fraudeur.

Ça ne doit pas être une chasse  aux sorcières mais  de produire  un  effet psychologique sur le fraudeur potentiel. La CTRF doit présenter son bilan. Nous ne savons pas ce que cette structure a fait jusque-là dans le cadre de la lutte contre la corruption, le blanchiment d’argent… En tout cas, elle est dotée de tous les moyens nécessaires pour accomplir sa mission. 

Elle a même signé des conventions qui la lient avec d’autres pays tels que la France, l’Espagne, l’Italie…Il se pourrait qu’elle ait déjà établi des rapports à ce propos à qui de droit mais cela n’a pas connu de suites. Encore faut-il également que des déclarations de soupçons soient effectuées par des opérateurs et que cette cellule soit alertée pour cela.  

Vous pensez que le travail de contrôle ne s’est pas fait de manière efficiente et suffisante ?
Je pense que oui. Mieux, les pouvoirs publics doivent afficher leur ferme volonté et mettre à exécution tous les outils en leur possession pour le contrôle des valeurs à l’importation. 

Le président de la république a évoqué la surfacturation dans les importations et a déclaré avoir les moyens de lutte. Mieux, il s’est même engagé pour le rapatriement de l’argent transféré de manière illicite. Pensez-vous que cet engagement sera respecté et l’objectif sera réalisé ?  
Le président de la république a promis en effet une lutte contre la surfacturation et s’est engagé à récupérer l’argent transféré illicitement vers l’étranger. Le chef de l’Etat a même déclaré détenir l’astuce pour cela. Il est possible de récupérer l’argent transféré en accord avec leurs propriétaires.

C’est-à-dire l’Etat peut négocier avec ces personnes tout en leur accordant quelques facilitations en termes de rapatriement et peut-être en allégeant leurs sanctions. L’essentiel est que l’Algérie puisse recouvrer ses devises dont elle a vivement besoin en cette période délicate.  La situation peu reluisante qui prévaut actuellement en Algérie indique de manière claire que tout dollar récupéré est bénéfique pour le pays.

Car, pour la sixième année consécutive, l’Algérie va enregistrer un déficit de sa balance des paiements. Ce déficit se situerait autour de 15 milliards de dollars qui agira négativement sur le stock des réserves de change. Ce qui fera baisser le matelas en devises à environ 60 milliards de dollars.    

Si l’on se fie à vos analyses, l’on peut dire que la situation est inquiétante ?
Vous savez, le pays consomme à peu près 2 milliards de dollars par mois. La situation est telle que s’il n’y a pas de changement radical du modèle économique, l’Algérie risque de ne pas disposer de moyens pour financer ses importations à partir de 2021. 

Quel est justement le modèle économique que vous jugez nécessaire pour notre pays ?
L’Algérie n’a pas opté jusque-là pour un véritable modèle économique. C’était une gestion de l’échec. Le système n’a pas pu trouver une alternative au développement du pays. A titre d’exemple, de 2010 à 2018, on a importé 12 milliards de dollars de carburants pour un pays producteur de pétrole. C’est l’équivalent de 4 raffineries de 5 millions de tonnes.

C’est ça le drame de la gouvernance du pays ! On aurait pu passer, à travers l’investissement de deux raffineries seulement, du stade d’importateur au stade d’exportateur. Voici, l’exemple le plus édifiant. Les 190 milliards de dollars engrangés n’ont pas été orientés vers l’investissement productif. On les a tout simplement consommés.  

Le système a, en définitive, failli dans ses missions, selon vous ? 
Tout à fait. Un système qui a failli alors qu’il disposait d’un matelas en devises aussi important. Le pays hérite d’un outil de production extraverti, faisant appel systématiquement à l’importation pour tout développement. Par conséquent, l’absence de diversification économique permettant au pays de résister au choc pétrolier. 

Pour revenir à la problématique de la surfacturation, comment voyez-vous l’évolution du commerce extérieur qui demeure la cible et la victime de ce phénomène ?   
Il est clair que toute lutte efficace contre la surfacturation peut conduire à la récupération de 10 milliards de dollars par an pour peu que les instruments de contrôle soient opérationnels et que les institutions en charge de cette mission fournissent plus d’efforts dans ce sens. Ce qui n’est pas négligeable au moment où l’Algérie compte ses sous. 

L’exemple pour cette lutte doit être donné par les hauts responsables eux-mêmes, non ?
Absolument. Il faut dire que la surfacturation a commencé par le haut. La lutte doit commencer par le haut. L’Etat doit lutter fermement contre les corrompus et les corrupteurs. Et la douane est à l’avant-garde pour l’éradication de ce phénomène. D’où la nécessité de la doter de tous les moyens de contrôle tant au niveau national qu’à l’international. La détection de la surfacturation incombe à l’administration douanière. 

Les agents douaniers sont-ils suffisamment formés et préparés pour une telle mission ?
Les agents douaniers ont besoin de formation et de spécialisation. Il faut créer des centres de formation et de perfectionnement y compris pour le personnel en charge des expertises industrielles. Voilà un volet qui doit être au cœur de la lutte contre la surfacturation.   

Pensez-vous que le nouveau gouvernement pourra juguler ou du moins atténuer un tant soit peu ce fléau qui frappe l’économie nationale ?
La lutte contre la surfacturation est un travail de longue haleine. L’Algérie a toutefois les moyens de réduire ses méfaits. Le gouvernement doit faire preuve de crédibilité et de transparence. L’exécutif doit montrer sa ferme volonté de moraliser la gouvernance du pays.
 

Propos recueillis par :Badreddine Khris



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