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Économie / Grand Angle

Mouloud Hedir, économiste et expert des politiques commerciales

“Nous sommes face à un état d’urgence économique”

© D.R.

Dans cette interview, Mouloud Hedir analyse les conséquences de la chute des prix du pétrole sur l’économie algérienne et la nécessité d’une loi de finances complémentaire pour adapter le budget au niveau des prix, apporter les correctifs nécessaires à la loi budgétaire de l’actuel exercice et tenter, au moyen de nouvelles dispositions, de faire redémarrer le moteur de croissance.  

Liberté : Les cours du pétrole ont fortement chuté ces dernières semaines, plombés par la guerre des prix que se livrent l’Arabie Saoudite et la Russie ainsi que par les répercussions de la pandémie de coronavirus sur la demande. Quelles seraient les conséquences possibles sur l’économie algérienne ?
Mouloud Hedir :
Les querelles auxquelles vous faites référence sont maintenant largement dépassées par les répercussions de cette pandémie de coronavirus. La baisse des cours du pétrole qui a suivi la dernière réunion des Opep-non-Opep et la décision brutale de l’Arabie Saoudite de se lancer dans une véritable guerre commerciale pour la préservation de ses parts de marché était en soi inquiétante pour les petits producteurs comme l’Algérie. 
Mais le préjudice déjà très lourd pour notre économie est maintenant accentué par la crise gigantesque qui vient d’être ouverte à l’échelle mondiale avec cette pandémie de coronavirus. Si l’on s’en tient aux prévisions d’une institution très sérieuse comme la Cnuced, “le choc du Covid-19 provoquera cette année une récession dans certains pays et fera baisser la croissance annuelle mondiale en dessous de 2,5%, le seuil de récession de l’économie mondiale”. 
À l’urgence sanitaire dont on ne mesure encore totalement ni l’étendue ni la durée, s’ajoute donc une menace économique d’autant plus préoccupante pour nous qu’il apparaît que les pays exportateurs de pétrole devraient en être parmi les plus affectés. La secousse est violente pour l’économie algérienne. 

Le gouvernement prépare une loi de finances complémentaire. Le président de la République a rejeté, de manière ferme, le recours à l'endettement et au financement non conventionnel. Quelle est la marge de manœuvre dont dispose le gouvernement ? Où trouver les ressources pour financer le budget ?
L’information économique nécessaire pour répondre de manière précise à cette question est malheureusement inaccessible. On attendait bien sûr les données de ce projet de loi de finances complémentaire pour tenter de comprendre comment le gouvernement comptait s’y prendre pour traiter ce problème des déficits très lourds des comptes publics. Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que les finances publiques, déjà passablement dégradées, vont être encore plus durement affectées avec cette nouvelle épreuve. Les équilibres de la loi de finances pour 2020 étaient bâtis sur un baril de pétrole à 50 dollars et un taux de croissance à 1,8%.

Ces hypothèses sont aujourd’hui dépassées, alors même qu’on ne mesure pas encore, à ce stade, le temps qui sera nécessaire pour sortir de cette pandémie. Le Premier ministre a lui-même évoqué, il y a quelques jours, une “situation catastrophique sur tous les plans” et “de grandes menaces qui pèsent sur la situation économique et sociale du pays”. Dans ces conditions, la sauvegarde du tissu économique existant, et d’un minimum de pouvoir d’achat des couches les plus vulnérables de la population, commande le passage obligé par des mesures plus audacieuses que celles jusque-là retenues. Les réformes, qui depuis des années étaient chaque fois renvoyées à plus tard, que ce soit le ciblage des subventions, la révision graduelle des prix des produits de base, l’ajustement du taux de change, etc., deviennent maintenant incontournables.

On peut comprendre que la décision de réformer soit dure à prendre et complexe à mettre en œuvre, mais de même que pour l’état d’urgence sanitaire, nous sommes face à un état d’urgence économique tout aussi impérieux. Sans une mobilisation de toutes les énergies et l’engagement actif de l’ensemble des acteurs, c’est toute notre économie qui est menacée d’effondrement. La politique économique doit vraiment changer de braquet face au tsunami économique qui pointe à l’horizon.

Qu’en est-t-il de la politique commerciale extérieure de notre pays, au moment où le ministre du Commerce a annoncé récemment que tout produit fabriqué en Algérie sera interdit d’importation à l’avenir, à l’exception de ceux dans les quantités ne couvrent pas les besoins nationaux ?
La gestion des importations est soumise à des changements frénétiques tous les six mois et cela n’est pas sain. Mais surtout, la politique commerciale extérieure ne peut pas se cantonner à la gestion des importations, elle doit englober toute une palette d’autres domaines comme la promotion des exportations bien sûr, les règles applicables au commerce des services, trop souvent négligées dans notre pays, le régime des investissements étrangers en Algérie tout autant que celui des investissements nationaux à l’étranger, les accords commerciaux préférentiels, la gestion des relations commerciales bilatérales, la politique du taux de change, etc. C’est toute cette instrumentation qui doit être coordonnée et mise en cohérence pour faire en sorte que les administrations et les entreprises travaillent dans le même sens, dans la durée, et que les législations et les réglementations soient stabilisées et ne changent pas tous les matins. L’autre préoccupation importante, c’est de remettre la politique commerciale extérieure au service du développement de l’économie et de la production internes.

Les faiblesses actuelles de notre système de production ne sont pas le fait du hasard ou d’erreurs ponctuelles, elles sont le résultat d’une politique économique solidement établie qui, des années durant, privilégiait le recours à l’importation pour répondre aux besoins de la population. Une politique méticuleuse, adossée à toute une batterie d’instruments qui sont toujours là et qu’il faudra démanteler et réadapter progressivement : surévaluation du dinar ; abandon désordonné des protections tarifaires ; climat hostile aux IDE ; subventions élevées à la consommation de produits de base importés ; système de défense commerciale dévitalisé, etc. 
Clairement, et sans doute autant que la réforme de notre système financier, celle du régime de notre commerce extérieur est à considérer comme un des axes majeurs à prendre en charge pour la relance du développement de la production nationale de biens et services. Enfin, notons que voilà six années consécutives que toutes les politiques mises en place n’arrivent pas à réduire substantiellement le déficit important de notre balance des paiements, à hauteur de quelque 20 à 30 milliards de dollars annuellement. Cette situation dangereuse devrait être traitée comme une priorité de la politique gouvernementale.
 

Propos recueillis par : Meziane Rabhi


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