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Faysal Cherif, historien tunisien, à “Liberté”

“La Tunisie est en train de forger son propre modèle démocratique”

© D. R.

Maître de conférences (HDR) en histoire contemporaine et chercheur permanent à l’Institut supérieur d’histoire de la Tunisie contemporaine, Faysal Cherif, auteur de plusieurs publications scientifiques, revient dans cet entretien sur les enjeux de l’élection présidentielle qui a lieu aujourd’hui en Tunisie. Il souligne également les transformations politiques passées et celles en cours tout en abordant les prochains défis d’une Tunisie en pleine maturité. 

Liberté : La Tunisie aborde sa deuxième élection libre depuis sa révolution en 2011. Qu’est-ce qui distingue cette élection de celle de 2014 ? Quels sont les enjeux en 2019 ?
Faysal Cherif : En 2011, la Tunisie se cherchait. Tout le monde parlait de politique et les promesses étaient faramineuses. L’euphorie de la liberté avait laissé libre cours à l’imagination parfois démesurée. Les Tunisiens ont depuis vu la vie politique autrement, avec ses bienfaits et surtout ses méfaits. Ils ont fait l’expertise d’une classe gouvernante sans expérience ni latitudes.

Cela avait fait mûrir les Tunisiens politiquement. Aujourd’hui, avec une crise économique galopante, de nombreux Tunisiens passent au peigne fin les hommes politiques sur des questions essentielles. Il y a du nouveau aussi en 2019. Deux femmes sont présentes parmi les 26 candidats, une première dans le monde arabe.

Abir Moussi pourrait, selon les sondages, faire la surprise ! Les enjeux de cette élection sont de taille, et ce, en dépit des prérogatives limitées du président, telles que stipulées dans la Constitution. Le président de la République reste le chef suprême de l’Armée.

Il contrôle en outre un ministère de souveraineté non des moindres : les Affaires étrangères. Il peut déclarer la guerre et la paix et former le conseil de la sécurité nationale. Il peut également présenter des projets de lois et siéger avec le gouvernement quand il le souhaite.

En cas de grave crise gouvernementale ou parlementaire, il pourrait les dissoudre. Ces élections présidentielles anticipées sont un énorme test pour la Tunisie pour prouver au monde entier qu’elle forge son propre modèle de transition démocratique.

Jamais l’issue d’une élection à la fonction suprême n’aura été aussi imprévisible en Tunisie. Si quelques figures émergent parmi les 26 candidats en lice, il est pratiquement impossible de prédire quels seront les deux adversaires du second tour. Comment expliquez-vous cela ?
En effet, au regard du nombre impressionnant des candidatures, les Tunisiens se sont quelque peu perdus en hypothèses et en conjectures et ne savaient plus à quel saint se vouer ! Mais après le dernier débat télévisé entre les candidats, les Tunisiens ont vu plus clair et ont entamé à éliminer les moins convaincants : plus de 20 candidats sont quasiment passé(e)s aux oubliettes depuis ce fameux débat qui s’est révélé comme étant un véritable exercice démocratique. D’après les derniers sondages mais aussi en se référant aux réseaux sociaux, 6 ou tout au plus 7 candidats retiennent réellement l’attention des électeurs. 

Quel commentaire pourriez-vous faire par rapport au populisme qui semble avoir gagné du terrain lors de cette campagne électorale ?
Le populisme a fait une entrée très significative en effet. Les promesses étaient démesurées. Certains candidats ont promis le paradis. Ils ont promis de redresser l’économie en un temps record, promis d’éradiquer la pauvreté en faisant miroiter aux Tunisiens un pays qui regorge de richesses naturelles, promis de transformer quasiment le visage du pays... Mais les Tunisiens ne sont pas dupes. 

Comme les médias aussi, ils se sont montrés vigilants. De manière générale, cette campagne était plus sage comparativement aux précédentes. Elle a été mieux organisée au niveau des débats publics. 

Les médias qui ont bénéficié ces 5 dernières années d’une liberté d’expression inédite ont joué un rôle important, en recentrant les débats sur les prérogatives du président et les limites des engagements qu’il pourrait donner aux Tunisiens. Il reste que le populisme de gauche ou dit révolutionnaire à penchant islamiste extrémiste a la peau dure. 
Ces discours trouvent toujours un certain écho parmi les classes populaires. Ils leurs disent ce qu’ils veulent entendre.

Quelle est justement la place de la mouvance islamiste ? 
Extrêmement amoindrie et ce au regard des dernières élections municipales. 600 000 personnes ont voté Ennahda, alors que son corps électoral s’appuyait sur au moins 900 000 électeurs. On peut estimer aujourd’hui que la base fidèle au parti ne saurait dépasser les 15% du corps électoral inscrit (7 000 000). 

Quels seront à votre avis les défis du prochain président tunisien ? 
D’abord, veiller à désigner le chef du gouvernement et ses ministres après les élections parlementaires du 6 octobre. Ensuite travailler de pair avec le nouveau gouvernement afin de fonder le tribunal constitutionnel qui n’a pas pu voir le jour durant le dernier mandat.

Les attentes des Tunisiens sur les questions sociales et économiques sont très importantes. Elles devront être au cœur du prochain mandat. À l’échelle régionale, la Libye est une priorité absolue. Il faut trouver une solution politique, car ce qui se passe dans ce pays voisin est porteur de danger.

La Tunisie a perdu non seulement la sécurité de ses frontières, avec une menace permanente à ses portes, mais également sur le plan des échanges économiques entre les deux pays. Il y a aussi à négocier le problème de l’immigration irrégulière avec l’Union européenne et tous les problèmes liés à la sécurité de la Méditerranée. Avec l’Algérie, la Tunisie espère maintenir une relation privilégiée et apaisée. Le prochain président devra renforcer cette relation.
 

K. B.


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