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A la une / International

Mustafa Naji Aljabzi, ancien diplomate yéménite et analyste en géopolitique

“Un État sudiste ne peut pas exister sans soutien international”

© D.R

Très au fait de la situation politique qui prévaut au Yémen, il estime que “la guerre va durer encore tant que la communauté internationale manque de volontarisme mais aussi en l’absence d’une volonté régionale”.

Liberté : La guerre au Yémen dure depuis 2013. L’intervention saoudienne et de ses alliés n’a pas arrangé une situation déjà chaotique. Quelle issue voyez-vous pour ce conflit ? 

Mustafa Naji Aljabzi : Depuis 2011, le Yémen a connu une situation compliquée suite à un mouvement, ce qu’on appelle un mouvement de jeunes qui aspirait à un changement. À partir de 2013-2014, le pays a connu un dialogue national qui devait gérer des problèmes chroniques structurels, y compris des problèmes économiques, de développement, de manque d’eau, de mauvaise gestion des ressources, de décentralisation. Plus de mille propositions ont été formulées pour régler les problèmes par secteur.

L’idée essentielle de tout cela est ce qui devait être mis en place à la fin du dialogue national, le fédéralisme. Or, le fédéralisme devait en fait amener à une redistribution du pouvoir. Mais cela ne plaisait pas à certaines forces politiques et tribales locales. Donc, en 2014, les Houthis ont pris le contrôle de la capitale Sanaa, en collaboration avec l’ancien président Abdellah Ali Saleh. Le système fédéral, tel qu’il était proposé, n’offrait pas d’accès à la mer aux Houthis.

Le défunt président déchu et les Houthis avaient donc un intérêt commun de s’attaquer au gouvernement de transition d’Abd Rabbo Mansour Hadi et de prendre le pouvoir. La coalition arabe, dirigée par l’Arabie Saoudite, intervenue en mars 2015, avait officiellement un objectif : restituer le pouvoir à Mansour Hadi. Par contre, les années de guerre ont encore compliqué plus la situation. La mission de la coalition s’avère inefficace, en l’absence d’objectifs très clairs et de coordination entre ses membres, notamment entre l’Arabie Saoudite et leur allié émirati. Ces intervenants n’ont pas réussi à créer une armée légitime, avec un seul objectif qu’est celui du rétablissement de la légalité constitutionnelle et institutionnelle. 

Selon vous, donc, ce conflit risque de perdurer dans le temps... 

Par manque de volontarisme international, par manque de bonnes intentions régionales et de professionnalisme pour gérer un dossier aussi compliqué que celui du Yémen, je dirai oui. La guerre va perdurer.
Au-delà de cette rivalité irano-saoudienne, quelles sont les véritables motivations de l’intervention de Riyad pour qui le Yémen semble devenir un bourbier ? 

Je ne suis pas dans la tête des Saoudiens pour fournir une analyse complète, mais depuis quelques années l’Iran soutient un mouvement chiite local qu’il modèle selon la doctrine dominante à Téhéran et fournit de l’aide militaire et logistique aux Houthis, entraînés à la guérilla urbaine et de bandes. Cela a donné lieu à six guerres, à partir de 2004, entre les Houthis et le pouvoir de l’époque de Saleh, qui n’a pas réussi à éteindre ce mouvement. Lors des deux dernières guerres, les Houthis se sont attaqués à l’Arabie Saoudite et se sont emparés d’une partie de la frontière saoudienne. L’Arabie Saoudite est intervenue en territoire yéménite sur demande de Saleh. 

La menace contre Riyad ne date pas d’aujourd’hui. Je pense qu’il y a un registre des menaces de la part des Houthis vis-à-vis de Riyad. 
L’Arabie Saoudite mène donc une politique due à cette menace sécuritaire. D’autre part, les Houthis ne dénient pas leur appartenance idéologique à l’Iran, se considérant membres organiques du réseau iranien, au même titre que le Hezbollah ou d’autres mouvements dans la région. Ils sont, certes, un acteur local, mais ils se placent aussi dans une sphère régionale.

En tant que voisin du Yémen, avec lequel il partage plus de 1 100 km de frontière, il est normal qu’on trouve cette interdépendance, d’un côté, et les menaces sécuritaires, d’un autre. Une partie de la main-d’œuvre étrangère en Arabie Saoudite est issue du Yémen, avec plus de 2 millions de ressortissants yéménites présents sur place. Le Yémen dépend plus ou moins économiquement des revenus de ses immigrés qui sont à Ryad. L’Arabie Saoudite n’a pas intérêt à ce que le Yémen s’écroule.

En l’état actuel des choses, peut-on dire que l’Arabie Saoudite a perdu sa guerre au Yémen ? 

Très compliqué de le juger maintenant. Si on suit la ligne directive de cette guerre, celle de restituer le pouvoir légitime, cet objectif n’est pas atteint. 
La situation se complique de plus en plus, surtout du point de vue humanitaire. Et maintenant avec l’épidémie du coronavirus, avec un système de santé fragile, la situation risque d’être très catastrophique. Pour le moment, ce n’est pas la fin de la guerre, car aucune partie n’y a renoncé, que ce soit du côté de la coalition que de celui des Houthis ou de Hadi.

Une guerre ne se juge pas aussi vite. Mais on voit bien que les structures de base se fragilisent de plus en plus, le pays est divisé en deux. Une partie occupée par les Houthis et les forces pro-Hadi. Par contre, on est en train de perdre une autre capitale provisoire, Aden, qui tombe entre les mains des Sudistes, dont l’action est contreproductive dans cette guerre contre les Houthis.

Avec cette autonomie autoproclamée début mai par les séparatistes sudistes, y a-t-il un risque de revenir à la situation d’avant-1990, de l’avant-réunification ? 

Rationnellement et logiquement, c’est très compliqué, parce que le Yémen de 2020 n’est plus celui de 1960 ou de 1990, pour plusieurs raisons. En 1960, il y avait 14 millions d’habitants alors qu’on est plus de 30 millions aujourd’hui. Les enjeux économiques ne sont plus les mêmes mais ils sont beaucoup majeurs maintenant. Sur le plan politique, il n’y a pas une ligne séparatiste claire. 

On ne peut pas dire qu’il y a plus d’unionistes que de séparatistes. C’est vague. Les gens qui ne sont pas très engagés dans la politique, leurs souci, ce sont leur vie quotidienne et le service élémentaire. Les gens souhaitent avoir un Yémen doté d’un État qui gère leurs affaires. Aussi, il n’existe pas un véritable consensus entre les gens du Sud pour la séparation. Certains gouvernorats, qui représentent presque la moitié du pays, ne sont pas pro-séparatistes, représentés par le Conseil de transition.

Ce conseil contrôle plus ou moins trois gouvernorats qui sont dépourvus de richesses (pétrole et gaz, entre autres). La seule source prometteuse est le port d’Aden, qui n’est pas en état de fonctionner sans stabilité dans l’ensemble du pays. Un État sudiste ne peut non plus exister sans soutien régional et international, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Par ailleurs, personne n’est allé demander l’avis des gens dans cette région au sujet de l’autonomie ou de l’indépendance. Le soutien apporté par les EAU à ce conseil ne suffit pas pour décider du destin du sud du pays.

Cette crise sudiste est-elle le signe de la fragile alliance entre l’Arabie Saoudite et les EAU ou cache-t-elle une autre guerre entre ces deux pays dans la région du Golfe ? 

Le Yémen est sujet de rivalités dans la région. Ce n’est pas seulement entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, mais il y a aussi la crise golfienne-golfienne, entre le Qatar et les autres pays du Golfe. Et on voit bien comment cette crise se reflète sur le Yémen et les autres pays, à travers des campagnes médiatiques très virulentes, par le soutien d’un groupe contre un autre. 

Chacun cherche des partisans. Ainsi, en six ans de guerre, on a réussi à créer des forces armées, chacune ayant sa propre idée de cette guerre et un allié régional. Si toutes ces années de guerre n’ont pas abouti à quelque chose, c’est que d’abord la situation au Yémen est très compliquée, les capacités de l’État et ses structures administratives sont entre les mains des Houthis à Sanaa. D’autre part, les acteurs régionaux n’ont pas le même objectif. 

Du fait de sa rivalité avec l’Iran, l’Arabie Saoudite trouve en les Houthis son premier ennemi, tandis que son partenaire essentiel, les Émirats arabes unis (EAU), s’est livré à une chasse aux Frères musulmans, représentés par le parti el-Islah qui se trouve dans le camp du président Mansour Hadi. Aussi, dans le sud du pays, l’unification du Yémen en 1990 ne s’est pas bien déroulée dès le départ, provoquant une guerre en 1994 entre le Parti socialiste qui dominait cette région et une coalition tribale islamo-conservatrice proche de l’ancien président Saleh. 

Ce dernier a gagné la guerre, mais il n’a pas respecté les engagements militaires et politiques à l’égard des populations, que ce soit du Sud ou du Nord qu’il dominait. Ce passif n’a pas joué en faveur de la restitution du pouvoir à Mansour Hadi.

 

 

Entretien réalisé par : Lyès Menacer


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