Économie / Perspectives

Latifa Turki-Liot, présidente de l’Union Professionnelle de l'Industrie Automobile et Mécanique (Upiam)

“Le secteur doit se construire avec ses acteurs”

© D.R

Liberté : Une série de réunions avec un certain nombre d’ambassadeurs et de responsables de grandes marques automobiles, y compris ceux qui exercent en Algérie ainsi que de nouvelles marques, notamment des chinoises a été organisée ces derniers mois par le ministère de l’Industrie.  Ces rencontres ont pour principal objectif d’évoquer les conditions nécessaires pour un véritable montage des véhicules en Algérie. Cela suppose que le constat établi par la tutelle sur l’industrie automobile en Algérie reste négatif. Quelle appréciation faites-vous de l’expérience algérienne dans le montage des véhicules ?

Latifa Turki-Liot : C’est un vrai gâchis. Cette industrie aurait pu être une réussite si le gouvernement avait mis en place une vraie feuille de route industrielle en amont, s’il l’avait partagée avec les acteurs de la filière avant de la déployer, et surtout s’il avait planifié cette industrialisation sur le court et moyen terme. Nous avons démarré cette industrie en 2014 par la signature du contrat Renault en sachant pertinemment qu’en l’état, nous ne pouvions pas espérer  avoir un tissu de sous-traitants autour : un volume de production faible, aucun équipementier installé localement, des sous-traitants locaux massivement regroupés autour de la SNVI mais qui ne répondaient pas encore aux exigences normatives automobiles élevées pour pouvoir intégrer le panel des constructeurs…. Pour autant, nous avons pu assister entre 2014 et 2017 (démarrage de la production des autres constructeurs) à des intervenants et des institutions qui nous promettaient une liste de 100 sous-traitants alors même qu’il était évident que les conditions industrielles n’étaient absolument pas réunies pour cela. 

Pourriez-vous identifier les raisons à l’origine de ces contreperformances dans le montage automobile en Algérie ?

Précipitation, manque de planification, absence de vision, absence de concertation avec les acteurs de la filière, des contrats signés avec les constructeurs absolument pas engageants en matière d’intégration locale, tous les ingrédients étaient là pour aller vers cet échec cuisant. La commission technique du ministère de l’Industrie et des Mines, en charge de l’étude des plans de développement des projets constructeurs et qui avait la responsabilité de juger de la pertinence de ces projets en matière d’intégration locale était totalement cloisonnée.

Elle n’intégrait aucun acteur de la filière en dehors des fonctionnaires en charge de ces dossiers. J’avais pour ma part, en tant que présidente de l’Upiam, saisi officiellement le ministre de l’Industrie et des Mines de l’époque et alerté sur la nécessite d’ouvrir cette commission aux acteurs de la filière dont l’Upiam afin de permettre à la société civile économique d’avoir un avis sur les décisions qui sont prises. En tant qu’acteurs de la filière, nous n’avions ni la visibilité sur les engagements pris par l’État dans ce secteur, ni la possibilité d’émettre ne serait-ce que des réserves. Alors qu’en même temps, les mesures que proposait l’Upiam étaient reprises par le ministère de l’Industrie et des Mines.

Le cloisonnement de la commission technique qui étudiait les dossiers avant de les soumettre au CNI était de mon point de vue la source essentielle du dysfonctionnement dans ce secteur. On ne construit pas une industrie derrière des bureaux. On la construit avec tous les acteurs qui la portent, que ce soit les constructeurs, les sous-traitants et les associations qui la représentent. 

La ministre de l’Industrie a souligné récemment que des déséquilibres et les insuffisances relevés au sein des usines de montage seront corrigées et adaptées dans un nouveau cahier des charges. Vous qui êtes acteur sur le marché qu’est-ce qui, de votre point de vue, devrait être introduit comme dispositions dans ce nouveau cahier des charges pour l’émergence d’une véritable industrie automobile en Algérie?  

À l’Upiam, nous avons fait des propositions concrètes, apporté une vision, une démarche, qui d’ailleurs nous aurait permis de redresser la barre beaucoup plus tôt si toutefois le ministère de l’Industrie et des Mines n’avait pas fait le choix de travailler seul sur ce dossier. Avant de mettre en place des politiques publiques, quel que soit le secteur d’ailleurs, il y’a lieu de réunir tous les acteurs (associations, opérateurs, constructeurs) et travailler avec eux en étroite collaboration, tracer avec eux une feuille de route cohérente et viable. Réduire un plan d’actions du gouvernement à un cahier des charges c’est reproduire les mêmes erreurs du passé et c’est l’échec assuré. Le gouvernement décide, puis corrige le tir ensuite. J’insiste, conduire une stratégie industrielle pour nous permettre de faire émerger de nouveaux secteurs ne peut se réduire à l’élaboration d’un cahier des charges.

Le ministère de l’Industrie et des Mines  ainsi que les autres ministères devraient se contenter d’un rôle de soutien des acteurs de la filière qui, eux, auraient  la charge de faire des propositions répondant à une logique économique et industrielle. C’est tout le modèle de fonctionnement de ces administrations qui est à mon sens à revoir. Ce n’est pas aux “fonctionnaires” de décider seuls de l’avenir économique de notre pays.

Après le verdict prononcé ces derniers jours en faveur des détenteurs initiaux de marques automobiles Kia et Hyundai, comment voyez-vous l’avenir de l’industrie automobile dans notre pays ? 

Je pense qu’il ne faut pas confondre octroi des agréments et aboutissement de l’industrie automobile. Le gouvernement avait ses critères pour décider de l’octroi d’agréments à l’un ou l’autre concessionnaire. Il convient de rappeler, que seuls les constructeurs français Renault et Peugeot ont des actionnaires locaux publics. Tous les constructeurs sans exception ont financé leurs investissements par des prêts bancaires.

Des sous-traitants ont fait le pas d’aller vers cette industrie, les usines de production emploient des centaines de personnes. Nous avons décidé de supprimer la loi 51-49. Cela veut dire que des équipementiers peuvent désormais s’installer sous forme de filiales à 100%, ce qui change complètement la donne.  C’est comme si on écrivait une nouvelle page dans cette industrie.

L’Upiam a proposé en 2018 la mise en place d’un contrat de filière pour nous permettre de clarifier la feuille de route industrielle dans ce secteur. Il nous a paru plus pertinent d’attendre la nomination d’un nouveau gouvernement pour continuer les discussions engagées avec le ministère de l’industrie et des mines sur ce projet.  Nous espérons que le nouvel exécutif qui sera nommé saura l’intégrer dans sa démarche.

 

 

Propos recueillis par : KHRIS Badreddine