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A la une / Reportage

Sur les 1 700 bâtisses recensées en 1962, seules 400 tiennent encore debout

La mort lente de la Casbah d’Alger

La Casbah, une cité en péril. © Louiza Ammi/Liberté

“Tout est abandonné”, déplorera notre guide Othmane qui semble être au fait des arcanes de la Médina. À mesure qu’on s'enfonce à l’intérieur de la cité, l’on s’aperçoit que la Casbah vit aux rythmes des effondrements. Elle est en train de périr.

“Nous espérons que votre visite messieurs les journalistes va nous porter chance. Venez visiter ce qui reste de nos maisons pour vous rendre compte du péril qui nous guette au quotidien à la Casbah. Nos douérate risquent de s’effondrer à tout moment sur nos têtes. Des fissures sont visibles partout, sur les murs et même sur les colonnes. La situation risque de s’aggraver. Nous craignons le pire à la moindre averse.” Ces propos émouvants reviennent sans cesse dans la bouche des chefs de famille lors de notre passage dernièrement à la vieille cité d’Alger, à l’occasion d’une visite guidée organisée par la Fondation Casbah.

Encore sous le choc, un mois après l’effondrement d’un immeuble à la rue Bouderias, la population de la Casbah en a gros sur le cœur. Elle est hantée par la psychose d’un nouvel effondrement. Les journalistes étaient attendus comme des messies. Nous avons entamé notre virée par la partie nord du quartier, soit par Bab Djedid (secteur Sidi Ramdane) alors que les visiteurs débutent généralement leur tournée par la partie sud, en passant par la mosquée Ketchaoua et les palais restaurés de la Basse-Casbah.

Nos guides du jour, Ali Mebtouche, Omar Hachi, Othmane Bouras et Réda Amrani, membres de la Fondation, ont expliqué que le circuit de Bab Djedid est plus indiqué pour s’imprégner de la déliquescence de la Casbah, classée patrimoine universel de l’humanité par l’Unesco depuis 1992. “L’accès par Bab Djedid illustre bien l’état désastreux des douérate de la citadelle”, lâchera Othmane Bouras, sous le contrôle de l’historien Omar Hachi, surnommé par ses camarades à la Fondation, “professeur émérite de la Casbah”. 

Ce dernier ouvre, pour la circonstance, une parenthèse pour battre en brèche l’idée reçue chez le commun des citoyens que les demeures mythiques de la Médina étaient l’œuvre des Ottomans. “C’est faux, les Turcs n’eurent construit durant leur présence à Alger que des mosquées dans ou en dehors du périmètre de la Médina.

L’histoire de la Casbah est bien antérieure aux Ottomans. Elle remonte à près de 2000 ans. Elle est bâtie sur les vestiges d’un ancien comptoir phénicien par les habitants d’Icosim avant de devenir Icosium, l’antique nom d’Alger et Beni Mezghena du temps de Bologhine Ibn Ziri”, commentera Omar Hachi. La première escale de la délégation était au niveau de la rue Mohamed-Azzouzi ex-Allée de Louche où a été restaurée, à titre pilote, une séculaire bâtisse.

“C’est juste les murs extérieurs qui avaient fait objet des travaux de restauration et de ravalement, histoire de camoufler le fiasco des opérations ratées de restauration de la vieille cité. Tout est abandonné”, déplorera notre guide Othmane qui semble être au fait des arcanes de la Médina. À mesure qu’on s'enfonce à l’intérieur de la cité, l’on s’aperçoit que la Casbah vit aux rythmes des effondrements. Elle est en train de périr. “Les programmes de sauvegarde annoncés en grande pompe par les autorités n’ont pas pu retarder la dégradation d’un tel patrimoine.

C’est uniquement quelques immeubles situés sur les passages visibles qui ont subi des travaux, alors que les douérate érigées sur des passages moins fréquentés sont livrées aux quatre vents. Les travaux ont touché des façades et des murs. À l’intérieur, tout est à l’état initial, tel que laissé par les familles évacuées”, regretteront nos accompagnateurs.  L’effritement du tissu urbanistique de la mythique Médina apparaît plus frappant et plus choquant dès l’entame de la rue Mohamed-Arrouni où un hôtel-dortoir déserté par ses occupants semble commencer à pencher.

Des fentes sur la façade n’échappent pas à l’œil nu. Le bâtiment paraît hanté. “L’édifice abandonné présente un risque majeur pour la sécurité des voisins. S’il venait à s’écrouler, il risquerait d’entraîner dans son sillage les murs de deux maisons mitoyennes”, fulmineront les riverains.  Un peu plus bas au n°4 de la même rue, une maisonnette de deux niveaux avec une terrasse a été classée par ses occupants Rouge 5. Sachant que les ingénieurs du CTC ne sont pas autorisés à mettre des croix d’évaluation sur les immeubles expertisés.

Néanmoins, les locataires paraissent très angoissés. L’état extérieur de la maison n’inspire pas assurance. Nos amis photographes ne tarderont pas d’ailleurs à dégainer leurs appareils photos pour immortaliser les murs inclinés et fissurés de ladite douéra partagée par trois familles.  Une sexagénaire, offensée par le laxisme des autorités, nous invite à entrer à l’intérieur pour voir de visu l’état de délabrement des vieilles bâtisses. Après avoir franchi le seuil de la porte, des fissures verticales formant un X sautent aux yeux.

Les colonnes étayant le plancher de l’étage supérieur paraissent détachées. Des calages de bois sont placés pour consolider les balcons donnant sur le patio. L’exiguë cage d'escalier est soutenue par deux murs porteurs qui risquent de relâcher à la moindre secousse tellurique. “Trois familles partagent cet immeuble dans des conditions difficiles. Nous sommes constamment traumatisés par les effondrements survenus déjà dans d’autres secteurs”, pestera notre interlocutrice qui n’hésitera pas d’ailleurs à pousser un nouveau cri : “Les autorités attendent que les murs s’écroulent sur nos têtes pour nous reloger.

La wilaya devra agir avant que ce soit trop tard.” En bifurquant à droite vers la rue Kaddour-Bourkika, le spectacle s’avère être plus affligeant.  Des fêlures entre les maisonnettes sont nettement visibles. Point de joints de séparation entre les douérettes. Les matériaux des cloisons s’effritent. Des décombres jonchent un sol éventré.

“C’est l’architecture de la théorie de dominos, chaque maison s’appuie sur l’autre”, tonnera Ali Mebtouche. “Ici, on a mis en place une charpente en bois blanc de soutènement pour surseoir l’écroulement d’habitations fortement délabrées. On n’est pas des experts en la matière, mais les madriers en place ne feront qu’aggraver le problème, d’ailleurs l’accès est extrêmement risqué au fond de la rue”, expliquera encore Othmane Bouras qui nous apprend également que tous les immeubles érigés tout au long de cette étroite allée sont tombés en ruine : “Tous les locataires la rue Kaddour-Bourkika ont été recasés.

Une seule maisonnette qui tient miraculeusement debout est occupée par une famille qui n’a pas où aller. Elle attend son tour pour être relogée.” Le président de la fondation nous prend à témoin pour livrer son analyse sur le devenir des bâtisses fragilisées par les vicissitudes du temps : “Si par aventure un séisme de magnitude 5 sur l’échelle de Richter venait à survenir, il ferait au minimum 10 000 victimes parmi les 50 000 habitants que compte à présent l’ancienne Médina d’Alger.”

Sur sa lancée, il lâchera encore : “Sur les 1700 bâtisses recensées en 1962, seules 400 sont encore debout, Et pas moins de 22 experts ont été dépêchés sur les lieux depuis l’indépendance à ce jour.  Des milliers de milliards débloqués au nom de la citadelle n’ont pas suffi pour stopper ce massacre à la Casbah.”  L’autre accès passé à la loupe est la rue Nafissa, appelée communément “zenkat Sabat Errih” (passage du vent couvert) où huit “douérettes” sont réduites en décombres. Les anciens locataires ont été recasés dans de nouvelles cités dans la périphérie d’Alger.

Deux familles installées dans une bâtisse fissurée attendent désespérément leur tour d’être recasées. À l’impasse Nfissa Ramdane, trois autres familles occupent toujours une douérette menacée d’effondrement. Au fin fond de cette venelle dépavée, une grande charpente en bois blanc peinturée en rouge arc-boute les murs porteurs de ladite maisonnette.

L’étayement en question a été placé en 2012 pour parer à l’urgence. Sept ans plus tard, les madriers sont encore là. “Il suffit d’une tempête suivie de rafales de vent pour que tout tombe en ruine. Et personne ne survivra”, s’écrie brusquement un chef de famille aux cheveux grisonnants. Retour à la rue Nfissa pour un nouveau “ratissage visuel” d’une bâtisse sise au n°24, à la demande des locataires. Trois familles partagent une bâtisse de deux niveaux consolidés par des chevrons. Un trou est assez visible au premier étage.

Pour monter à l’autre étage supérieur, il faudra prendre le risque d’emprunter l’escalier exigu qui tangue sous les pieds. Force est de constater enfin que la Médina est en passe de devenir un centre transit, à la faveur du phénomène de squat des maisons dans la cité qui a pris ces dernières années de l’ampleur. “Beaucoup de familles transitent par la citadelle pour espérer obtenir un logement. Des indus occupants ont dû payer de l’argent. Ces familles achètent des pas de porte à 100 000 DA et plus”, confiera un natif de la cité, un propriétaire d’une douéra qui a requis l’anonymat.

Et de déplorer encore : “Une maffia gère et revend ces maisons fissurées et évacuées. En fait, c’est des dealers qui rôdent dans la cité qui sont au fait des mouvements d’évacuation des bâtisses et des opérations de relogement. La passivité de certains riverains et l’inaction des autorités ont évidemment encouragé ce commerce illicite de douérettes.” Les membres de la fondation proposent la création d’une structure de contrôle et de surveillance pour juguler ce trafic qui se pratique au vu et au su de tout le monde. 
 

H. H.

 

 


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