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Ces havres de savoir qu’on assassine

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Rabeh SEBAA Publié 14 Janvier 2022 à 23:00

© D. R.
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CHRONIQUE De : Rabeh SEBAA

“Et l’esprit immonde est là, qui remplit les lieux déserts.” (Paul Claudel)

Des salles de cinéma, des librairies, des galeries d’art, des pistes de danse, des théâtres et autres joyaux architecturaux transformés en lieux de remplissage de tubes digestifs inassouvis. Ou d’exposition de camelotes débarquant de contrées lointaines ou d’origine inconnue.

L'ivré aux critiques rongeuses des souris, aux ruminations ravageuses de l’ennui et aux crocs acérés de l’oubli. Voué à une destinée de ruines. À devenir un souvenir en haillons. Enseveli dans les rets d’une épaisse toile d’araignée, indignée. Un centre qui a longtemps rayonné sur la Méditerranée durant deux pleines et vivifiantes décennies. Et qui avait donné aux sciences sociales et humaines en Algérie leurs lettres de noblesse. À présent, piteusement ternies par le triomphe tapageur de l’insignifiance et la hargne démolisseuse de l’inconséquence. Soutenue par l’obstination désastreuse de l’incompétence. Tout l’envers blafard de la désilience. Un centre qui a vu s’exclamer Jacques Berque, Mohamed Arkoun, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Nawal Essadaoui, Ahmed Abed El-Jabiri et bien d’autres monuments de la pensée. Nationaux et étrangers. À commencer par sa cheville ouvrière, Abdelkader Djeghloul, dont le nom lui demeure intimement associé. Ou nos illustres collègues Ali El Kenz, Djamel Guerid, Dijilali Liabes, Mohamed Boukhoubza, Claudine Chaulet, Ahmed Benaoum ou Nadir Marouf. 
Le Centre de recherche, d’information et de documentation des sciences sociales et humaines( CRIDSSH). Hermétiquement clos depuis de nombreuses et scandaleuses années. Et ni les appels répétés au ministre de l’Enseignement supérieur, ni les lettres aux recteurs, ni la pétition adressée par la communauté universitaire au président de la République n’ont obtenu le moindre écho. Un silence entêté mais ostensiblement réjoui. Un silence qui donne l'impression de rire sous cape. Un silence qui ressemble fort étrangement à la jouissance que procure l’exercice du plaisir solitaire. Le plaisir inconsidéré du pouvoir discrétionnaire. Loin des tumultes qui nouent les tripes de la société. Loin des cris de détresse qui cassent les dents et les oreilles de la réalité. Loin du naufrage abyssal qui engloutit ce qui reste de l’université. Loin de tout semblant de contrariété. 
Et comme si les sciences sociales et humaines avaient besoin d’être encore plus étouffées, encore plus asphyxiées et plus oppressées, on s'est mis à les déposséder du moindre espace où leur esprit frémit. Des disciplines vouées à l’extinction depuis la fameuse réforme de l’enseignement supérieur. Ce condensé de syncrétisme idéologique, qui a ostensiblement affirmé sa préférence pour les sciences expérimentales et la primauté de la quantité sur la qualité. Au nom d’un démocratisme fortuit. Des disciplines cernées de toutes parts et inexorablement démantelées. Des disciplines qui se sont largement épanouies dans ce centre pendant ces fastes et intelligentes années. Un centre de recherche et de documentation qui avait impulsé de la vie dans une université aux membres copieusement engourdis. Un espace ouvert sur les arts, les cultures, la communication et toutes sortes d’échanges exprimant les pulsations et les palpitations vives de la société. Un havre pour des étudiants et des enseignants enthousiastes, ayant le sentiment d’appartenir à une communauté inspirée. Avec la forte conviction de contribuer à saisir, à comprendre et à interpréter les inquiétudes et les angoisses de leur société. De participer à faire avancer quelques-uns de ses pans vers la modernité. 
Puis, du jour au lendemain, plus rien. On prétexta d’abord des travaux de réaménagement. Puis des retards dans la réception. Puis le refus de toute explication. Et le silence obstiné devant toutes les incompréhensions et toutes les protestations. Le CRIDSSH reste irrévocablement fermé depuis de nombreuses années. Au moment où un institut étranger, qui lui fait face, draine des milliers de jeunes pour toutes sortes d’activités. De l’apprentissage de la langue aux manifestations scientifiques et culturelles, régulièrement programmées. Du cinéma, de la musique, de la poésie, des conférences et une bibliothèque digne de ce nom. Un centre étranger qui rayonne sur la ville avec sa forte présence culturelle et arstistique, à quelques mètres de cet espace hautement symbolique réduit au silence. À la désolation et à la consternation. Avant d’être dépecé et livré en pâture à des prédateurs du foncier qui guettent le premier signe pour le disséquer. Pour le morceler, le sectionner et le fractionner en échoppes pour babioles et autres amusettes pour badauds ahuris. Un centre de recherche clos, qui tombe dans l’escarcelle des rapaces du foncier. Comme tout autre espace convoité. Surtout quand il est situé dans des endroits stratégiques. Comme c’est le cas du CRIDSSH. Planté au cœur de la ville, dans l’artère commerçante et passante la plus prisée. Quelle triste destinée pour un espace qui accueillait des joutes oratoires et des pérégrinations envoûtantes de la pensée. Un espace dont la mémoire fertile saigne sans discontinuer. Comme d’autres lieux de création. Car c’est, à présent, au tour des espaces abritant la connaissance de subir le même triste sort que les lieux de culture. 
Des salles de cinéma, des librairies, des galeries d’art, des pistes de danse, des théâtres et autres joyaux architecturaux transformés en lieux de remplissage de tubes digestifs inassouvis. Ou d’exposition de camelotes débarquant de contrées lointaines ou d’origine inconnue. Des espaces métamorphosés sans le moindre rapport culturel avec leur récent passé. Bradés aux reptiles du foncier. Ou demeurant inconsolablement fermés. Au moment où des centaines de mosquées ouvrent leurs portes dans des quartiers qui en comptent déjà plusieurs. Parfois à quelques mètres les unes des autres. Jouxtant des mangeoires dérisoires qui se multiplient à une vitesse donnant le tournis. 
Cette désertification de l’univers culturel et scientifique ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Elle avale tout sur son chemin. Avec une insatiable avidité. Grâce à la complicité effrontée de ceux qui sont censés préserver ces espaces de leur déchéance et de leur dégénérescence éhontée. Ils les regardent périr, toute honte bue. 
La descente aux enfers de tous ces lieux de savoir et de culture est malheureusement le signe, au sens clinique du terme, de la décadence et de la disgrâce des symboles et des repères culturels de la société. Une société qui affiche son indifférence, son désintéressement, voire son aversion pour tout ce qui est en rapport avec le savoir, la connaissance ou la culture. Il y a lieu, sérieusement, de s’inquiéter et de se révolter. De ne pas se contenter de mettre le doigt sur les plaies. Les choses ont atteint un état extrême de gravité qui ébranle les ressorts fondamentaux de la société. Quand des pans du savoir et de la culture sont réduits à des lieux de pitance. Et quand des joyaux de l’esprit sont piétinés par les sabots bourbeux de l’ignorance. 
Un centre comme le CRIDSSH accueillait, sans discontinuer, des manifestations scientifiques et culturelles ainsi que des activités de recherche de très haut niveau. Au point qu’il était devenu une référence dans le pourtour de la Méditerranée. Les archives qu’il abrite, jusqu’à présent, sont là pour en témoigner. Des archives et des ouvrages cloîtrés depuis des années. Des livres esseulés, qui sentent puissamment l’abandon et le moisi. Condamnés à mener silencieusement leur vie solitaire en ressassant langoureusement leurs rêves de papier. Tirés de temps à autre de leur torpeur et de leur moiteur par quelques souris délurées. Des souris qui se savent en territoire définitivement conquis. Solidement persuadées qu’elles se trouvent dans la bibliothèque d’un centre définitivement abandonné, où aucun rat ne mettra plus jamais les pieds. Alors elles nomadisent. Elles gambadent allègrement de rayon en rayon, de livre en revue et de document de travail en encyclopédie. Grignotant quelques pages au passage. Pendant que les jours s'effeuillent et se défeuillent maussadement. À l’ombre râblée du reniement et du déni. 
Des livres, des manuscrits et des documents précieux, pris en otage par les vigiles de la stupidité et du mépris de la chose lue. Vouant inexorablement l’imagination de ce pays à l’exil. Et c’est pour cela que toutes ces bibliothèques, ces centres de recherche, ces lieux culturels ou de connaissance peuvent rester fermées avec leurs cadavres cartonnés. Tous ces cadavres encerclés, comme dirait Kateb Yacine. Des livres et des documents que personne ne pourra sentir, tenir dans ses mains, serrer contre sa poitrine ou humer avant de les explorer. Des livres, des documents et des archives d’un centre affreusement séquestré. cloîtré, claustré, claquemuré. Avant d’être livré aux exterminateurs invétérés. Ces dévastateurs se sustentant voracement du culte du foncier défoncé. Comme devant un totem figé. Au moment où des centaines de milliers d’autres livres fleurissent sous d’autres cieux. Des livres qui s’écrivent. Des livres qui se lisent. Des livres qui vivent et qui se vivent. Des livres qui se jouent au cinéma, en pièces de théâtre et qui se chantent dans des sociétés qui s'instruisent. Par la science, la lecture, le théâtre, le cinéma, la peinture et les chants. Car c’est bien par les chants que les peuples quittent leur enfance pour entrer dans le règne de la civilisation, nous disait Hölderlin. Des peuples qui s’émerveillent. Au moment où l’on veut condamner l’imagination du nôtre au sommeil.

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