L’Actualité LOUISA AÏT HAMOU, UNIVERSITAIRE ET MEMBRE DU RÉSEAU WASSILA

“Ces violences nous rappellent les horreurs de la décennie noire”

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Samir LESLOUS Publié 31 Janvier 2022 à 00:04

© D. R.
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La loi de 2015 contre  les violences faites aux femmes a mis en exergue l’article sur le “pardon” !  Comment voulez-vous que notre société s’en sorte indemne et apaisée ? Bien au contraire, on érige en modèles les criminels puisque les nouvelles générations  constatent  que ceux-ci  n’ont  pas été sanctionnés pour les crimes qu’ils ont commis. 

Liberté : Le réseau Wassila est connu depuis le début des années 2000 pour son combat pour les droits des femmes. Aujourd’hui, plus de 20 ans après, quel état des lieux dressez-vous globalement de la situation des droits des femmes en Algérie ? Votre lutte a-t-elle porté ses fruits ? 
Louisa Aït Hamou : Le principal objectif du Réseau Wassila, à long terme, est l’égalité entre citoyennes et citoyens et l’élimination de la violence contre les femmes, qui est le pilier, l’outil du maintien des discriminations et de l’inégalité. Un des principes fondamentaux qui permet des relations pacifiées est l’égalité des droits dans toutes les sphères de la vie sociale. Il est évident que l’on n’y est pas encore et, en tant que militantes, nous estimons que les changements pour une citoyenneté pleine et entière sont encore à revendiquer. Il y a eu quelques avancées, mais insuffisantes, et ce, grâce, aux actions multiples de plaidoyer auprès des institutions, grâce au travail de terrain et aux campagnes de sensibilisation. 
Ce que l’on peut retenir globalement de ces deux dernières décennies est que les violences contre les femmes ont été rendues plus visibles. C’est une question moins taboue ; des victimes osent en parler et portent plus souvent plainte contre leur agresseur, surtout lorsqu’elles sont soutenues, même si elles n’obtiennent pas toujours justice. 
Au niveau de la loi, il y a eu  des amendements assez limités au Code de la famille, un amendement au Code pénal qui pénalise le harcèlement au travail et les amendements de 2015 pénalisant la violence contre les femmes... Malheureusement les lois restent encore formelles, peu appliquées concrètement.

Ces dernières années, la société est frappée de plein fouet par le phénomène des féminicides. Les chiffres sont alarmants. Que révèle ce drame ? 
Oui, les féminicides sont le résultat final de violences quotidiennes qui peuvent durer toute une vie et pour lesquelles les victimes ont souvent alerté leur famille, les autorités, sans réponse. Ceci est révélateur d’un manque de volonté politique d’affronter ce problème très grave, qui touche les femmes et impacte directement les enfants et toute la société. Nous avons besoin des chiffres des services de santé, des services de médecine légale, des commissariats et des gendarmeries, de la justice. Seules des études au niveau national nous donneront une idée de l’ampleur du phénomène et de son évolution, et de la manière dont il est traité par la justice. Le chiffre noir reste celles qui n’ont pas pu demander de l’aide.
Ce que nous avons observé lors de notre travail de terrain au Réseau Wassila, c’est qu’il y a des violences monstrueuses, extrêmement graves, dont la fréquence s’est amplifiée au cours des années. Ces violences nous rappellent les horreurs de la décennie noire. D’ailleurs on peut se poser la question quant à l’effet de la loi sur la réconciliation qui n’a pas nommé le bourreau ni la victime et, pis encore, qui a pardonné aux criminels, aux violeurs… Et sur le même principe, la loi de 2015 contre les violences faites aux femmes a mis en exergue l’article sur le “pardon” !  Comment voulez-vous que notre société s’en sorte indemne et apaisée ? Bien au contraire, on érige en modèles les criminels puisque les nouvelles générations constatent que ceux-ci n’ont pas été sanctionnés pour les crimes qu’ils ont commis. 

Souvent, ces drames sont réduits à des faits divers. Pourquoi, selon vous? 
Ce sont des faits qui reviennent régulièrement et donnent à réfléchir. Ils prennent une autre signification car nous ne sommes plus devant des évènements exceptionnels mais dans un fonctionnement social. Est-ce que le meurtre des femmes est nécessaire, “acceptable” pour le “bon fonctionnement social” ? Dans quel objectif ? Conserver un statu quo politique ?  Donner des gages à la catégorie la plus conservatrice de la société ? Ce qui est très grave est que des medias non seulement justifient ces crimes, ce qui constitue une deuxième violence contre les femmes. Certaines chaînes de télévision utilisent la détresse des femmes pour faire le buzz en les présentant comme responsables de leur sort. On invite l’agresseur sur le plateau (époux, frère ou autre), on le transforme souvent en victime, on invite un religieux et parfois même un homme de loi qui font la morale à la femme et tout doit retourner dans “l’ordre social”. Cette violence symbolique est terrible dans ses conséquences. Elle fortifie les agresseurs dans leur “bon droit” de violence et les victimes potentielles dans une “impuissance” indépassable ! 
Une médiatisation des violences contre les femmes et des féminicides est éthique et respectueuse de la victime si elle sert à dénoncer ces crimes pour alerter l’opinion et les pouvoirs publics, si elle informe des outils de prévention et des moyens de la combattre. C’est ainsi qu’elle peut être utile.  

La femme est doublement victime de son statut juridique, fruit de pesanteurs politico-idéologiques et d’un système social fondé sur le patriarcat. Qu’en est-il au juste, d’après vous ? 
Les femmes sont victimes du statut juridique subalterne qui leur est conféré et des valeurs du système patriarcal bien ancré dans notre société.  La loi est là, en principe, pour protéger les citoyens et les citoyennes ; son rôle est donc essentiel. Ses avancées ne devraient pas être fictives, formelles, pour répondre aux sollicitations internationales ; elles doivent être appliquées. Ainsi, nous avons observé que les praticiens de la justice se sont peu emparés des amendements au Code pénal de 2015 concernant la pénalisation des violences contre les femmes et certains font appel au “médiateur”, ce qui est une aberration quand on est devant un délit de violence ou un crime.
Le statut juridique des femmes, particulièrement tel qu’inscrit dans le Code de la famille, en fait toujours une “citoyenne sous autorité masculine”. Il ne tient pas compte les bouleversements sociaux qui se sont opérés ces dernières décennies. 
Des études montrent que le statut des femmes dans les familles a changé. Au vu de tous ces changements sociaux, comment peut-on encore conserver un Code de la famille aussi inégalitaire et caduque ? Le rôle de l’Etat est de protéger les Algériens et les Algériennes de toute forme de violence et, pour ce faire, de respecter le principe d’égalité en droits entre les femmes et les hommes. Nous pouvons donc dire qu’il reste encore beaucoup à faire au niveau de la loi. Mais la loi n’est pas suffisante, il y a tous les secteurs de la vie sociale : l’école, la santé, l’emploi, le politique, qui doivent remettre en question les discriminations inscrites dans leur fonctionnement. Et là, le travail est immense. Le Code de la famille est la “cerise sur le gâteau” d’un amoncellement de discriminations dont il faut parler et qu’il faut combattre. 

On entend souvent dénoncer l’insuffisance, voire l’inexistence de prise en charge juridique et psychologique des femmes victimes de violences. Qu’en est-il aujourd’hui ? 
Oui la prise en charge juridique et psychologique des femmes victimes de violences est nettement insuffisante. Mais pas seulement.  Un des problèmes majeur qui se pose à elles est l’hébergement. C’est leur angoisse et la nôtre, lorsque nous voyons arriver à notre local, en fin d’après-midi, une femme victime de violences qui a quitté le domicile familial. Elle a raison d’avoir fui pour se mettre à l’abri d’un criminel potentiel, mais que faire ? Où aller ?  La famille est dans un état de déliquescence telle que, souvent, on ne peut plus compter sur elle. Les amis acceptent de l’héberger mais pour une nuit ou deux. L’hôtel ? Elle n’en a pas les moyens. Un centre d’hébergement ?  Il n’y en a que deux sur Alger et, très souvent, il n’y a pas de place ;  les femmes peuvent être admises en urgence pour une nuit sur réquisition de la police. Et après ?...  Après, on s’étonne et on culpabilise la femme : “C’est de sa faute, elle n’avait qu’à pas rester chez son mari...”  Car en effet, de guerre lasse, elle retourne au domicile conjugal/familial parce qu’elle n’a pas d’autre solution.  Certaines, cependant, parviennent à braver tous ces obstacles et trouvent une baraque qu’elles louent dans un bidonville, une location ou une colocation dans un garage ou un réduit, ou encore squattent une carcasse d’immeuble.
La violence conjugale et/ou familiale quotidienne tue à petit feu et peut mener au féminicide. C’est pour cela qu’il est impératif d’établir un véritable protocole de prise en charge pour les institutions qui reçoivent les victimes. La prise en charge psychologique et juridique fait partie de ce protocole, même si on sait que c’est insuffisant. 

Qu’est-ce qui doit être fait, à votre avis, pour en finir ou au moins réduire ce phénomène aux répercussions destructrices sur la famille et la société ? 
Chacun et chacune d’entre nous, toute la société, les institutions, l’Etat, doivent mesurer les dégâts produits par cette violence sur les personnes mais aussi sur les liens sociaux. Que veut-on ? Continuer à reproduire l’impunité et par conséquent la violence ou mettre en place concrètement des moyens de la réduire ? Les moyens pour au moins diminuer les violences contre les femmes existent, il suffit d’une volonté politique pour les mettre en œuvre. Au niveau de la loi, il est urgent de supprimer la clause du pardon car celle-ci annule tous les amendements au Code pénal de 2015 concernant les violences faites aux femmes. Lorsque la femme victime de violence porte plainte contre son agresseur, la justice doit prendre en considération le certificat de médecine légale quel que soit le nombre de jours d’incapacité de travail temporaire (ITT). Elle doit également prendre en compte le certificat délivré par un professionnel de la santé mentale car la violence a des effets destructeurs sur la personne ; elle peut mener à la dépression et même au suicide. La justice doit protéger la victime et non pas l’agresseur. Pour cela il faut maintenir la femme et ses enfants à la maison et éloigner l’agresseur du domicile familial ou conjugal pendant l’instruction. Le signalement des violences par les professionnels de santé doit être obligatoire car il peut sauver des vies. Il faudrait qu’il y ait un système d’alerte pour lutter contre les différentes formes de discriminations dans toutes les institutions. Les lois doivent être égalitaires. C’est un préalable à la prévention de la violence contre les femmes.
 

Propos recueillis par : SAMIR LESLOUS

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