L’Actualité TASSADIT YACINE, ANTHROPOLOGUE

“Jean Amrouche avait une admiration sans borne pour Krim Belkacem ”

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Hassane OUALI Publié 19 Mars 2022 à 21:20

© D. R.
© D. R.

Figure intellectuelle et politique majeure, Jean Amrouche n’a pourtant pas eu la place qu’il mérite dans le récit national. L’anthropologue Tassadit Yacine nous explique dans cette interview les raisons de son exclusion et rappelle combien était important le rôle joué par le fils de Fadhma Ath Mansour dans la guerre de libération nationale. 

Liberté : Quelle  a  été la  place  de Jean Amrouche  dans  la  Révolution algérienne ? Quels étaient ses rapports avec les dirigeants du FLN tout particulièrement ?
Tassadit Yacine :
La présence de Jean Amrouche a été centrale au sein du FLN. Il ne faut pas prendre cette centralité au niveau des décisions politiques ni au niveau de l’organisation  interne du FLN ; car Jean Amrouche n’est pas un politique, comme il le dit lui-même, ni un intellectuel organique (au sens gramscien du terme), mais un élément important en raison de son histoire singulière – Kabyle, chrétien, combattant algérien acharné pour l’indépendance et francophone assumant la culture française – qu’il met au service de l’Algérie sans avoir à renoncer à aucune des composantes de son histoire et de sa personnalité. C’est donc un intellectuel humaniste chargé de la défense des opprimés. 

À partir de 1954, Amrouche ne distingue plus l’Algérie, ce peuple, de sa propre personne. Il fait corps avec la nation émergente. Voilà pourquoi il a compté parmi les intellectuels  les plus radicaux qui ont compris la nécessaire et douloureuse séparation d’avec la France, tout en militant pour ses valeurs d’humanisme et de justice, pour ses mythes et rites chevaleresques.

Comment s’est-il éveillé à l’idée de l’indépendance ? 
Jean El-Mouhoub n’a pas “rejoint” le FLN par génération spontanée ni sous l’effet d’une pression quelconque. Son engagement est le produit d’une longue maturation, depuis les années 1930 déjà, en Tunisie et ensuite en Algérie, avec ses premiers écrits où l’on voit poindre cette quête “éclatante” d’histoire, de terre et d’ancestralité avec l’Eternel Jugurtha et Chants berbères de Kabylie… Même s’il est du bon côté de la barrière, Jean Amrouche s’est formé au nationalisme sur le tas, grâce à l’observation directe : l’expérience tunisienne puis algérienne, les discriminations de la colonisation, sans oublier la lutte contre le nazisme, ce qui a fait de lui un proche du général de Gaulle.
Amrouche a réalisé des reportages en Kabylie pour le journal Combat (dont on a conservé quelques textes) avec Camus. C’est précisément l’année 1945 qui constitue un tournant dans sa vie politique et qui le contraint à s’engager aux côtés des Algériens avec Ferhat Abbas, avec qui il partageait la même vision culturelle et humaniste et dont il conservera l’amitié et le compagnonnage politique jusqu’à son décès. Pour résumer, on peut dire que Jean Amrouche, homme de lettres proche d’Edmond Charlot, des surréalistes (André Breton), des grands intellectuels de l’époque (Claudel, Jouhandeau, Ungaretti, Giono), s’engagera de lui-même dans la lutte pour l’indépendance en tentant d’éclairer les politiques français, de Gaulle en particulier et son émissaire en Algérie. Au général Catroux, il dira, en 1944, “il y a sept millions de Jugurtha en Algérie”. 
Avant 1945, il n’est pas encore indépendantiste mais, à l’instar de Ferhat Abbas, il plaide pour l’égalité des droits, la,fin du code de l’indigénat. Comme Kateb Yacine, l’éveil de la conscience politique radicale se fait au moment du massacre de milliers de personnes en Algérie, y compris dans sa propre région.

Ses liens avec les dirigeants de la Révolution, d’une part, et ses relations avec le pouvoir de De Gaulle, d’autre part, avaient-ils un impact dans les négociations devant aboutir à l’indépendance de l’Algérie ? 
À partir de 1954, ses articles dans la grande presse (L’Observateur, Le Monde, Le Figaro, Témoignage chrétien, etc.) sont “lus et très appréciés” par les dirigeants algériens, disait Réda Malek, mais ce sont aussi ses émissions radio à l’ORTF où la question algérienne et celle des colonies était très présente. 
Jean Amrouche est, dirons-nous aujourd’hui, un homme de lobbying, un influenceur, un démarcheur au service de l’Algérie, un messager. Il tente de faire connaître le problème algérien aux journalistes, aux politiques, aux écrivains à l’international. Il se lie d’amitié, en dehors d’André Gide, avec François Mauriac dont on connait les écrits dans l’Express : son fameux bloc-notes. C’est à lui qu’il s’adresse, en 1955, pour réclamer l’indépendance de l’Algérie, c’est-à-dire moins d’un an après le déclenchement du conflit armé. Il se brouille avec ses amis Camus (par exemple) et Germaine Tillion dans un article magistral “Algeria fara dase” (l’Algérie se fera d’elle-même) à qui il reproche une approche partiale et une vue très courte du drame algérien.Pour Amrouche, les camps de regroupement – comme pour Rocard d’ailleurs – illustrent un génocide programmé. Il écrit régulièrement dans El Moudjahid sous pseudonyme. Il rédige des textes, entretient une correspondance suivie avec de Gaulle et avec le FLN, en particulier Krim Belkacem pour qui il a une admiration sans borne et sur lequel il projetait d’écrire un livre inspiré par son courage et sa détermination.
Pour le FLN, Amrouche est important parce qu’engagé du côté algérien et parce qu’il jouit d’une grande renommée dans le champ intellectuel français (Gide, Mauriac, Claudel, Breton, Riceur, Bachelard, etc.) et, en partie, du côté des gaullistes. La réserve est grande pour ceux qui étaient favorables à l’Algérie française, comme Michel Debré, qui fait en sorte qu’il soit renvoyé de l’ORTF, en 1958, après son article “La France comme mythe et comme réalités”. L’évolution du drame algérien, surtout après 1958, l’a amené à se faire “auto-émissaire” entre l’Algérie et la France dans le but d’arracher l’autodétermination, le droit des Algériens de disposer d’une patrie, d’un nom qui soit le leur et qu’ils en soient fiers. 

Jean Amrouche a-t-il joué un rôle quelconque dans les Accords d’Évian ?
Encore une fois, tout ce qui vient d’être dit a été une longue préparation pour aboutir aux Accords d’évian. Amrouche s’est saisi de sa relation personnelle avec de Gaulle, en qui il avait une confiance aveugle, parce qu’il estimait que c’était le seul politique à apporter une solution à la guerre, ce en quoi, il ne s’est pas trompé. Mais à partir de 1959, en particulier, les liens ont été intenses. Jean Amrouche, par ses rapports établis au nom du FLN, éclaire le général et son groupe pour arracher un cessez-le-feu d’abord, ensuite rendre possible l’avènement de l’indépendance. Parmi les Algériens, il était proche comme déjà dit de Krim Belkacem, Mehri, Bentobbal, Boussouf, Ben Khedda… Chez les Français, Jean-Louis Joxe et tous les proches de de Gaulle. Il a pesé de tout son poids pour amener à la signature des Accords du 18 mars. Il faut, cependant, rappeler que Jean Amrouche était déjà fatigué, mais il était en étroite relation avec Ferhat Abbas et Abderrahmane Farès. Il compte parmi les rares journalistes à avoir bénéficié d’une accréditation du GPRA pour participer aux Accords d’évian. Comme on le sait, il est décédé un mois après la signature de ces accords, le 16 avril 1962. Les membres du FLN ont ramené un peu de terre algérienne pour la jeter sur son cercueil. Geste magnifique, significatif, pour ceux qui ont connu l’homme et son combat.

Comment expliquez-vous que cette personnalité de premier plan soit quasiment effacée des livres d’histoire et de la mémoire nationale ?
L’Algérie est indépendante, c’est l’objectif essentiel pour Jean, comme pour tous ceux qui ont milité pour une Algérie démocratique, plurielle, multiconfessionnelle.
Ce qui est surprenant, c’est qu’en dehors des anciens du FLN (presque tous disparus aujourd’hui), personne ne se souvient de lui. Ma génération ignore tout de son combat. J’ai rencontré Amrouche par la littérature et en France… C’est vous dire l’encagement intellectuel qui a sévi en Algérie. 
L’université, ce haut lieu de savoir, n’a pas été à la hauteur de ses responsabilités : assurer la transmission et donner à connaître le parcours de cet (ces) intellectuel (ls) hors normes : Jean Sénac, Dib, Mammeri, Feraoun, Anna Gréki, etc. Les politiques, n’en parlons même pas.C’est autour de cette scotomisation de la mémoire, de cette falsification de l’histoire que, malheureusement, s’est construit le récit historique. C’est une véritable épuration symbolique qui s’est opéré et dont ma génération n’avait pas conscience. On oublie que les nations sont une construction humaine. 
En 1954 , il s’agissait d’un projet de vision “sociale” commune à l’élite “algérienne” et “européenne” laïque, multiculturelle, ouverte sur la Méditerranée, purement et simplement barrée des écrits et des mémoires.

Son exclusion du récit national est-elle due à sa vision d’une Algérie plurielle ?
Il ne faut pas oublier le renversement opéré en 1962, l’orientation culturelle ; l’arabisation, d’une part, l’islamisation, de l’autre. Le futur état algérien, en principe laïc, qui adopte l’islam comme religion officielle, un parti unique s’appuyant sur l’armée. Le résultat, c’est quoi ? Évincer en toute logique ces patriotes déterminés à arracher l’indépendance et, sans doute, tout aussi déterminés à continuer à défendre le peuple algérien. Je n’en sais rien… C’est ce que je crois, en tout cas. 
Tous ces éléments font que le récit national est une construction fondée davantage sur une mythologie favorable aux candidats au pouvoir en 1962, qui se perpétue sur une réalité historique et une situation sociale “concrète”, celle des Algériens dans leur complexité, leur diversité, leur profondeur historique, qui n’est rien d’autre qu’une formidable richesse. Pour cette raison, il est vrai qu’on peut légitimement penser qu’Amrouche a été ostracisé par l’idéologie dominante, ce qu’on peut amèrement regretter. Mais hélas, son cas ne fait qu’apporter une pierre de plus à un récit national tronqué, parce qu’il s’est construit dans les mensonges et les faux-semblants.
 

Entretien réalisé par : HASSANE O.

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