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Quand l’écrivain algérien souffre du complexe de Caïn

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Amin ZAOUI Publié 23 Février 2022 à 21:14

© D. R.
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Entre la jalousie et  la  haine, il y a tout un fossé ! Dans le monde des écrivains, la jalousie est un vécu quotidien, un comportement courant, compréhensible, admissible et tolérable. Mais dès que cette jalousie littéraire se métamorphose en haine personnelle, elle devient écœurante et répugnante. Dans l’espace intellectuel et littéraire, la haine est une gangrène infecte. Un état contre-productif. Une énergie négative. On ne peut pas imaginer une personne censée être productrice de valeurs de la beauté et du bon devenir une caisse de résonance de la haine ! 
Certes, à travers le monde, cet état de fait existe depuis des siècles, les écrivains ne se supportant pas les uns les autres. L’amitié entre les écrivains est en effet chose rare. L’exception confirme la règle.    
En Algérie, notre société intellectuelle et littéraire, celle des écrivains en particulier – si tant est qu’elle existe – souffre d’une haine qui atteint le plus haut degré sur l’échelle des maladies psycho-littéraires. Cette nouvelle maladie psychique dont souffrent des écrivains est caractérisée par une cruauté inhabituelle. On ne peut que la classer dans les catégories des complexes psychiques les plus aigus et les plus graves. Freud a placé le complexe d’Œdipe au centre de sa réflexion et de ses recherches en psychologie. Ce complexe repose, comme chacun le sait, sur le désir inconscient pour le fils de tuer le père pour s’approprier la mère. L’écrivain algérien, quant à lui, souffre d’un autre complexe psychologique qui régit son comportement et ses pensées : le complexe de Caïn. Qu’est-ce que le complexe de Caïn ? Le complexe de Caïn, c’est le désir permanent de “tuer le frère” assorti d’une haine et d’une jalousie excessive. Si Freud considère le complexe d’Œdipe comme un éclairage du fonctionnement psychique, le complexe de Caïn nous indique l’approche la plus efficace pour comprendre la paralysie chronique et organique qui immobilise la société littéraire algérienne.
Les écrivains algériens ne souffrent pas du complexe d’Œdipe, bien que l’image de la mère dans la littérature algérienne cache une tout autre image de la femme. Ils ne cherchent pas à tuer le père littéraire, les doyens ou les aînés dans leurs tombes, mais ils sont atteints du complexe de Caïn. Assoiffés de pouvoir illusoire, ils ne désirent que tuer “le frère” littéraire. Buveurs du sang symbolique de leurs concitoyens littéraires ! 
L’univers mental de quelques écrivains algériens vis-à-vis de leurs frères écrivains est saturé de haine et de violence. Une fascination morbide pour l’élimination sociale, culturelle, institutionnelle, politique, symbolique et même physique ! L’écrivain algérien veut se lanterner seul dans la patrie déserte de la littérature, loin de tout compagnon ou concurrent. Hanté par la culture chevaleresque, il se voit en combattant contre les moulins à vent ! Don Quichotte ! Usant de tous les moyens abjects et fétides, les commérages, les mensonges, le proxénétisme intellectuel pour tuer son frère ! Usant des réseaux sociaux, dissimulé sous des pseudonymes, sous de faux profils, pour éliminer son frère. Usant du populisme religieux, de l’hypocrisie moraliste, de l’arabisme périmé, de l’opportunisme institutionnel, l’écrivain algérien cherche à tuer son frère afin d’accaparer le ciel littéraire illusoire ! Il aime marcher sur le corps de son frère, sucer la moelle de ses os !  
Cannibalisme littéraire ! Cannibalisme politique. Cannibalisme religieux. Cannibalisme linguistique. Cannibalisme régional. 
Au nom de la religion politisée, des écrivains mangent d’autres écrivains. Au nom de l’arabisme populiste, des écrivains dévorent d’autres écrivains. Au nom de l’opportunisme politique ou institutionnel, des écrivains dégustent la chair d’autres écrivains. Au nom d’un régionalisme maladif, des écrivains se constituent en meute de chiens enragés errants pour attaquer tout autre écrivain sur leur chemin. Pour faire plaisir au populisme politico-religieux, les écrivains sont prêts à se métamorphoser en vampires !  
L’écrivain algérien préfère être tout seul, même dans un désert littéraire ! Il veut ressembler au coq de la basse-cour, la basse-cour littéraire ! Au croque-mort du quartier ! Lorsqu’un écrivain algérien a gravi une marche, il prend avec lui l’échelle afin qu’aucun autre écrivain ne le rejoigne ! La haine aveugle d’un écrivain est à l’image de sa petitesse, de sa mesquinerie et de son charlatanisme intellectuel. 
Dans les années 1980, le plus célèbre des écrivains arabophones algériens de l’époque, Tahar Ouettar, a perdu le contrôle de ses nerfs en apprenant que Rachid Boujedra venait de publier, et pour la première fois, un roman en langue arabe. C’était Le démantèlement publié en 1982. Par peur de l’ombre que lui faisait Rachid Boudjedra, Tahar Ouettar, hors de lui, secoué par le complexe de Caïn, n’arrêtait pas de clamer dans les cercles d’intellectuels et de journalistes : “Que ce Boudjedra reste dans la langue française, qu’il nous laisse tranquilles dans notre arabe !” Ce fut le début d'une guerre sans merci entre les deux écrivains, qui ne s'arrêtera qu'à la mort de Tahar Ouettar (que Dieu ait son âme) en 2010. 
En somme, de tout ce carnage littéraire ou intellectuel, de toutes les victimes du complexe de Caïn, c’est le pouvoir politico-religieux populiste qui est gagnant. Et pour diviser le front des intellectuels et nourrir ce complexe de Caïn, les vampires de la culture sont les proxénètes du populisme politique et religieux ! 
 

Par Amin ZAOUI
 

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