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“Social” vue sur mer et autres bidons-villas

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Kamel DAOUD Publié 02 Février 2022 à 23:51

© D. R.
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Par : Kamel DAOUD
ÉCRIVAIN

En remontant du vieux port, la mer se retrouve à votre gauche, comme un pan onirique de votre vie. Aujourd’hui, elle a ce bleu qui fait trébucher le cœur, lui fait rater une marche imaginaire. Un bleu lumineux, comme si elle était vivante et heureuse et cherchait à séduire, pas à noyer. Une autre vie se rappelle à vous en la contemplant : celle où vous n’avez pas les mêmes habits, ni le même prénom, l’autre vie. Celle qu’on rêve quand la pesanteur s’aggrave avec les soucis. Plus haut, il y a ce rond-point traversé des rails du futur métro. Mostaganem l’attend depuis des décennies. Le carrefour distribue vers la ville, qui va se dégringoler jusqu’en bas pour se nourrir au ras des bateaux, ou fait remonter vers la forêt juchée sur la montagne qui arrive de l’est. Ici encore la beauté est légère, ouverte, comme un prénom aimé. Le ciel y retombe dans sa totalité dans les yeux et la lumière est chargée de transparence qui frise la vérité. Tout semble net, lointain, accessible, précis comme la révélation. Les arbres verts donnent au bleu de la mer un contraste de paradis. Puis, d’un coup tout cesse car on commet tous l’erreur de baisser le regard pour scruter ce qui se présente face à soi : les immeubles nouveaux, les “cités”, les relogements, l’urbain du baril. Hideux, énormes, sals et anciens, neufs et dégradés. Mostaganem se reconstruit partout en se détruisant. Partout des logements sociaux avec vue sur mer, des densifications monstrueuses, des cubes de rêves et de ciment. Personne ne veut un pays, tout le monde veut un logement. Ici, les noms des walis qui ont saccagé la ville sont connus. On connaît surtout la puissance de cette caste, elle s’étend des carrières, à l’esthétique des ronds-points. Les belles maisons de bois sur piloris sur mer avaient été détruites pour être remplacées, aux Sablettes, la vieille plage, par d’hideuses arcades à la Zoukh, aujourd’hui en prison. On érigea la laideur. Si près de l’éternité méditerranéenne, ce ne sont pas des restaurants où l’on peut manger, des terrasses, des lieux touristiques, mais des “logements sociaux” ou autres qui s’entassent comme des déportés. Les meilleurs terrains sont pour cette revanche sur le sort et l’exclusion coloniale. Rien sur des kilomètres, que des arbres sur du vide parce que après le “gang” de Bouteflika on ne donne plus de terrains pour les projets, aucun Qatari riche n’a transformé le sable en rêve, les ministres islamistes du Tourisme y ont à peine réussi à créer un hôtel selon la charia et la non-mixité des piscines, et on sait tous que gérer c’est geler les projets et que bien attendre, et faire attendre, c’est éviter la prison. Mais dans la ville, le massacre de l’histoire ancienne et du futur touristique et affligeant, il broie le cœur. Que du vide ou du ciment, malgré de belles terrasses pour piqueniqueurs, récemment ouvertes. 
En haut de la ville, là où le plateau d’une montagne affleure le ventre impossible du ciel, la forêt s’interpose avec sagesse et ombre. Ce lieu, ce “plateau” ouvre d’un côté sur la mer, d’un autre sur l’arrière-pays. Des fermes qui donnent, à l’ouest, sur la ville ancienne : la paysannerie mostaganémoise dédaignée, autrefois, par les vieilles familles locales et prestigieuses. C’est ici, en haut de Mosta, vers l’est, qu’on retrouve l’une des œuvres maléfiques de Bouteflika : une cité de “la concorde”, El-Wiam, composée de relogés, de logements sociaux serrés comme des rescapés, de terriers, de poutres et de débris. On y construit à tout-va, des cubes par milliers, qui encerclent la vieille ville. Ni place, ni terrasse, ni parking ni lieu de loisir, ni bonheur. Reloger ? C’est le but de l’indépendance et le “déménagement” par camions et youyous est la preuve qu’on va marcher sur la Lune. 
Le lieu magnifique aurait pu servir à créer de l’emploi, du tourisme, du plaisir, du standing, il sert à reloger dans le vrac et l’indistinct, la hâte et l’obsession du bilan. Amoncellement de saleté, insécurité, ennui et oisiveté dangereuse y font la cartographie. D’ailleurs, le but des plus jeunes, c’est d’avoir un logement social pour sortir de la précarité puis de prendre la mer pour s’installer à Toulouse, l’autre Mostaganem de la France. On s’y glisse, erre, s’afflige, puis une envie de pleurer, idiote et bête, vous surprend tant la laideur, le gâchis est immense. 
Face aux “cubes” de l’indépendance, se dresse une autre carte : les bidons-villas. Familles moyennes en exode vers l’extérieur pour échapper à l’usure du legs colonial urbain, enrichies ou étouffées. Des villas laides, éparpillées comme tombées d’un camion, sans plan urbain, ni tracé, ni place, ni équipements… : une autre ville, entière et fracassée, désordonnée comme dans une fuite des pierres. Ce sont les terrains sans acte que l’on se vend entre “famille”, sur “témoins” ou par prédation, raconte-t-on sur place. La technique, affirme-t-on encore, c’est de tracer parfois à la chaux un terrain à bâtir et d’attendre si des propriétaires se manifestent avec leurs “actes”. Si rien n’arrive, on le vend “sur parole” à des gens venus d’ailleurs qui y érigent des villas qui se tournent le dos à moitié, au trois quart, ne se font jamais face. Architectures du chapeau magique, née d’un soir comme des infidélités. Quelquefois, ce sont des terrains de familles en conflit ou “sans papiers”, etc. C’est une zone foncière “libérée”, une géographie du non-droit selon le droit du bras, avec vue sur mer aussi. “L’État” n’y vient jamais, n’ose pas. Ici on vend, on construit et on attend l’acte, quand l’État n’aura même plus de pantalon, un jour ou l’autre. Il y aura toujours une “régularisation”, un jour ou l’autre... Comme un effacement des dettes. Une remise à zéro du zéro national. 
Le “non-État” fait face, dans l’abstrait, au “trop d’État” en bas. A la plage du Mejdoub que des bénévoles nettoient sans cesse, si ancienne, si belle et antique, le lieu avait été aménagé, en beau et en bien. Mais il reste vide avec des poteaux difformes. A peine un vendeur de sardines grillées qui persiste : ici, rien ne se vend, rien ne s’achète. Mostaganem est une ville-pôle du tourisme interne, mais il n’y a presque pas de restaurants sur la côte, d’hôtels low coast, de terrasses surtout. Il y a certes le ciel, il y a la mer assise sur les genoux du ciel comme toute la beauté, il y a la terre, mais il manque “l’autorisation”. On en donne tellement rarement à ceux qui veulent “commercer”, créer des espaces, offrir un service : c’est la gestion par le “non”, le refus. Contraire absolu de la gestion par le déni dans les cités “concorde”. 
Deux extrêmes : au pays du bras on leur permet tout, mais à ceux qui ont des mains, on interdit presque tout.
Étrange ville, ancienne, comme déclassée par l’immobilité, désirée par le tourisme interne mais donnant plus sur le vide que sur la mer, vacante, errante, belle, avec tant de lumière, conservatrice, chère mais inhabitée. Cela explique en partie un étrange paradoxe : c’est ici que veulent venir les touristes algériens de l’intérieur et c’est d’ici que partent les chaloupes de harraga. C’est à dire que le lieu même qui devait inventer le loisir invente le départ.

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