Chroniques

L’homme qui portait la cravate de sa mort

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Kamel DAOUD Publié 17 Février 2022 à 10:16

Par : Kamel daoud
Écrivain

Mi-mars 1962. L’homme est assis dans la véranda d’une maison inconnue. Il a le front posé dans la paume de sa main, comme on le fait généralement contre le souci, la fatigue ou pour rester concentré. On ne le distingue pas avec certitude, mais l’homme lit un journal ou un rapport. Le mobilier est simple : un salon en fer forgé, des arbres qui emapêchent le ciel d’apparaître et, face à l’ombre racée, une lumière vive : celle d’un matin ? D’un 

midi ? On ne le sait pas, mais le ciel entier ne devait pas être loin du jardin. Malgré la verdure monochrome, le lieu n’a pas de couleur et n’en aura pas sur la photo en noir et blanc. 
“Il était seul, moi aussi. Je marchais dans la maison. Elle était calme, pas d’agitation, un jour férié ou un après-midi, pas de rotation sur Évian. Je l’ai surpris, il ne m’a pas vu tout de suite, j’étais un peu dans son dos. J’ai glissé légèrement vers son profil à lui. Je crois que j’ai fait seulement une photo. Le sentiment dont je me souviens à ce moment ? Une grande solitude face aux notes qu’il avait devant lui. Une fraction de seconde. Un instant de vérité rare à cette époque où tout était propagande pour ne pas montrer de failles. Cette photo a été publiée à la une du journal peu connu Candide (sorte de monde diplomatique). Il était un peu à part, Krim. Quelque chose de profond et une certaine tristesse aussi. Un homme à part. Très romantique aussi. On avait envie de l’aimer et de le consoler. C’est des mots comme ça. Je te les donne, ils sortent de ma tête”, me raconte Raymond Depardon. 
“J’ai bien aimé faire cette photo sans doute. Même avec le temps elle est toujours présente en moi.” Et ensuite ? “Je ne lui ai pas parlé. Il était discret et soucieux. C’était le début des négociations. C’est un moment volé. Une fraction de seconde. J’ai eu le sentiment qu’il souffrait et qu’il ne devait pas le montrer.” 
Celui qui raconte, c’est Raymond Depardon, le photographe qui éternisa les séances des accords d’Évian, à la mi-mars 1962. Artiste français majeur de l’instant, de l’arrière-pays, du fugace converti en monument. L’immense photographe est le dernier témoin vivant de cette négociation historique. Celui qui est assis, seul, incarnant le moment solennel et difficile, l’acte las du héros après le climax face aux dieux, c’est Krim Belkacem, vice-président du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne), signataire de l’acte de naissance de l’Algérie face à Louis Joxe, ministre d’État des Affaires algériennes. 
Huit ans et sept mois plus tard, un homme, ou plusieurs, a glissé derrière le dos de Krim pour l’étrangler avec une cravate, dans une chambre d’hôtel à Francfort, à une heure grise d’octobre allemand. Les “services” algériens, à l’apogée de leur âge d’or funeste, en sont toujours accusés. Mais le destin cahoteux de l’homme ne s’arrête pas là : père fondateur (parmi les “six” dits historiques) du FLN, il sera enterré en “anonyme” dans le carré musulman de la ville allemande jusqu’au 24 octobre 1984. Est-ce tout ? Non : en 2015, un film est “sponsorisé” par les vétérans de guerre à Alger pour rappeler le parcours de Krim Belkacem. 
Les vétérans de la décolonisation gardent la main lourde de la censure sur les scénarios et l’argent consacré à l’hagiographie de la guerre et veillent jalousement sur la légende dorée et une version édulcorée de l’Histoire. “Un biopic qui ne fâche personne”, titra le journal Liberté en 2015, quand le film fut enfin projeté. Car si le film est élogieux, la fin est
 “gommée” : rien sur son assassinat par ses “frères d’armes”. En Algérie, le récit national est manichéen : le crime est français, le héros est Algérien. Le fratricide, la trahison, les meurtres pour concurrences politiques ne sont pas “réels”. Que pensait l’homme, la tête dans la paume de sa main ? On ne le saura jamais. 
Des années plus tard, son chauffeur à Tunis, à l’époque de la guerre, ajoute à la légende de l’abnégation : à la veille des négociations d’Évian, le futur signataire souffre d’une violente crise d’appendicite. Il doit se faire opérer en urgence, mais ne veut pas rater l’acte ultime en Suisse. “Il a ressenti des douleurs abdominales et je l’ai conduit à l’hôpital”, raconte le chauffeur. “Je l’ai emmené à l’hôpital Sadikia de Tunis où il s’est avéré que son état de santé nécessitait une intervention chirurgicale, une appendicectomie.” Le lendemain, Krim Belkacem demandait à son chauffeur de le conduire “immédiatement” à l’aéroport. “Au moment où Krim Belkacem allait monter dans l’avion, sa plaie saignait au point que des gouttelettes de sang en coulaient”, rapporte le témoin. “Je lui ai apporté du coton et des médicaments et il a poursuivi son voyage.” 
Le héros est donc presque parfait, comme son assassinat.
Dans les photos de Depardon on se surprend, pour l’auteur né bien après la guerre, à contempler justement les corps des négociateurs et leur élégance : reflets minutieux des acteurs des films d’époque. Les mêmes codes, posture, plis du coude et nuance du sourire, cigarette et serviette en cuir sous le bras. Les coupes de cheveux sont soignées et les cravates nouées comme d’élégants paraphes. Il ne reste rien de la guerre que ce moment de triomphe affable. Le peut-on ? Non. Il semble à l’auteur que jamais une guerre qui dure ne pourra admettre cette “pause”, ce démenti par le sourire, cette posture d’égalité entre la délégation algérienne et son vis-à-vis français. Célébrer ce moment équivaut à entamer, au présent, un travail de mémoire à assumer, de part et d’autre, et à chercher l’accord au lieu du culte de la crise dont les journalistes des deux pays raffolent pour se réchauffer à la braise d’une fiction d’entretien. 
Il y a dans le souvenir des Accords d’Évian un spectacle qui dément la rancœur et les vétérans ne voudront jamais qu’on conclue l’épique guerrier par le climax du sourire de grâce.
Une dernière photo montre Krim Belkacem debout, parmi les autres délégués, sur le perron de la fameuse résidence. Il porte un costume clair. Il a le visage fermé, sérieux comme un drapeau, altier mais aussi comme las, traversé d’énigmatiques appréhensions. On cherche vainement la trace de sang de sa blessure au ventre. Au-dessus de la chemise blanche, l’homme endosse un costume clair qui le distingue des autres membres de la délégation et arbore une cravate sombre. Ses futurs tueurs l’avaient peut-être remarqué et noté ce souci d’élégance qui participera au futur meurtre parfait.
Car Krim Belkacem fut étranglé avec sa propre cravate. 

 

 

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