Chroniques

L’incompressible désir de partir, cette indicible brûlure

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Rabeh SEBAA Publié 12 Février 2022 à 11:40

De : Rabeh Sebaa
Arcatures sociologiques

“À la sortie du tunnel, il fait encore sombre.” (Pablo Neruda)

Ces Algériens qui ne sont, pourtant, pas avares de patriotisme, de nationalisme, voire de chauvinisme. Et qui brûlent de quitter leur terre à la première opportunité. Ils quittent leur pays de trop l’aimer. Ils lui tournent le dos pour ne plus cesser de le fixer droit dans les yeux. Comme dans un rite sacrificiel. 

Une étrange défaite, comme dirait Marc Bloch. Ce poisson qui pourrit par la tête. Sans en avoir une. À l’image de ce pouvoir politique, sans prétention intellectuelle, mais qui s’attelle à obturer tout processus d’apparition de la moindre intellectualité sociale. D’obstruer toute velléité d’émergence d’une intelligentsia nationale. Depuis des lustres. Une intelligentsia critique qui n’a jamais atteint le premier noyau de son stade embryonnaire. Tant et si bien qu’elle ne s’est jamais constituée sociologiquement. Et ne s’est jamais objectivée historiquement. Elle n’a donc jamais eu la latitude de remplir convenablement ses missions. 

Bouc émissaire virtuel d’une guerre réelle contre l’intelligence, la compétence, la performance et contre tout frémissement de la moindre pertinence. Étrange défaite, en effet, d’un pouvoir s’acharnant à scier frénétiquement une branche qui n’a même pas annoncé ses bourgeons. Et sur laquelle il ne pourra, en toute logique, jamais s’asseoir. Une guerre intelligicide menée depuis soixante ans. Contre toute pulsation de l’imaginativité et contre toute palpitation de la moindre forme de réflexivité. 

Une guerre acharnée contre la créativité. Avec son étendard blafard claquant bruyamment dans les cimes du vide. Car la meilleure garantie de survie de l’insignifiance officielle est la pérennité par la nullité mortelle. Gage de la durée par le néant. Car rien n’est plus difficile à gouverner que des adultes mûrs et intelligents, pour reprendre le mot de Devereux. Et c’est pour cela qu’après les entreprises bradées, les fleurons nationaux soldés, les enseignants méprisés, les artistes brimés, les chercheurs marginalisés, les médecins bastonnés, les journalistes bâillonnés, les gestionnaires emprisonnés, c’est la valse des départs effrénés.

Qui est loin d’être une nouveauté. Elle prend ses racines dans les profondeurs lointaines de la société. Les flux migratoires, qui existaient bien avant l’indépendance, ne se sont jamais arrêtés. Même au cœur de l’euphorie collective magnifiant la liberté. Cette liberté âprement retrouvée. Mais vite dérobée. Ces flux de départs se sont juste diversifiés et amplifiés. Au point de se généraliser et de se banaliser. Touchant, à présent, toutes les catégories de la société. Même si cette tragédie des départs désordonnés, vers n’importe quel ailleurs, demeure l’une des questions les plus controversées. Un drame national qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Ni révélé les véritables ressorts enfouis au tréfonds du déni officiel qui l’habite et l’agite. 

Une question qui n’a jamais constitué la préoccupation focale des pouvoirs publics successifs qui l’ont ostensiblement scotomisé. Même au point paroxystique de son exacerbation. Comme s’ils voulaient, au fond d’eux-mêmes, en faire un moyen de réduction démographique qui ne dit pas son nom. Même si ces départs, de plus en plus massifs, coûtent cher à l’économie nationale. Même si des morts et des disparus, par centaines, endeuillent de nombreuses familles. Rien ne semble titiller l’imperturbable dédain chez les supposés décideurs de l’avenir de ce pays. Prétendus garants de la santé mentale et morale de ses populations, livrées aux aléas de toutes les déconvenues. Il suffit de voir le nombre effarant d’étudiants boursiers qui ne reviennent jamais. Depuis des décennies. Depuis les tout premiers départs pour études à l’étranger. Sans que cela inquiète qui que ce soit. Bien au contraire. Beaucoup d’irresponsables politiques considèrent ces désertions répétées comme une soupape de sécurité, voire un soulagement pour un marché de l’emploi incertain. Autre signe patent d’une carence drastique de vision et de stratégie au niveau des instances d’un État désemparé. 

Une carence officielle habillée en frilosité rituelle, en indifférence et en indolence habituelle. En franche ignorance face à la prédominance du nouveau paradigme de l’économie du savoir. Qui a besoin de toutes ces compétences. L’économie basée sur la connaissance. Tacite ou codifiée. Avec l’avancée vertigineuse de la dématérialisation des tâches. Fondée sur l’effort intellectuel et réflexif. Une réalité de plus en plus palpable en Algérie. Une nouvelle manière de s’expatrier en restant sur place. Avant de pouvoir le faire physiquement. Des tâches dématérialisées assumées par beaucoup de jeunes Algériens dans différents domaines. Souvent brillamment. Sans qu’elles parviennent à leur épargner les limbes enchevêtrées de l’exil intérieur. Un exil intérieur qui leur rétrécit l’âme, pour paraphraser Georges Bataille. Un exil intérieur qui se donne les moyens politiques d’institutionnaliser l’exiguïté d’être dans son propre pays.

Une mise à l’étroit qui n’est pas sans rappeler l’étymologie du mot. Du latin exsilium, mais utilisé également comme eissil, au sens de bannissement. Et de toute évidence, nous assistons à une vaste campagne de bannissement de l’intelligence. Qui prend la forme d’une chasse à courre des consciences. Depuis les premiers balbutiements de l’indépendance. Un bannissement généralisé et institutionnalisé à peine atténué, ces dernières années, notamment chez les jeunes générations, par les nouvelles technologies de l’information et de la communication leur assurant une salutaire évasion. 

Des technologies qui ont, fort heureusement, gagné plusieurs franges de la population. Notamment les couches les plus exposées au déterminisme du départ. Ces couches dites moyennes, qui n’ont plus de moyenne que leur espérance de vivre. Parmi eux beaucoup de scientifiques et de chercheurs qui ne demandent qu’à s’épanouir. S’agrippant désespérément à la moindre lueur d’exister dignement dans un pays qui les nie. Ce même pays dont les dirigeants se livrent, épisodiquement, à une ridicule danse du ventre pour attirer des prétendues compétences installées à l’étranger. Tout en précipitant brutalement celles qui sont sur place, dans les abysses de la précarisation. Aggravant les affres de leur insoutenable paupérisation. Une paupérisation qui avance inexorablement sur l’ensemble de la société continuant de distendre dangereusement les fils de cohésion communautaire et les ressorts de la cohérence du lien social. Des fils qui sont décousus, tailladés, lacérés, déchirés. Au moment où il s’agit précisément de les retisser. De les consolider, de les conforter et de les renforcer. En particulier en direction de ces couches sociales qui portent leur désir de partir en bandoulière. 

Pour avoir été trop longtemps immergées dans la trappe obscure de l’oubli. Une mise à l’écart qui avait commencé, insidieusement, à l’époque du collectivisme forcené. Le pseudo-socialisme spécifique, ce bureaucratisme profusément décérébré. Préparant soigneusement le lit vaseux de l’économie dite de marché. Une machine grinçante qui allait exacerber leur épaisse frustration. Froisser outrageusement leur destinée castrée. Les orientant parfois vers les bras râpeux du suicide ou les cendres tragiques de l’immolation. Pour une promesse de logement. Ou un mirage d’emploi. Des catégories sociales qui se retrouvent, à présent, totalement égarées dans les méandres bourbeux de la spirale néolibérale dans sa version locale. 

La version la plus imbécile. Sœur jumelle de l’économie informelle, qui patauge copieusement dans le noir mortel. Déconstruisant les réseaux des solidarités traditionnelles et les raccords des proximités habituelles. Lacérant une convivialité comme source de mitoyenneté sociale. Un quart de siècle de collectivisme bureaucratique acharné avait, déjà, enfanté un individualisme forcené. Universalisant un égoïsme déchaîné. Et ils sont de plus en plus nombreux à se retrouver coincés dans les mailles de cette sinistre ratière. Au creux de laquelle la flamme du départ jaillit alors infailliblement comme issue ultime à cette inénarrable galère. Après avoir trop longtemps attendu de retrouver leurs marques dans une improbable reconfiguration dans la stratification institutionnelle de la dignité. Cette institutionnalité fuyante qui ne s’est jamais donné les moyens de comprendre quelles étaient les aspirations les plus simples et les plus banales des Algériens qui décident de partir. Ces Algériens qui ne sont, pourtant, pas avares de patriotisme, de nationalisme, voire de chauvinisme. Et qui brûlent de quitter leur terre à la première opportunité. Ils quittent leur pays de trop l’aimer. Ils lui tournent le dos pour ne plus cesser de le fixer droit dans les yeux. Comme dans un rite sacrificiel. 
Une quête de tous les possibles du vivre par le recours à la mort.

Par l’étreinte furieuse de ces rivages incertains qui ont transformé la Méditerranée en une vaste nécropole liquide. Ces rivages pour lesquels les harraga ont inventé la devise “Yakoulni el hout ou mayakoulnich eddoud” (Je préfère être mangé par les poissons mais pas par les vers). L’expression du refus d’être jetés en pâture aux vers dans leur lugubre matérialité. Mais aussi et surtout dans toute leur dimension symbolique et métaphorique, c’est-à-dire les vers d’un système générant de la dégénérescence. Qui engendre à son tour le mythe salvateur du départ. Comme un rite de fabrication du sens. L’ultime moyen de reprendre possession d’un vouloir vivre. Et partir avec un brin de dignité. Au lieu d’être livrés, insoutenablement, à une mortifiante vacuité.

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