Contribution

“La honteuse et cruelle loi de l’adieu” (*)

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Selma HELLAL Publié 13 Avril 2022 à 12:00

Puisqu’il faut trouver la force de conjurer la honte, de mettre en mots la colère… Colère contre l’implacable cours des événements. Colère contre soi aussi : moi, nous – nous qui, au quotidien, dans notre agir au jour le jour, nous arrangeons avec nos petites démissions et cédons, en de molles abdications, dérobades secrètes, à une forme de consentement à l’inacceptable. Nous en parlons souvent avec Sofiane Hadjadj, mon compagnon : il est si difficile, aujourd’hui, de continuer à travailler sereinement. Des questions de courage et de lâcheté – morale, politique – se posent à nous. Jusqu’à quel point pouvons-nous nous engager dans la défense de telle ou telle idée ? Quel est le rôle de chacun ? Quel est le prix que chacun est prêt à payer ?
Alors, ici, proposer une manière à soi, feutrée, minuscule – et parce qu’on me l’a demandé – de réagir. Ici, dans ces lignes, saluer celles et ceux qui, dans ma cartographie personnelle et subjective, ont été des interlocuteurs privilégiés au journal LIBERTÉ. Il y avait à l’époque (il faudrait être plus précis, dater, donner les années car l’approximation, elle aussi, travaille à l’effacement et à l’amnésie), Mustapha Benfodil, arpenteur increvable et têtu de la terre algérienne, reporter obstiné, enregistrant, interrogeant sans relâche les gens. Je pense surtout à quelques jeunes femmes, petites mains de la rédaction culturelle, celles avec qui, chaque jour, par la force des choses quand on est éditeur, se tissent des liens singuliers. Je pense à Sara Kharfi (mais cela remonte à si longtemps déjà : elle a quitté le journal en 2015, après y avoir travaillé 8 ans et, depuis, vagabonde d’ici en ailleurs, sans jamais arriver à se poser vraiment, nomadisme chronique dont on peut se demander quelles séquelles il laisse sur une trajectoire de vie, sur un parcours professionnel du moins), je pense à Hana Menasria, arrivée en 2009, mutée à la culturelle en 2012, tantôt promue responsable de cette page, tantôt ravalée au rang de simple journaliste culture, jamais affectée en apparence par ces drôles d’oscillations, pourtant signes de dysfonctionnements structurels. Il y a eu Yasmine Azzouz, Amine Idjer et d’autres – je me souviens de Mohamed-Cherif Lachichi, brièvement croisé, qui dégageait une belle intensité. Mais je reviens à ces jeunes femmes : elles ont bataillé, chacune à leur manière, pour faire exister “la culture” dans le journal – luttant comme elles le pouvaient contre le nivellement, la médiocrité (et d’abord la tentation de la sienne propre), la misogynie ordinaire, les humeurs et diktats d’un chef, les caprices d’un chauffeur, la désinvolture d’un infographiste. Elles se sont démenées – au début avec enthousiasme et curiosité, conscientes qu’elles avaient beaucoup à apprendre, presque tout en vérité –, s’épuisant un peu au gré des années, gagnées par l’usure.
Voici donc venu le temps honteux et cruel de l’adieu. Mais comment se dégager de ce sentiment de fatalité qui, parfois, nous accable si absolument ? Qu’est-ce qui peut relancer, donner de l’élan, remettre au travail ? Comment mobiliser un savoir-faire qui, envers et contre tout, s’est accumulé pendant tant d’années, et revendiquer, avec modestie et ambition mêlées, que tout est à inventer (ne sont-ils pas quelques-uns à avoir déjà ouvert la voie ?) : plateformes d’information, d’analyse, de critique, nouveaux territoires de réflexion, espaces qui nous stimulent, nous obligent et nous requièrent en tant que citoyens, et qui feinteraient et déjoueraient tout ce qui est ennemi de la pensée vivante, en mouvement ?
Se pourrait-il que l’adieu soit aussi promesse ?

(*) Formule empruntée à Hélène Cixous dans son livre Hyperrêve (Galilée, 2006).

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