Culture Diene Doudou, juriste et ancien directeur à l’Unesco

“Je regrette la réduction de l’islam à l’arabité”

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Ali BEDRICI Publié 25 Février 2022 à 18:56

© D.R
© D.R

En marge de la conférence sur “L’islam du XXIe siècle” tenue les 16 et 17 février à  Paris, “Liberté” a rencontré M. Diene Doudou, ancien directeur du Dialogue interreligieux à l’Unesco.

Liberté : Vous êtes l’ancien directeur du Dialogue interreligieux à l’Unesco. Pouvez-vous revenir brièvement sur votre parcours ?

Diene Doudou : Je suis Sénégalais, musulman soufi. Je suis en même temps attaché aux traditions africaines spirituelles très profondes. J’ai obtenu en France une licence en droit et le diplôme de l’IEP. J’ai travaillé pendant une trentaine d’années à l’Unesco, où j’étais directeur du Dialogue interculturel et interreligieux. J’ai créé le premier grand programme international du dialogue interreligieux et un comité international du même dialogue avec des représentants du judaïsme, du christianisme, de l’islam. Le comité a sillonné le monde et produit une réflexion qui a été publiée. J’ai lancé en 1989 la Route de la soie pour étudier tout ce qui se passait dans le continent eurasiatique, tout ce qu’il y a eu comme interactions physiques, naturelles, culturelles, spirituelles et on voit que tout est lié. On a appelé ce programme de dialogue les Routes interculturelles. Cela m’a conduit aussi à lancer la Route andalouse pour savoir ce qui s’est passé réellement dans cette Espagne médiévale de 711 au XVe siècle. Derrière l’image d’une Andalousie merveilleuse, musicale, artistique, on a découvert qu’il y avait des tensions profondes et de l’intolérance. C’est pour cela d’ailleurs qu’il faut réinterpréter ce qui est en train de se passer aujourd’hui. J’ai été également rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines du racisme de 2002 à 2008 ; j’avais pour mission de faire des rapports sur l’islamophobie et la situation des musulmans dans le monde.

Que pensez-vous de cette conférence sur l’islam du XXIe siècle ?

C’est une conférence absolument opportune dans le contexte actuel. Il y a un grand questionnement sur l’islam et les musulmans dans un contexte de montée de l’intolérance, de l’islamophobie. Je crois qu’il faut interpréter cette montée de l’islamophobie comme une demande aux musulmans et à ceux qui connaissent l’islam de parler et de dire leurs connaissances. Donc cette conférence répond à cette question fondamentale avec les deux polarités : islam global et identités au pluriel ; l’identité touche au multiculturalisme et au pluralisme de la société française et européenne, qui est le problème. J’espère que cette conférence fondamentale ne va pas rester confinée à ceux qui sont là et qu’il va falloir la diffuser largement.
 
Vous avez exprimé quelques réserves…

Je regrette la réduction de l’islam à l’arabité, c’est l’une des grandes causes de l’incompréhension de l’islam et aussi de l’islamophobie. Les conflits de l’Occident avec le monde arabe ont littéralement servi de lunettes pour lire l’islam et le Coran. J’ai regretté que les participants et les orateurs soient tous du monde arabe et maghrébin. L’immense islam africain, asiatique, d’Asie centrale sur lequel j’ai travaillé est absent, alors qu’il y a en France une population très importante issue de ces parties du monde (les organisateurs affirment avoir invité des personnalités de ces continents, qui auraient eu des empêchements, ndlr).

Quelle est votre lecture du contexte actuel en Occident et en France particulièrement ?

L’islam est la question centrale sur laquelle la plupart des candidats à l’élection présidentielle reproduisent le même discours d’hostilité à l’islam, qui date depuis la naissance de cette religion, car il y a une profondeur historique dans l’islamophobie. Il est bon que dans ce contexte-là cette question, ce thème soient posés et débattus lors de cette conférence qu’il faut diffuser largement aux candidats et aux grands médias. Même les violences verbales contre l’islam que nous entendons en France de la part de certains candidats à la présidentielle sont des opportunités de débattre, de clarifier. Le problème, c’est quand le racisme avance masqué. Quand il se découvre, on découvre ses arguments et on répond par les nôtres. D’un autre côté, nous aussi, nous ne devons pas considérer le monde islamique comme un monde idéal ; il est traversé de questionnements profonds et nous sommes dans une phase d’enrichissement et d’approfondissement. Il faut en refaire une lecture, et c’est ce qui est en train de se passer avec l’islam qu’on appelle à s’interroger sur lui-même, ce qu’il est, ce qu’il dit, ce qu’on en dit, considérer l’islam dans son universalité. L’hostilité à l’islam est une opportunité pour lui et la spiritualité, et la religion en général. C’est comme cela que les religions avancent. Dans l’histoire de l’humanité, toutes les grandes spiritualités ne se sont jamais développées, diffusées comme une autoroute tranquille. C’est toujours dans l’opposition aux croyances et aux politiques en place qu’elles ont épousé la réalité des sociétés. 

Des mutations douloureuses ?

Actuellement, nous sommes en phase de transformation et dans la construction d’un pluralisme religieux, c’est une phase d’accouchement de sociétés occidentales plurielles où les vieilles identités nationales de l’Occident basées sur la race, la religion ou la culture sont remises en question en profondeur. Le vieux costume identitaire craque, donc il y a un nouveau costume pluriel qui surgit et tous les accouchements sont douloureux ; nous sommes dans cette phase de douleur qui impose la nécessité de clarification, d’échange et de débats. 

Que signifie la “problématisation de la civilisation” que vous prônez ? 

En fait, derrière tout ce qui arrive se trouve le concept de civilisation qui a été conçu au moment où l’Occident avait voulu dominer le monde en se donnant lui-même comme modèle. Sa “mission de civilisation” a été brandie pour légitimer la colonisation, et toute l’histoire de l’Occident avec le reste du monde a été d’utiliser la civilisation comme masque. Un grand personnage est en train de casser ce discours, c’est le pape, qui a dit, il y a un mois, qu’il y a un naufrage de civilisation, c’est-à-dire qu’au moment où des forces en Occident parlent de valeurs chrétiennes pour ostraciser, “raciser”, etc., le chef de l’Église catholique dit que c’est un naufrage de civilisation. Le silence qui a accueilli cette parole du pape montre la sidération des médias et des philosophes habituellement très bavards. J’ai produit récemment un texte où je demande la problématisation de la civilisation et sa remise en question, car elle a été le masque de la domination coloniale.

 

 

Entretien réalisé à Paris par : Ali Bedrici 

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