Culture CONFÉRENCE SUR L’ISLAM AU SIÈGE DE L’UNESCO À PARIS

L’intégration et la question identitaire

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Ali BEDRICI Publié 21 Février 2022 à 15:02

Eva Janadin, déléguée générale de “L’Islam au XXIe siècle” et imame de la mosquée Sîmorgh. © D. R.
Eva Janadin, déléguée générale de “L’Islam au XXIe siècle” et imame de la mosquée Sîmorgh. © D. R.

La  deuxième  conférence  sur “L’islam  au  XXIe siècle”, organisée la semaine dernière au siège  de  l’Unesco à Paris, “a  réuni  plus  de 30 intervenants venant de 10 pays différents”, selon les organisateurs.

Le but de cette  rencontre  était  de  “confronter théologiens, islamologues et philosophes de l’islam à la réalité du terrain, aux études sociologiques et aux questions quotidiennes et concrètes  que  se  posent  les  musulmanes et les musulmans d’aujourd’hui dans la construction de leur identité”.

Le “concret”, pour des femmes et des hommes vivant majoritairement en Europe et singulièrement en France, c’est  justement  de  confronter ces penseurs à la réalité de ces pays. Il se trouve qu’en France l’actualité tourne autour d’une échéance électorale cruciale. La question de l’islam est au cœur de l’élection présidentielle, mais elle est posée de la pire des manières, par le biais de la haine, du rejet de “l’autre musulman”. 

Le champ médiatique dit très peu que “l’islam n’est pas ce qu’en disent les extrémistes et les populistes”. En revanche, “le grand remplacement” est devenu un sujet de débat alors que cette idéologie insupportable est à l’origine de la tuerie de Christchurch” (attaque de terroristes de l’extrême droite contre une mosquée musulmane en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019, ayant fait 51 morts et 49 blessés). 

Dans les discours, “les thèmes de l’intégration, de l’acculturation et de l’identité des musulmans viennent en tête”. Si l’on donne la parole aux principaux concernés, on apprendra que “l’islam n’est pas uniquement vécu comme une foi ou un ensemble de rituels religieux. Il est aussi conçu comme une identité culturelle et une loyauté à un héritage familial, sans que cela sous-entende une rupture avec la société française”.

Alors, une grande question s’impose : “Pourquoi continuer à percevoir comme étrangers l’islam et les musulmans en France” issus de la 3e et de la  4e générations d’immigrés ? 

Aujourd’hui, “le problème est que la politique d’intégration à la française qui passerait par une assimilation à la culture française ne marche pas car la question de l’acculturation ne se pose tout simplement plus pour les Français musulmans du XXIe siècle ; la grande majorité sont de culture française depuis plusieurs générations”.

Le discours du “grand remplacement” se réfère souvent aux villes, quartiers et cités dites “difficiles”, où prédomine une population d’immigrés. “Au lieu de se plaindre et de crier à l’invasion, il serait temps de cesser de concentrer trop de populations pauvres au même endroit et d’investir dans ces quartiers. C’est là que la République se joue”.

La conférence s’est penchée sur les moyens de combattre les influences néfastes développées dans certains lieux de culte et surtout sur les réseaux sociaux. En résumé, “il est nécessaire de diffuser massivement des interprétations non violentes et progressistes du Coran et de la Sunna, et des connaissances historiques pour mieux comprendre le contexte médiéval d’émergence de concepts, si mal compris aujourd’hui, comme le djihad, le califat ou encore la charia”.

Des conférenciers posent une autre question : “À côté de la religion, du culte, et si la dimension culturelle était la grande question du siècle à traiter ?” C’est dans le sens de cette question que l’on pourrait aborder certaines “originalités”, comme l’exercice de l’imamat par des femmes. Pourquoi cela est-il absent dans les pays musulmans ?

Femmes imames, le tabou levé
“Je pense que cela relève d’un blocage psychologique, des mentalités, il y a aussi très peu de femmes-imames dans les pays non musulmans à cause des traditions selon lesquelles la femme ne peut pas prier devant les hommes en raison de son corps qui peut susciter des désirs”, soutien Eva Janadin, imame dans une mosquée à Paris, avant d’ajouter : “À mon avis, cela a une logique plutôt patriarcale qui est universelle qu’il faut déconstruire aujourd’hui pour éviter ces peurs et ces passions complètement fantasmées.

Dans notre mosquée, on a un tiers d’hommes qui viennent prier avec nous sans aucun problème. Eux-mêmes ont réussi à surmonter le blocage en se disant qu’il n’est pas si extraordinaire de prier derrière une femme, en fait c’est un travail à faire au plan psychologique.”

Pour elle, “c’est une question de droit et d’égalité. Si les hommes ont le droit d’être imams, pourquoi pas les femmes ?” Cet avis est partagé par Seyran Ates, avocate et imame en Allemagne. Elle est la fondatrice, en 2017, de la mosquée libérale Ibn-Rushd à Berlin.

Pour Eva Janadin, “certaines interprétations des ulémas de l’époque médiévale ont énoncé l’interdiction de femme-imame, une interdiction qui n’est absolument pas fondée dans le Coran. Ceux qui les suivent aujourd’hui datent eux-mêmes du Moyen-Âge.

Il faut recontextualiser ces interprétations qui ont été énoncées au Moyen-Âge, dans un contexte très patriarcal où la question du corps féminin était encore plus tabou qu’aujourd’hui, même si le sujet suscite encore des réactions complètement hystériques, ce qui est assez surprenant quand même”.

Seyran Ates va dans le même sens : “Les interdits sont dus à des situations sociétales, ce n’est pas interdit expressément par la loi, mais c’est une loi coutumière, ce sont des autorités théologiennes, c’est-à-dire des hommes qui n’en veulent pas.”

Elle ajoute : “Il faut avoir du courage pour diriger une mosquée en Allemagne en tant que femme. Je suis entourée de gardes du corps en permanence car il y a des islamistes qui trouvent que ce n’est pas une bonne chose qu’une femme dirige une mosquée. Des hommes et des femmes veulent créer en Allemagne une mosquée libérale, mais cela comporte des risques importants.”

Les gens ne sont pas prêts ? “Quand de telles questions se posent, je regarde toujours l’histoire de l’humanité où il y a souvent des ruptures, des changements sociétaux, et ces changements ne veulent pas dire risque ou danger.

L’islam du XXIe c’est sur la route du retour vers un niveau de lumière, d’éclaircissement, qu’il a déjà eu avant.” Optimiste ? “Absolument, car l’islam fait partie des lumières européennes, il est bon de se souvenir de notre héritage”, conclut l’imame allemande. 

En conclusion, la conférence sur “L’islam du XXIe siècle”, organisée par l’association éponyme, a voulu répondre aux questionnements des musulmans – et sur les musulmans – dans le monde et particulièrement dans des pays européens comme la France où la place de l’islam est sujette à de fréquents débats, plus passionnés que sereins d’ailleurs. 

Le défi à relever par les musulmans est de faire évoluer la compréhension et la pratique de leur religion pour l’adapter à la modernité. La religion, comme la culture, doivent s’adapter à leur temps si elles veulent continuer à rayonner.
 

ALI BEDRICI
 

 

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