Entretien NOUREDDINE AMARA, HISTORIEN

“D’un symbole de résistance, l’émir Abdelkader est réduit à une reddition heureuse”

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Karim BENAMAR Publié 08 Février 2022 à 23:10

© D. R.
© D. R.

" Ami célébré", l’émir Abdelkader, évoqué le plus souvent pour son humanisme, occupe une place centrale dans la mémoire coloniale française, non sans provoquer des controverses comme l’illustre l’acte de vandalisme de sa stèle à Amboise, alors que la France commémore, à sa manière, le 60e anniversaire des Accords d’Évian. Proposant une grille d’analyse presque psychanalytique de l’Histoire, l’historien Noureddine Amara, qui est sur le point de publier un livre sur l’Émir, soutient que “célébrer cette figure humaniste revient à grandir l’homme dans la défaite, à la justifier même", déplorant qu'en Algérie, "beaucoup s’accommodent de cet enfermement mystique de l’Émir post-reddition".

Liberté : Une stèle, en hommage à l’émir Abdelkader, vient d’être inaugurée en France près du château d’Amboise. Que représente, pour vous historien, ce geste de la France ?
Noureddine Amara : Quelle France, celle qui fait tourner les meules ou celle de la pompe républicaine ? En vrai, ces deux événements participent d’un même moment. Ils forment tous deux une sorte d’inauguration : l’une célèbre, l’une découpe. Il n’y a donc pas d’un côté vandalisme dont on devrait s’offusquer, et de l’autre “honneurs” dont on devrait se réjouir. Pour ma part, ces deux événements plus que de défigurer le personnage, sont une réappropriation malheureuse de notre histoire. Et plutôt que de se laisser entraîner par ces cris d’orfraie poussés contre l’extrême droite française, il faudrait pouvoir lire ensemble ce moment français de l’inauguration dans ce qu’il a de très problématique pour les Algériens, mais de très cohérent pour le récit français. Il est regrettable que nos plus hautes autorités prennent part, en France, à cette dépossession de notre histoire, en réinscrivant la figure historique de l’émir dans un échange symbolique réglé par des considérations diplomatiques. 
De la même manière, je ne sais pas m’expliquer l’enthousiasme de certains de nos historiens qui applaudissent à cette initiative française, autrement que par cette idée lacanienne de la “concupiscence des yeux”. Une commémoration, ça vous donne le sentiment d’être enfin désirable pour ce que vous êtes, et dans une sorte de compensation au déficit colonial de considération, on en finit par désirer la chose qui nous parle. Mais, en définitive, pour paraphraser Lacan, nous ne voyons pas que ce que l’autre veut nous arracher, c’est notre regard. 

Pourquoi un hommage particulièrement à l’émir Abdelkader ? Que représente cette figure dans le champ mémoriel algéro-français ?
La figure amie de l’émir est un héritage colonial auquel concourent autant les autorités françaises que l’émir et sa descendance, notamment par le jeu de pétitions ou de suppliques adressées aux premières. Pour la France, figer le personnage de l’émir en perdant magnifique était une manière de neutraliser toute la charge insurrectionnelle que comportait un souvenir indigène de sa figure combattante. Quant à la descendance de  ‘Abd Al-Qâdir, elle mobilisait cette même figure amie car c’est un héritage politique rétribué par la France par le biais d’une pension qu’elle continue de verser aux enfants de l’émir, à la mort de ce dernier. Ainsi, tous ont surinvesti la valeur scénique – ou cynique, c’est selon – de l’émir  ‘Abd Al-Qâdir, plutôt que sa valeur historique. Mais, à l’époque même de cette politique mémorielle coloniale, il n’y a pas de consensus autour de l’émir  ‘Abd al Qâdir. 
Au moment de voter les crédits pour la réversion de sa pension au bénéfice de ses enfants, la députation française se déchire entre ceux qui le considèrent comme ennemi irréductible et ceux qui l’honorent en ami indéfectible. Ami/ennemi, nous en sommes encore là aujourd’hui, et une commémoration française nous somme de choisir, comme si nous ne pouvions pas restituer la complexité historique du personnage et de sa trajectoire autrement que par cette alternative contrainte. En somme, c’est remettre notre passé sous un régime d’interprétation français. La responsabilité est nôtre, autant celle de nos historiens que celle de nos politiques.

Comment définissez-vous cette responsabilité ? 
Si nos autorités puisent dans ce régime commémoratif français c’est, je pense, qu’ils ne s’expliquent pas ce paradoxe apparent d’avoir érigé en symbole de la Nation celui qui, après une résistance des plus honorables, a rendu les armes : un combattant certes, mais défait. Car, faut-il le rappeler, la reddition de l’émir ne met pas fin aux résistances algériennes contre l’occupation française. D’autres continuent la guerre là où l’émir a dû l’arrêter. Et il est possible de comprendre cela sans nécessairement mobiliser l’accusation de traîtrise ni puiser dans cette sorte d’éthique de la soumission construite par la puissance coloniale et reprise par l’État algérien. Cette éthique de soumission consiste à dire de l’émir qu’il est devenu meilleur homme dans la paix qu’il ne l’avait été dans la guerre. C’est cela, l’amitié célébrée. C’est enfermer ce personnage historique dans le scénario de la seconde naissance, la seule qui compte aujourd’hui de célébrer. C’est dire de  ‘Abd Al-Qâdir qu’il n’aurait pu s’élever dans cet humanisme, en puisant dans sa foi musulmane certes, mais sans une participation française. Cette élévation n’est possible qu’une fois les armes déposées. C’est cela, l’amitié de la France ; elle aurait agi comme la révélation de la vraie foi musulmane. Célébrer la figure humaniste revient à grandir l’homme dans la défaite, à la justifier même. En Algérie, beaucoup s’accommodent de cet enfermement mystique de l’émir post-reddition. Cela évite de se questionner ou de comprendre que certains de ses enfants, de son vivant comme après sa mort, ont contesté cette amitié comme seul héritage politique et moral de la reddition du père. Par conséquent, plutôt que de commémorer, il faudrait pouvoir sereinement questionner les raisons d’un échec de la résistance initiée par  ‘Abd Al-Qâdir, échec qui ne s’explique pas par la seule puissance de feu de l’adversaire, mais également par le jeu des forces internes à notre société d’alors.

Entendez-vous par là qu'il nous faut redéfinir notre rapport à l’Histoire ? 
Pour gagner en intelligibilité, il faut oser un questionnement de soi sur soi et enfin s’affranchir d’une projection française. C’est aussi cela, une Indépendance que nous devons célébrer cette année, moins par les solennités d’usage que par le travail patient des historiens. Arrêtons de monumentaliser le passé et donnons effectivement aux historiens les moyens matériels d’une pensée renouvelée sur ces sujets. Il ne suffit pas de déclarations appelant à laisser l’histoire aux historiens. 

Notre ministre des Affaires étrangères a raison de le dire, mais une autonomisation du savoir historique réclame plus qu’une déclaration d’intention. C’est repenser, dans notre pays, l’échelle des rétributions sociales qui permette à chacun d’y trouver une possibilité de travail et d’épanouissement de la pensée, que l’on soit médecin ou historien. 

Symbolique, l'hommage rendu à Abdelkader fait partie des recommandations du rapport de l’historien Benjamin Stora, qui se donne pour ambition la réconciliation des mémoires algéro-françaises. Beaucoup a été dit et écrit sur cette “réconciliation”. Est-elle possible, selon vous ?
Sommes-nous en état de guerre déclarée avec la France ? Non. Sur quoi porterait donc cette “réconciliation” ? Nos rapports à l’Histoire ? 
Je m’inscris en porte-à-faux avec ce présupposé de la mémoire et de l’histoire communes. Et je ne souscris pas au récit porté par Benjamin Stora et son président Emmanuel Macron. Le dispositif mémoriel qu’ils défendent est un dispositif disciplinaire, pensant décourager certaines revendications en justice que portent en France certains Algériens qui y résident ou qui y sont nés. L’émir est pour cela une figure utile à la postcolonie France : c’est le modèle irréprochable de l’ennemi déradicalisé, du musulman repenti, en burnous c’est encore mieux. C’est rejouer de la valeur scénique du personnage aux dépens de sa complexité historique. Une politique française cherche ainsi à l’enrégimenter dans cette obsession d’un islam de France, version parfaite d’une foi dont on voudrait désactiver les prétendus ferments séparatistes en convoquant certains de nos personnages illustres. Au final, d’un symbole de résistance, l’émir est réduit à un symbole de reddition heureuse. En cela, je vois une tentative de naturalisation française de nos mémoires algériennes. Et nous devrions nous satisfaire de cet hommage, nous dit-on, alors qu’en vérité, ces honneurs tentent de nous déposséder de notre regard. Cette longue séquence de petits pas nous dit que l’État français n’est pas guéri du mal colonial qu’il prétend reconnaître aujourd’hui, depuis la reconnaissance du meurtre de Maurice Audin. Elle raconte une France qui n’aime nos figures combattantes que rendues ou mortes les armes à la main. Comme s’il était impossible qu’il ait été fait une guerre juste à la France, alors que rien ne nous interdit de nous raconter comme les héritiers de cette guerre juste. Comme si la mémoire et l’aveu des crimes coloniaux suffisaient à nous désintéresser d’un droit à la justice. 

La mémoire “coloniale” provoque épisodiquement des crises, parfois violentes, entre les deux pays. De quoi cela est-il synonyme ?
C'est sans doute cela une “rente mémorielle” partagée !
 

Réalisé par : KARIM BENAMAR

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