Entretien Abdelhalim Yahia Aïssa, expert et président d’Agroconseil (Canada)

“La biotechnologie pour réduire la facture d’importation de la poudre de lait”

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Yahia ARKAT Publié 03 Mars 2022 à 09:48

© D.R
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Abdelhalim Yahia Aïssa est agronome de formation, installé depuis 25 ans au Canada. Après des études en génétique animale aux États-Unis, il s’installe au Canada où il poursuit des études en biosécurité alimentaire. Fondateur de la firme de consulting et de formation Agroconseil, M. Yahia Aïssa analyse pour Liberté la stratégie adoptée par le gouvernement pour organiser la filière lait, souligne les insuffisances et propose un éventail de solutions à même de booster une filière que l’importation de la poudre de lait a rendue budgétivore, alors que le marché national est secoué épisodiquement par des pénuries. 

Le développement de la filière lait constitue, en effet, un enjeu stratégique pour assurer la sécurité alimentaire, mais un enjeu qui tranche néanmoins avec les politiques publiques souvent coûteuses et sans effet notable sur la facture des importations. Experts et pouvoirs publics s’accordent pourtant sur la nécessité de revoir le schéma organisationnel de la filière, mais sur le terrain, il y a loin de la coupe aux lèvres.  Agroconseil, une entreprise de consulting en agriculture et agro-industrie basée en Algérie et au Canada, ambitionne d’aider le pays à réduire ses importations de poudre de lait. Pour ce faire, la firme fondée à Montréal en 2003 par l’agronome Abdelhalim Yahia Aïssa propose d’aborder la problématique par la promotion de projets liés à la biotechnologie et à l’innovation. “La solution réside dans la biotechnologie”, tranche M. Yahia Aïssa. De quoi s’agit-il au juste ? Cette technologie consiste en une meilleure gestion de la génétique dans la reproduction du cheptel, en contrôlant les naissances mâles et femelles. L’ancien élève de l’Institut agricole de Mostaganem sait de quoi il parle, lui qui possède une expertise dans un pays leader dans le domaine de la biotechnologie laitière. 
L’annonce récente de la construction d’une nouvelle usine de production de lait à Alger pour faire face à la pénurie récurrente du lait en sachet ne constitue pas la panacée, loin s’en faut. Les usines de production de lait combiné implantées depuis les années 1970 à travers le territoire national n’ont pas évité au pays de vivre des pénuries récurrentes de lait en sachet, alors que la facture de la poudre de lait est en hausse.  Le président d’Agroconseil a fait part aux représentants diplomatiques et consulaires algériens d’une mission visant à prendre connaissance de la technologie de collecte de semences et d’embryons dans une ferme moderne canadienne. Pour lui, la semence sexée peut répondre, par ricochet, à satisfaire le marché des viandes rouges. Plus on a de fermes laitières modernes, plus on a de facto de viande rouge, détaille-t-il. Avec cette stratégie, l’Algérie pourrait réduire la facture d’importation de la poudre de lait de 45% à moyen terme, selon cet expert international. 

Liberté : La filière lait constitue un enjeu stratégique en Algérie, alors que le gouvernement préconise de réaliser une nouvelle usine de production de lait à Alger pour enrayer la pénurie épisodique du lait en sachet. Comment voyez-vous son développement ? 

Abdelhalim Yahia Aïssa : C’est simple : assurer au consommateur une production laitière saine et abondante. La disponibilité de ce produit passe nécessairement par le développement de la filière localement, en réduisant la facture d’importation de la poudre de lait. 
Je crois, en revanche, qu’il est possible de réduire la facture de la poudre de lait à moyen terme de 45%, pour peu qu’on adopte une autre méthode qui a fait ses preuves ailleurs. L’Algérie pourrait la réduire à 600 millions de dollars à très court terme, grâce à la biotechnologie et l’innovation. Pour le moment, les politiques laitières adoptées ont montré leurs limites, d’où leur inefficacité, du moins leur peu d’impact sur la durée. Entre-temps, la facture de la poudre de lait n’a fait qu’exploser.

On parle également d’une dizaine de groupes d’appui à la filière lait d’ici à 2024, selon le directeur de l’Office national interprofessionnel du lait et des produits laitiers (Onil). Que pensez-vous de cette démarche ?

Une autosuffisance en matière de lait en choisissant la solution de facilité qui consiste à importer non seulement de la poudre de lait, mais aussi de la matière grasse, des additifs, de l’emballage et tous les intrants pour obtenir un sachet de lait recombiné ne fait qu’accroître notre dépendance de l’étranger. Une réelle indépendance en matière de lait – et de facto celle de la viande rouge — est tributaire de la production locale, depuis la ferme jusqu’à la cuisine. 

Vous avez développé une expertise au Canada dans le domaine agroalimentaire. En quoi consiste-t-elle ? 

Il faut savoir que le premier produit d’une ferme laitière est la viande. Plus de fermes laitières de moyenne et de grande tailles implique plus de lait et, par ricochet, plus de viande rouge. Pour ce faire, il y a lieu de renforcer les fermes laitières. J’ai déposé une série de recommandations et de propositions auprès des autorités concernées. Grosso modo, pour atteindre cet objectif à moyen terme, on doit changer de paradigmes. On peut par exemple abolir immédiatement les subventions aux laiteries utilisant de la poudre de lait au profit de celles dont le taux d’intégration du lait est de 100%. Je pense aussi à la privatisation de l’activité de l’insémination artificielle ainsi que la création d’agences de contrôle laitier et de contrôle des aliments, comme cela se fait ailleurs, notamment au Canada. 
Par ailleurs, il importe de replacer le fellah au centre de l’intérêt des politiques publiques et redorer le blason des intervenants en amont, de l’agronome au biologiste, en passant par le médecin vétérinaire. 

Justement, d’après vous, peut-on implanter le protocole de biotechnologie canadienne en Algérie ? Comment doit-on s’y prendre ? 

Le Canada est leader mondial dans le domaine de la biotechnologie laitière. La maîtrise de la biotechnologie de la reproduction du cheptel laitier contribue à assurer une meilleure gestion de l’amélioration génétique et, par conséquent, un contrôle des naissances mâles et femelles.  
Récemment, j’ai associé les services consulaires et diplomatiques algériens en organisant une visite dans une ferme laitière moderne ainsi qu’un centre de semences et d’embryons. Au Canada, on utilise une technologie qui permet d’obtenir la semence sexée, mâle ou femelle, selon les besoins. La visite nous a permis de voir que les professionnels algériens gagneraient à bénéficier de l’expertise de la biotechnologie de la reproduction bovine. Ce qui permettra, en amont, d’alimenter le marché des viandes rouges avec éventuellement une incidence sur le prix à la consommation. 

Le consommateur n’a cure de cela, il veut la disponibilité du produit qu’il paie de sa poche, même s’il est partiellement subventionné. Comment appréhender les perspectives d’avenir de ce point de vue ? 

En plus des questions soulevées précédemment, je crois qu’il y a lieu d’encourager les entreprises privées nationales, issues de la diaspora et étrangères, à investir dans cette filière. L’État ne peut rien faire seul. Il ne faut pas oublier que ce secteur d’activité peut absorber jusqu’à 43% de la main-d’œuvre. 
En matière de perspectives, le gouvernement pourrait songer à la création d’un centre de recherche en sciences et technologie du lait, un outil de conception et de développement de la biotechnologie laitière. 
Cette expertise serait alors la clé de voûte pour régler les problèmes récurrents de la pénurie de lait, un aliment de base par définition. Qu’un fruit exotique coûtant sans doute trop cher manque sur les étals, ça peut se comprendre, mais le lait… 

 

Propos recueillis par : Yahia Arkat

 

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