Entretien AHMED KETTAB, PROFESSEUR ASSOCIÉ À L’UNIVERSITÉ DE BOUIRA

“LA CRISE DE L’EAU EST DUE À UNE PLANIFICATION INSUFFISANTE”

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Badreddine KHRIS Publié 24 Juillet 2021 à 23:52

© D. R.
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Liberté : Comment analysez-vous  la situation globale de la ressource en eau en Algérie ?
Ahmed Kettab : L’Algérie a un potentiel hydrique global mobilisable ne dépassant pas les 12,3 milliards m3 (eaux superficielles). 
Ce qui offre un volume annuel de 280 m3/habitant/an. Avec la mobilisation pluriannuelle de cette eau (barrages), des ressources en eaux souterraines du nord et du sud, du dessalement de l’eau de mer, nous arrivons actuellement aux alentours de 18,2 milliards de m3/an, soit 450 m3/habitant/an alors qu’en 1962, nous avions 1500 m3/habitant/an. L’Algérie est par conséquent largement touchée par le stress hydrique, soit en dessous du seuil théorique de rareté fixé par la Banque Mondiale à 1000 m3/habitant/an. 
En réalité, la quantité disponible est largement suffisante si elle était bien répartie géographiquement. Le problème de l’eau en Algérie trouve son origine à la fois dans le manque d’eau, les changements climatiques, la démographie, le gaspillage, le prix de l’eau, la gouvernance, les fuites, la mauvaise répartition naturelle des eaux, la formation, la recherche, la sensibilisation, l’économie, les textes réglementaires, les financements ... etc. Mais force est de constater que l’Algérie est un pays semi-aride, voire aride. Par conséquent, le manque de précipitions est le principal problème, accentué par les changements climatiques ces 20 dernières années. 
La stratégie à adopter contre cette problématique est de traiter toutes ces questions en simultané pour obtenir des résultats probants et rapidement. La stratégie nationale de développement du secteur de l’eau adoptée en Algérie à travers la loi n°05-12 du 4 août 2005 relative à l'eau et du PNE (plan national de l’eau) a montré ses limites et demeure largement dépassée. 
Elle nécessite par conséquent, une révision. Par ailleurs, l’eau de mer est facilement disponible (1600 km de côtes), illimitée et pérenne et près de 80% de la population algérienne vivent à 300 km de la côte. Vu son prix correct et le manque de précipitations, le dessalement devient une solution obligatoire et incontournable. C’est grâce au dessalement que l’on assurera pour l’Algérie du nord, la suffisance en alimentation en eau, la sécurité hydrique et la sécurité alimentaire. D’ici à 2030/2050, l’eau dessalée assurera presque 50% des besoins de consommation de la population.

Le   réseau   d’alimentation   en   eau  potable  connaît  de  sérieuses perturbations causant des désagréments à la population. Quelles en sont les raisons ? 
Ces  perturbations  touchent  principalement  la  capitale  et  les  wilayas limitrophes. Elles sont dues au manque de réserves d’eau dans les barrages par manque de pluies c’est vrai, mais aussi par une planification insuffisante ces cinq dernières années et une surconsommation non maîtrisée, un gaspillage ainsi que l’inexistence ou disons, une timide politique de sensibilisation. 
En outre, certaines entreprises de distribution de l’eau, habituées à un excès d’eau disponible, distribuée 24h/24, se sont trouvées subitement à gérer la pénurie et le manque d’eau. Ce changement brusque dans la gestion les a perturbées, car non mise en équation, sans parler d’autres causes.

Pourquoi les responsables en charge de la gestion de l’eau n’ont pas pu appliquer, tel qu’ils l’ont tracé, le planning de distribution d’eau aux citoyens ?  Il est difficile de vous répondre à cette question, car la réponse est chez les gestionnaires qui n’ont pas appliqué cela. Ils ont certainement les bonnes réponses ou les réponses adéquates.

Au début des années 2000, la capitale a décidé de moderniser ses infrastructures d’eau en créant la Seaal. Vu la situation que vit actuellement la population algéroise, cette société aurait-elle failli à sa mission ?
En raison d’un certain nombre de paramètres, il est difficile de vous répondre avec exactitude sur le sujet. Il faudra pour cela voir les rapports d’audit qui ont été faits et les rapports du conseil d’administration et ses résolutions. Mais je pense que la Seaal a les capacités et les moyens de se relever après cet été dur et revenir vers le citoyen avec un minimum de 12h/jour dans les prochaines années. Pour cela, il faudra tout un plan, une stratégie de redressement de la Seaal. Ce qui, je pense, sera pris en charge incessamment par les pouvoirs publics. A titre d’exemple, la Seor (Oran) est entièrement gérée par un staff à 100% algérien depuis quelques années déjà et la population d’Oran a eu de l’eau pratiquement ou presque 24/24h.

L’Algérie vit un stress hydrique depuis plusieurs années…
Nous sommes un pays semi-aride, voir aride. Nous devons de ce fait élaborer une politique à travers la mobilisation de toutes nos potentialités, et notre génie pour augmenter cette ressource à plus de 800 m3/hab/an, voire dépasser les 1000 m3/hab/an. Cela sera possible d’ici à 2030, si certaines conditions sont réunies. J’ai dans ce sens pu réaliser une étude qui peut servir de stratégie pour une meilleure gouvernance de l’eau dans notre pays.

Même les quantités d’eau dessalée évaluées à 800 millions de m3/an demeurent insuffisantes pour faire face à une demande nationale sans cesse en augmentation. Quel est le volume idoine à produire à partir de ces unités pour satisfaire les besoins nationaux ? Quelle est votre appréciation du programme de dessalement de l’eau de mer en Algérie ?
La quantité d’eau dessalée que vous citez à savoir 800 millions de m3/an est insuffisante, et d’ici à 2030, nous devrions aller au moins à 3 fois plus. Si la population du nord est sécurisée par l’eau de dessalement, nous pourrions affecter les eaux des barrages, les eaux souterraines, … vers l’agriculture et autres. 

Quelles-sont les solutions que vous préconisez pour améliorer la situation et faire baisser la pression exercée par ce stress hydrique ? 
Une nouvelle stratégie de l’eau en Algérie doit viser en premier lieu à valoriser plus les expériences rentables et en deuxième lieu à donner une nouvelle impulsion, un nouveau souffle aux efforts déployés par les pouvoirs publics en matière d’économie de l’eau, de bonne gestion et de rentabilité. Les solutions existent et sont nombreuses, car l’Algérie a de réelles capacités à surmonter cette crise de l’eau et faire une politique efficace à l’horizon 2030/2050 et surtout pour les générations futures. Nos moyens humains, nos ressources en eau du nord et du sud nous permettent aisément de donner de l’eau pour tous les Algériens en quantité et en qualité si nous arrivons à instaurer une gestion rationnelle tenant compte d’un certain nombre de propositions. Il faut impérativement réussir à minimiser les pertes dans les réseaux d’eau potable et passer d’un taux de 50% de pertes à 10%. L’on doit appliquer un prix juste et équitable pour tous à travers une nouvelle tarification. Les responsables concernés doivent traiter les eaux industrielles et les eaux usées domestiques et les réutiliser. La lutte contre l’envasement des barrages doit être également de mise. Car, dans ce sens, chaque année, 30 à 40 millions de m3 d’eau sont perdus. L’option de dessalement doit être poursuivie en introduisant de nouvelles technologies et en faisant confiance aux potentiels des entreprises algériennes.

Compte tenu du constat établi dans ce secteur, la stratégie élaborée par le gouvernement a montré ses limites. Partagez-vous cet avis ? 
Au vu des contraintes liées à la diminution des ressources en eau, des efforts sont indispensables pour préserver et gérer de façon rationnelle et durable les ressources en eau conventionnelles et non conventionnelles. L’on doit commencer par éviter la pollution des eaux superficielles et des nappes (nitrites, nitrates) et empêcher l’exploitation anarchique de forages et non-respect des débits alloués (faire un système de GPS des forages au moins pour les grands débits). Il y a lieu de penser à réduire l’évaporation de l’eau dans les barrages et protéger ces derniers en luttant contre leur érosion et leur envasement car chaque année 30 à 40 millions de m3 d’eau sont perdus. Outre l’installation de compteurs d’eau obligatoires partout pour éliminer les piquages illicites et la mise en place de robinets intelligents, il faut lancer régulièrement des campagnes d’information, de sensibilisation et de communication avec une vraie participation de la société civile qui sera une aide très précieuse pour lutter contre le gaspillage. Il est en outre primordial de maîtriser les quantités d’eau qui tombent réellement en Algérie soit 12,3 milliards de m3 ou 10 milliards de m3. L’on doit penser aussi à réhabiliter et redynamiser les organismes de recherche sur l’eau en partenariat avec l’université, signer une convention globale avec les laboratoires de recherche algériens et placer le Conseil national de stratégie de l’eau, composé d’une cinquantaine d’experts indépendants, sous l’autorité du président de la République ou du Premier ministre en déterminant ses missions et son apport. L’on doit impérativement créer une autorité de régulation qui dépendra du président de la République ou du Premier ministre à l’image de l’Autorité de régulation de la poste et des communications électroniques ou l’Autorité de régulation des hydrocarbures. Par ailleurs, il serait judicieux de collecter les eaux pluviales en ville à travers la construction de bâches à eau dans les cités à construire avec un remplissage par l’eau de pluie et non pas par celle du robinet bien entendu. Si l’on juge que le travail de la Seaal et la Seor et Tipasa est appréciable, pourquoi ne pas élargir cette expérience de gestion déléguée de l’eau vers d’autres wilayas ? Cela dit, il est nécessaire que le citoyen algérien ait pour le futur de l'eau en quantité et en qualité. Pour cela, la réorganisation du secteur de l'eau pour un développement rationnel et durable devient une nécessité. Les entreprises publiques de l’eau doivent s’associer pour former des groupes ou des consortiums performants : ADE+ONA pour donner par exemple l’Agence nationale de l’eau et assainissement (Onea) ; l’ANRH + Agire pour donner l’Agence nationale des ressources en eau et gestion intégrée (Anregi) ; et l’ANBT + Onide pour donner l’Agence nationale des barrages et irrigation (ANBI), …etc. L’on est convaincu que le citoyen ignore les coûts des investissements de l’Etat dans ce domaine et les dépenses dans l’acheminement de l’eau jusqu’à son robinet. Il est urgent donc de lancer des campagnes de sensibilisation pour expliquer l’enjeu de la lutte contre le gaspillage. l faudra mettre sur la facture le prix subventionné en vert et le prix réel en rouge qui est 15 à 20 fois supérieur au prix facturé, de telle sorte à lui faire prendre conscience du prix de revient de cette ressource. Il est à noter que l’agriculture consomme de l’ordre de 70% de la ressource hydrique. D’où la nécessité d’adopter une stratégie pour ce secteur pour la rationalisation de la consommation. Ainsi la formation et le soutien aux agriculteurs pour l’installation de systèmes d’irrigation plus rationnels, la réutilisation des eaux usées épurées, nous permettront de faire diminuer beaucoup la consommation d’eau dans ce secteur et redistribuer cette quantité d’eau économisée vers l’alimentation en eau potable, ou d’autres utilisations utiles. Il est clair et indéniable qu’il ne peut y avoir de développement durable sans la maîtrise de la ressource en eau particulièrement pour les pays arides et semi arides tels que l’Algérie. L’importance de l’eau tant du point de vue économique, social, culturel, stratégique n’est plus à démontrer afin d’aller vers un développement durable. Nous avons le devoir de tout mettre en œuvre pour promouvoir le progrès et le développement socio-économique de notre pays et faire partager à nos concitoyens les fruits de la croissance mondiale. Tout dépend de notre capacité à trouver des solutions ingénieuses et novatrices. Tout dépend de notre aptitude à bien gérer cette ressource, précieuse et capricieuse.

Serait-il nécessaire de revoir la charte et la loi sur l’eau ainsi que ses textes d’application pour une gestion plus efficiente de l’eau en Algérie ?   
Absolument. Il faut revoir la charte de l’eau, en associant un maximum d’institutions (ministères, Cnese, Conseil de la nation, APN,...), la société civile à travers les associations, les représentants des partis politiques, les entreprises publiques et privées dans le secteur de l’eau, les experts, les universitaires et chercheurs, etc. 
C’est de ces assises que sortira une charte de consensus sur l’eau, et bien sûr de cette charte une nouvelle loi. De cette nouvelle loi découleront les textes d’application  (décrets présidentiels ou exécutifs), arrêtés interministériels, arrêtés ministériels, décisions...

Quel est le mode de consommation que vous jugez approprié pour notre pays ? 
La sensibilisation, l’information, la communication, est l’un des points faibles du secteur de l’eau ces dernières années. 
A titre d’exemple : un citoyen devrait avoir, via une simple application sur son smartphone, la possibilité en entrant son numéro de compteur, d’avoir le montant de sa facture et surtout son évolution. 
Ce qui lui permettra de mieux économiser. Il est vrai qu’un travail de sensibilisation est effectué ces dernières années, mais il est insuffisant et on n’a pas ciblé les bons acteurs, les bonnes méthodes et on n’a pas mis les grands moyens. Il faudrait revoir complètement la stratégie de l’information, la sensibilisation, la communication dans de domaine de l’eau. 
Il faudra d’abord créer au ministère une direction générale de la sensibilisation et de l’économie de l’eau, qui sera certainement un grand plus pour le secteur de l’eau. Pour ce qui du mode de consommation approprié pour notre pays, il faudra faire une étude détaillée sur le sujet tenant compte des nouvelles données climatiques, habitudes des populations ; disponibilités en eau, etc.

Certains experts évoquent l’éventualité de réviser les subventions réservées par l’Etat à ce secteur. Etes-vous de cet avis ?
Non, je ne suis pas d’accord avec ces experts, car l’état doit continuer à subventionner l’eau pour le citoyen et la majorité des pays le font. 
D’abord, il faut dire que l’eau est gratuite en Algérie, et l’Algérien ne paye pas l’eau, il paye l’arrivée de l’eau jusqu’à son robinet. 
Quand il pleut sur votre maison, ou votre jardin, l’eau est gratuite et vous pouvez la stocker chez vous et la réutiliser. La politique du secteur de l’eau adoptée par l’Algérie depuis une vingtaine d’années à travers un investissement colossal en infrastructures hydrauliques, nous a permis de nous doter d’une bonne maîtrise des ressources en eau, avec une satisfaction des besoins en eau potable, agricole et industrielle. 
Cependant, nous devons faire encore avec un certain nombre de contraintes et défis en raison des changements climatiques, de la croissance démographique, etc. L’eau est devenue un enjeu de taille et seules les nations qui auront su préserver leur capital hydrique pourront survivre.
 

Propos recueillis par : B. KHRIS

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