Entretien Raymond Depardon, photographe des Accords d’Évian

“Nous étions impressionnés par l’élégance de ces jeunes négociateurs”

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Ali BEDRICI Publié 13 Décembre 2021 à 10:24

© D.R
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Il ne savait pas que ses clichés allaient devenir un témoin visuel d’un des plus importants moments de l’histoire de la Guerre de Libération : les Accords d’Évian. Soixante ans après, Raymond Depardon nous raconte, à partir de sa position de photographe, l’ambiance des négociations et surtout comment il trouvait les membres de la délégation algérienne conduite par Krim Belkacem. “J’avais l’habitude des milieux officiels où les gens sont bien habillés, mais avec des acteurs plus âgés. Là, c’était autre chose, c’étaient des jeunes de 30 à 40 ans. C’était frappant. Je me faisais un plaisir de les prendre en photo”, se souvient-il.

Liberté : Dans quelles circonstances avez-vous été amené à couvrir des événements en relation avec la Guerre d’Algérie ?

Raymond Depardon : J’étais salarié de l’agence Dalmas, j’avais 19 ans et j’étais photographe depuis un an. On était une équipe, avec un rédacteur en chef. Ce n’était pas tout à fait la formule de Gamma ni celle de Magnum d’aujourd’hui, puisque c’était une agence où nous étions salariés. En 1961, les photographes qui étaient avec moi étaient plus âgés, il y avait une certaine réticence, ils avaient fait les barricades, avec le discours de De Gaulle à Alger, enfin tous les événements qui avaient traversé l’Algérie. Et puis, ils ne voulaient plus y aller car il y avait des difficultés à faire des photos, surtout à Alger. C’est pour cela que j’ai été amené à faire mes premières photos à Alger en 1961. J’avais eu beaucoup de difficultés, car la communauté européenne n’aimait pas se faire photographier, la communauté algérienne aussi, parce que craignant que les photos servent à la police ou à l’armée pour les identifier. Donc, personne ne voulait se faire photographier, même les autorités. La photo était mal venue.

Comment êtes-vous venu à couvrir les Accords d’Évian ?

C’était en automne 1961. Pour les besoins des négociations en vue des Accords d’Évian, la délégation algérienne était hébergée par les Suisses dans une villa située en face d’Évian, sur la commune de Bellevue, qui s’appelait Bois d’Avault. C’était une grande maison bourgeoise. Il y avait beaucoup de monde. J’y entrevoyais des personnalités qui allaient devenir célèbres, telles que Krim Belkacem et Redha Malek. Des hélicoptères suisses amenaient tous les matins la délégation algérienne à Évian. À l’époque, j’étais ce que l’on peut appeler un photographe “montant”, l’espoir de l’agence. Les collègues blaguaient : “Ah toi, tu n’as pas fait ton service militaire, alors tu vas faire la délégation du FLN !” Au début, nous avions beaucoup de difficultés car ni les Algériens ni les Suisses ne voulaient de photos. Peu à peu, ça s’est calmé. Nous étions tous autour de la villa, derrière les grilles, avec de gros téléobjectifs, à essayer de photographier cette délégation qu’on ne connaissait pas, qu’on ne voyait pas.

Vous avez réussi à entrer dans la propriété... 

Le premier jour, ils nous ont tous fait entrer dans le jardin de la maison. Il y a eu l’hymne national, tout le monde était au garde-à-vous, avec le drapeau algérien aux fenêtres. Après, beaucoup de photographes se sont retirés car la suite ne les intéressait plus. Mais moi, je suis revenu et je me suis présenté à la délégation et on m’a dit : “Vous pouvez faire toutes les photos que vous voulez.” J’ai donc commencé à déambuler dans la maison, les gens revenaient d’Évian par hélicoptère, ils repartaient et tout cela a duré une dizaine de jours où j’ai fait toutes les photos que je voulais. J’ai pris des photos qui surprennent aujourd’hui car on y voit des gens très joyeux. Une fois, j’ai vu Krim Belkacem qui était concentré sur une terrasse à lire un texte. Dans les salons et bureaux, Il y avait des conférences pour expliquer la démarche du GPRA. J’avais une carte d’accréditation avec ma photo, avec la mention GPRA ; cela me donnait accès à la maison. Je me suis rendu aussi à Évian, le lieu était gardé par des CRS qui protégeaient et accompagnaient les délégations. Tous les soirs, il y avait une conférence de presse sur la progression des négociations, les représentants de deux délégations s’exprimaient. 

Quel était le comportement des services d’ordre ?

Je n’avais pas de  souci, puisque j’avais une accréditation officielle GPRA ; cela me donnait accès à la maison. Les services de sécurité fouillaient les sacs et vérifiaient les appareils photo. Une fois, ils ont pris mon objectif pour voir si ce n’était pas une jumelle ou un objet d’attentat, surtout qu’on avait à l’époque un téléobjectif avec une poignée qui ressemblait un peu à un bazooka. Donc, en dehors des précautions d’usage, les services d’ordre me laissaient aller et venir librement.

Comment vous apparaissait la délégation algérienne ?

Elle impressionnait par sa décontraction et le port vestimentaire très élégant de ses membres. Cela tranchait avec l’image qu’on se faisait du FLN dans le maquis, en tenue militaire. En voyant les photos, nous étions attirés par le sourire et l’élégance de ces jeunes négociateurs. J’avais l’habitude des milieux officiels où les gens sont bien habillés, mais avec des acteurs plus âgés. Là, c’était autre chose, c’étaient des jeunes de 30-40 ans. C’était frappant. Je me faisais un plaisir de les prendre en photo. 

Au moment des négociations, les autorités françaises s’adonnaient-elles à des manœuvres ?

Oui, profitant de la présence de la presse internationale, les autorités françaises organisaient des déplacements de journalistes en Algérie, pour se justifier, en quelque sorte. J’ai pu m’inscrire facilement et nous sommes partis à Oran. On nous a montré des endroits en Oranie. Nous prenions des photos qui étaient inimaginables avant, comme filmer un général, des soldats, etc. Il y avait des villages récemment construits en pleine campagne, avec des appelés qui jouaient aux cartes. Je peux citer une photo que j’ai prise d’un officier de SAS discutant avec un chef de village. C’était de la propagande sur les “bonnes œuvres” en Algérie. 
Il faut préciser que nous n’avions pas la possibilité de faire des photos en Algérie, c’était du domaine très contrôlé des services gouvernementaux. J’ai connu un photographe qui a dû s’engager dans les paras pour un ou deux ans afin de pouvoir faire des photos en Algérie. C’était impossible autrement. Les seules photos que nous connaissons aujourd’hui ont été prises soit par des photographes militaires, soit par des photographes d’Allemagne de l’Est – qui ont d’ailleurs produit un livre, réédité récemment –, ils passaient par la Tunisie et entraient en Algérie pour photographier les zones libérées. 

Quel a été l’impact de vos photos sur l’opinion publique française ?

Les gens étaient fatigués, ils en avaient marre de cette guerre. Début 1961, il y avait eu un référendum pour confirmer le vœu du général de Gaulle de faire que les Algériens choisissent eux-mêmes leur destinée ; la plupart des Français étaient contents, surtout ceux de la métropole, ils en avaient marre de partir au service militaire. Mon frère aîné a fait 30 mois, c’était hallucinant. Les agriculteurs, les vignerons de la France profonde n’en pouvaient plus de se séparer de leurs fils pendant deux ans ; les jeunes filles devaient attendre le retour des appelés pour se marier, ce qui a été le cas de ma belle-sœur et de mon frère. Tout le monde pensait la même chose que De Gaulle.

Aviez-vous conscience de fixer l’Histoire à travers vos photographies ?

Je suis arrivé à Paris en 1958, j’avais 16 ans. En 1960, on m’a envoyé dans le Sahara algérien pour couvrir le premier anniversaire de la fête de l’indépendance de la Côte-d’Ivoire, donc j’étais un photographe de la génération de la décolonisation. Très jeune, j’ai pu voir l’incroyable lumière d’Afrique, des gens qui parlaient français, parfois bien sûr, ils me prenaient à partie en tant que Français, mais ils voyaient bien que j'étais trop jeune, que je ne pouvais pas être un colon ni un fils de colonialiste. 
Je me souviens qu’en 1970, à la demande de l’agence Havas, je suis allé avec des touristes à Tamanrasset, puis dans le Hoggar. L’Algérie voulait montrer la voie aux touristes dans le désert, le Sahara. C’était tout à fait nouveau. Je suis aussi le seul à avoir suivi la démarche du Frolinat au Tchad. Dans les années 70-80, je suis resté des mois, des années en contact avec les rebelles tchadiens au Tibesti, jusqu’à ce qu’ils prennent le pouvoir en 1980. Donc, j’ai bien été dans le courant de la décolonisation…

Vos photographies constituent un témoignage sur une époque…

À l’époque, j’étais trop jeune, je prenais mes photos sans trop réfléchir. Si je n’étais pas allé moi-même les montrer à Kamel Daoud, afin de faire un binôme entre un Algérien et un Français pour les faire connaître, elles seraient restées au fond d’un tiroir... ça n’intéresse pas grand monde. Il n’y a pas en France de maison de l’Afrique, de maison du Sahara, de l’Algérie, de la colonisation. L’espoir reste permis aujourd’hui avec les nouveaux musées, comme celui de la Porte dorée, tourné vers l’émigration. C’est un sujet qui reste encore tabou, quoiqu’il y ait de l’espoir avec la nouvelle génération. Il y a cette langue, cette culture. Bien sûr, il y a un passé colonial, mais aujourd’hui, il faut peut-être tourner la page et aller de l’avant. 

Quel regard portez-vous, aujourd’hui, sur l’Algérie ?

Je la vois très dynamique, avec plein de choses. Il est agréable de se promener dans les rue d’Alger ou d’Oran. J’avais une mission difficile. Certains disent que l’Algérie contemporaine n’a pas d’image. Kamel Daoud et les éditions Barzakh voulaient justement que je fasse des images authentiques de l’Algérie d’aujourd’hui, avec des gens qui vivent avec leur temps. Techniquement, je devais faire les meilleures photos, j’ai pris le meilleur appareil au monde, le plus précis, le plus net, j’ai demandé qu’on ait les meilleurs tireurs... C’est comme lorsque j’ai fait des photos sur New York ! Il fallait des photos au top de la qualité, pour montrer une Algérie contemporaine et moderne. 
Dans les rues d’Alger, on nous disait d’abord que nous étions des nostalgiques. “Non, pas du tout !” Alors, ils se détendaient et nous disaient : “Soyez les bienvenus.” C’étaient des moments de grande tendresse. Ma femme Claudine et moi, nous aimons l’Algérie où nous sommes très bien accueillis. Être considéré comme un ami de l’Algérie me fait grand plaisir. J’aimerais bien retourner en Algérie, me balader, visiter les villages et les quartiers, parler avec les gens, prendre quelques photos, venir dans ce beau et grand pays... Les gens sont surpris, mais c’est l’un des plus beaux pays avec sa diversité. Il y a des gens qui le savent, d’autres doivent le découvrir.  

 

 

Entretien réalisé par : Ali Bedrici

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