Portrait Son procès en appel devait s’ouvrir aujourd’hui

Ali Ghediri, L’INTERMINABLE CALVAIRE CARCÉRAL

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Ali BOUKHLEF Publié 26 Janvier 2022 à 11:00

© Archives Liberté
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Le procès en appel du général Ali Ghediri devait s’ouvrir aujourd’hui à la chambre criminelle du tribunal de Dar El-Beïda. Accusé d’“atteinte délibérée au moral de l’armée en temps de paix”, il a été condamné, en septembre dernier, à 4 ans de prison ferme. À cause de la grève des avocats, ce procès a été déprogrammé.

En descendant dans l’arène politique après 42 ans passés dans les rangs de l’Armée nationale populaire (ANP), Ali Ghediri savait que la tâche était difficile. Elle s’est avérée dangereuse. Comme un boxeur qui monte sur le ring, l’ancien général voulait se battre. Y compris contre son propre “corps” qui l’a vu monter au firmament de la fonction militaire, lui qui a pris sa retraite avec le grade de général-major après avoir fait toutes ses classes, de simple soldat, à directeur central chargé des ressources humaines. 

Mais contrairement à d’autres anciens militaires qui font des incursions, souvent furtives, dans la scène médiatico-politique, Ali Ghediri, n’a pas marqué de transition. A peine envoyé à la retraite et remis à la vie civile, en 2015, il repart au combat. Ce natif d’El-Ouenza en 1954 – l’année du déclenchement de la Révolution – s’est senti “investi” d’une mission. “Je ne pouvais regarder mon pays partir à la dérive par la simple volonté d’un bande de malfaiteurs”, expliquait-il au juge de la chambre criminelle de la cour d’Alger qui l’interrogeait, le 22 septembre dernier. 

Pour expliquer son action, l’homme remonte à l’année 2015. Son ami et frère de combat, le général Hocine Benhadid, est arrêté sur l’autoroute de Zéralda pour des déclarations visant le chef d’état-major et le chef de l’Etat de l’époque. Sentant une injustice, Ali Ghediri prend sa plume. Il publie, notamment dans le journal El Watan, une série d’articles sur l’Histoire et la crise politique que vivait déjà le pays.  

Pour contrecarrer les interventions publiques du général, le ministère de la Défense nationale promulgue, en 2016, une loi imposant aux anciens militaires l’obligation de réserve, même après leur départ à la retraite. “Une atteinte à la liberté d’expression”, diront certains. Mais Ali Ghediri ne se sent pas concerné. “Cette loi a été promulguée après mon départ à la retraite. La loi n’étant pas rétroactive, je ne me sens donc pas concerné”, avait-il répondu au juge le 22 septembre 2021. C’est d’ailleurs sur cette base-là qu’il publie, à l’été 2018, deux contributions qui ont fait date. Intitulées “Lettre aux aînés”, puis “Lettre au président de la République”.

Ces deux missives avaient pour but de lancer l’alerte contre un éventuel 5e mandat qui se profilait déjà à l’horizon. C’était en plein débat sur une “transition” et les interrogations sur la position de Abdelaziz Bouteflika et de son entourage. Mais les choses en sont restées là. Après avoir rappelé les projets qui visaient à pérenniser le système en place, il demandait “aux aînés”, donc aux chefs militaires, de “mettre fin à un choix qu’une minorité” tentait d’imposer au pays. “Je reste convaincu que vous êtes les seuls, tant qu’il est encore temps, à pouvoir changer le cours des choses avant que le feu ne prenne. Vous êtes les seuls à pouvoir prodiguer vos sages conseils à ceux, parmi les vôtres, qui, disposant encore des clés pour une douce solution à cette grave crise multidimensionnelle qui s’annonce, sont à même d’éviter le pire à ce pays. Vous êtes les seuls à pouvoir les faire sortir de cette posture d’entêtement génératrice de violence. Vous êtes les seuls à pouvoir les convaincre de transcender leur ego au profit d’une transition générationnelle pacifique du pouvoir”, écrivait-il en novembre 2018. Cette contribution sera suivie, en décembre 2018, d’une interview accordée au même quotidien : “Je ne pense pas que le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah puisse permettre à qui que ce soit de violer d’une manière aussi outrageuse la Constitution.

Il n’est pas sans savoir qu’il est le dernier de sa génération et que l’histoire est fortement attentive à ce qu’il fait ou fera. Je reste persuadé qu’il sera au rendez-vous de l’histoire, comme il l’a été hier, alors qu’il n’avait que 17 ans.”
C’est cette phrase que la justice a retenu contre l’ancien candidat à l’élection présidentielle d’avril 2019. Dans ses questions, le juge insistait sur le fait que Ali Ghediri, en tant que militaire, ne pouvait ignorer “que de tels propos pouvaient avoir un impact sur le moral de l’armée”. L’ancien candidat répondait, lui, que ses propos n’engageaient que sa personne “en tant que citoyen algérien”.

C’est cette citation, tirée d’une longue interview qui a conduit l’ancien général à la prison. Arrêté en juin 2019, Ali Ghediri avait passé 26 mois de prison avant d’être finalement présenté devant une juridiction. Il estimait que sa détention était “politique”. Dans une lettre envoyée à l’opinion publique en février 2020, il estimait que ceux qui l’ont mis en prison voulaient “donner l’exemple” à ceux qui “osent remettre en cause le système”. Il a réitéré son engagement “comme citoyen”. Il considère que par son statut de retraité de l’ANP, il a “le droit d’exercer ses droits constitutionnels et d’exprimer son mécontentement sur la situation du pays”.

“C’est moi ou c’est le sstème“

Lors du procès, Ali Ghediri avait même accusé des parties du pouvoir de ne pas lui avoir “pardonné” de s’être présenté à la présidentielle avortée d’avril 2019. Il a rappelé son long parcours au sein de l’armée. “Comment puis-je porter atteinte à une armée que j’ai servie durant 42 ans et dans laquelle travaillent beaucoup de mes proches”, s’était-il défendu.
Ses avocats ont toujours plaidé son innocence. “Que fait-il ici”, s’était même interrogé Miloud Brahimi, un de ses sept avocats. Tous ont notamment mis en avant sa “compétence”, son “dévouement” et surtout le sens du devoir de celui qui, en plus de faire carrière dans l’armée, a poursuivi un brillant cursus universitaire. Il a notamment décroché un doctorat en sciences politiques à l’université d’Alger, après avoir occupé le haut du podium à la faculté de guerre de Moscou, en 1987.

“Ou c’est moi ou c’est le système !” Lors de son passage, en janvier 2019, au Forum de Liberté où il effectuait sa première grande sortie médiatique après l’annonce formelle de sa candidature, quelques jours auparavant, le général Ali Ghediri avait prononcé cette phrase prémonitoire : il avait juré d’avoir la peau du système politique en place. Mais trois ans après, ce dernier semble avoir raison de lui. Il croupit en prison pour une phrase prononcée dans une interview. Une déclaration qui est allée dans le sens de l’Histoire puisque Ahmed-Gaïd Salah avait “appliqué” à la lettre les suggestions de Ali Ghediri. Pour cela, l’homme répondra, à nouveau et pour la dernière fois – puisque c’est le seul recours que prévoit la loi – aux questions du juge sur cette interview publique, accordée à un journal six mois avant sa détention. Ses avocats décrivent un homme “déterminé” malgré le poids de la prison. 

De sa cellule de la prison de Koléa, “il prépare ses réponse et se tient prêt”, assure Nabila Slimi, sa fidèle avocate depuis deux ans et demi. Il garde l’espoir de retrouver sa liberté. Et à 68 ans, l’homme ne veut pas rentrer chez lui, assure-t-on dans son entourage. Il compte poursuivre son “combat”. Mais cela dépendra de l’issue de cet énième procès.

 

Par : Ali Boukhlef

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