Reportage L’ACTIVITÉ AU MARCHÉ DUBAÏ IMPACTÉE PAR LA CRISE SANITAIRE

El-Eulma une place commerciale en déclin

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Faouzi SENOUSSAOUI Publié 09 Mars 2022 à 22:14

© S.Chouadra
© S.Chouadra

L’emblématique plaque tournante du commerce transnational en Algérie, voire en Afrique du Nord, à savoir le marché Dubaï d’El-Eulma, plus connu chez les habitants de l’ex-Saint-Arnaud sous le nom d’El-Charaâ (la rue), vit ses jours les plus difficiles depuis sa création, il y a plus d’une vingtaine d’années.

Lors de notre virée, durant toute la matinée, les rues de la cité commerciale sont quasiment désertes. Contrairement aux jours où il était difficile de se frayer un chemin parmi les passants, les voitures et les marchandises étalées à même les trottoirs et les rues, aujourd’hui, pourtant un samedi, les commerces sont désertés. Mourad, un quinquagénaire, travaillant chez un importateur et vendeur en gros et demi-gros de produits électroménagers, est amer : “Il y a quelque temps, juste avant la pandémie de coronavirus, il était impossible d’entrer ici avec une voiture. D’ailleurs, c’est pour cela que des jeunes et moins jeunes ont créé ce moyen de transport qu’est la charrette pour transporter les marchandises vers les voitures garées à l’extérieur du souk. Même pour les piétons, il était très difficile de bouger par endroits...” Notre interlocuteur, qui travaille depuis presque quinze ans dans un magasin ayant deux façades, dont l’une donne sur l’artère principale, se souvient des périodes où l’activité commerciale battait son plein. “Ce magasin ne désemplissait pas. À longueur de journée, nous y accueillions des centaines de clients et nous écoulions bien nos marchandises de très bonne qualité (des marchandises d’origine) car nous les importions nous-mêmes. Je me souviens que des clients qui venaient pour acheter un seul produit en prenaient d’autres. Ils ne comptaient pas ! Cela dénote que le pouvoir d’achat était à son paroxysme”, nous dira Mourad qui, pour étayer ses propos et être plus convaincant, nous révèle qu’avant la pandémie, son patron importait jusqu’à cinq containers par mois contre un à deux actuellement.

Les craintes s’accentuent de jour en jour
Les conséquences de la pandémie de Covid-19 ne sont pas seulement sanitaires, mais ont aussi grippé l’économie. 
Le grand souk, dont la réputation avait, au fil du temps, dépassé les frontières du pays, perd de son aura. Quelque 4 000 commerces sont ainsi affectés. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, la hausse des taxes sur les produits importés, notamment l’électroménager, a aussi eu son impact au point que même les prix des produits usinés, en Algérie ont prix des ailes. Les craintes des commerçants s’accentuent de jour en jour.
Rencontré devant son magasin en train de siroter un café, Mohamed, un vendeur d’appareils électroménagers, nous 
confie : “Il y a des journées où je ne vends même pas un batteur. Avant, je ne comptais pas les bénéfices d’une telle vente car c’était minime par rapport à ce que j’écoulais comme marchandises. Je vendais quotidiennement au moins six ou sept articles au minimum dont des téléviseurs, des machines à laver, des réfrigérateurs… Cela dénote de la situation, voire de la crise qui s’accentue. Le problème c’est que nous ne voyons pas le bout du tunnel.” 
Les prix ont grimpé d’une façon vertigineuse. “Ce téléviseur 32” est proposé à 43 000 DA alors que son prix il y a quelques années était 25 000 DA au maximum. Ce climatiseur 12000 BTU monté en Algérie, nous le vendons actuellement à 76 000 DA contre 36 000 DA avant la pandémie, Le prix actuel de ce réfrigérateur est 48 000 DA au lieu de 38 000 DA avant la pandémie. C’est beaucoup, les gens n’en peuvent plus. Ils viennent souvent pour demander les prix, puis ressortent sans acheter”, nous dira Kamel, un vendeur d’électroménager qui affiche les prix les plus bas du prestigieux souk. 
Il est à souligner aussi que plusieurs commerçants ont confié à Liberté que l’exigence d’avoir plusieurs registres du commerce pour un seul local est aussi une mesure qui a découragé les commerçants. 
“Je suis obligé d’avoir un registre du commerce pour deux à trois articles. C’est inconcevable que pour un même local, on ait plusieurs registres. Cela nous ruine”, déplore Ismaïl, propriétaire d’un commerce de gros de plusieurs appareils électroménagers.

Des emplois menacés
À l’exigence de différents registres du commerce, s’ajoutent, aux taxes et impôts, les charges inhérentes au loyer. Ici, au souk, dans les différents quartiers du marché Dubaï, les loyers ne descendent pas sous la barre des 100 000 DA. 
Ils peuvent atteindre, selon la superficie et la situation du local, les 250 000 DA par endroits. Des sommes qui alourdissent les charges des commerçants. Cet état de fait constitue un grand risque sur les postes d’emploi des intervenants, du propriétaire du commerce au jeune travailleur qui a une charrette au niveau du souk. “Savez-vous que les ‘transporteurs’ utilisant des charrettes manuelles viennent des communes lointaines de la wilaya et des wilayas limitrophes ?” Il y a des travailleurs de Sétif, d’Aïn Oulmène, de Chelghoum Laïd, de Ferdjioua et de Tadjenant (wilaya de Mila), de Beni Aziz, de Beni Fouda, de Djemila, de Bir Haddada... Certains d’entre eux passent la semaine ici. Ils louent en groupe des maisons, des chambres ou séjournent carrément dans des auberges et des dortoirs. Le risque que les commerçants du plus grand bazar du pays baissent rideau les hante et les stresse. Même son de cloche au niveau des cafés et des restaurants de la cité commerciale. Dans une cafétéria située dans un quartier auparavant très mouvementé, où nous avons pris un café, nous avons entendu la même litanie. Hamid, le gérant du café, derrière la caisse, se plaint : “C’est mort ! Si on continue comme ça, nous allons fermer l’un après l’autre. Il n’y a plus de travail. J’avais trois travailleurs par équipe, j’en ai déjà libéré deux et je compte en licencier deux autres. La situation s’est aggravée depuis le mois de janvier passé. Je vous jure que je ne rentre pas dans mes frais. Je suis en train de grignoter les bénéfices des années précédentes pour payer les charges, dont les salaires des quatre travailleurs.
Cela ne peut pas durer.” 
Les quelque 4 000 commerçants qui emploient trois à quatre personnes, voire plus pour certains, sont inquiets pour leurs travailleurs. “Mes quatre employés, dont une comptable, ont des bouches à nourrir et il est dur de leur dire qu’ils seront renvoyés si la situation chaotique perdure...”

Les Tunisiens sont pour Dubaï ce que sont les Algériens pour le tourisme tunisien
Si les Tunisiens comptent beaucoup sur les touristes algériens durant la saison estivale pour faire le plein des stations balnéaires, les commerçants du prestigieux souk, qui a beaucoup gagné en notoriété chez nos voisins de l’Est estiment que l’absence des Tunisiens depuis le début de la pandémie a beaucoup affecté leurs affaires. 
Il est à noter qu’en 2019, 54 140 Tunisiens ont séjourné à Sétif (75 717 nuitées) et ont fait leurs emplettes au souk d’El-Eulma, contre 52 996 arrivées en 2018 avec 63 266 nuitées. En effet, au moment où le nombre de touristes se rendant à El-Eulma — et du coup participant à l’essor du commerce de la ville – a commencé à grimper, la pandémie a freiné l’élan. En 2020, leur nombre a chuté pour atteindre 14 651 arrivées avec 20 209 nuitées durant les trois premiers mois de l’année. En 2021, leur nombre n’a pas dépassé la barre des 375 touristes avec moins de 1 000 nuitées. 
Une lecture des chiffres inhérents aux arrivées et aux nuitées passées par des Tunisiens dans la capitale des Hauts-Plateaux a laissé apparaître que le nombre a sensiblement augmenté en 2019, notamment durant les quatre derniers mois de l’année. 
Un commerçant déplore que la pandémie ait freiné cet élan qui allait faire d’El-Eulma la mecque des Tunisiens qui y trouvaient leur intérêt, bien sûr, en achetant des produits algériens et étrangers au souk Dubai. Tout le monde y trouvait son compte. “Les Tunisiens venaient séjourner, faire du tourisme à Sétif, à Djemila et à El-Eulma et, du coup, ils joignaient l’utile à l’agréable en faisant leurs emplettes car ils trouvaient que les prix étaient intéressants”, nous dit-il, tout en regrettant la situation préjudiciable qui prévaut actuellement sur le plus grand bazar du pays.
Pour Djamel, un entrepreneur natif de la ville, la situation financière difficile a impacté tous les domaines. Cette crise a touché tous les secteurs. Selon lui, même l’équipe de football phare de la ville d’El-Eulma, à savoir le MCEE, a été touchée. Tout le monde sait que l’équipe qui marque cette année le pas a été affectée par la situation économique de la ville. Avant, les industriels et grands commerçants mettaient la main à la poche pour aider leur club, cependant cela fait plus de deux ans qu’ils ne peuvent plus lui tendre la main. 

Cependant, il est à noter que durant la pandémie de coronavirus et en dépit de la situation dans laquelle se trouvaient la plupart des commerçants, les opérations caritatives se sont multipliées au point que plusieurs dons de matériels et équipements ont été organisés au profit des structures sanitaires de la ville, notamment l’établissement public hospitalier Sarroub-Khathir et l’établissement hospitalier spécialisé mère-enfant Belhaida-El-Djayda. 

En attendant la résurrection de l’activité au grand bazar Dubaï, affecté par la pandémie, les commerçants, les travailleurs et leurs familles sont tenus de prendre leur mal en patience.
 

Réalisé par : FAOUZI SENOUSSAOUI

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