Reportage L’INCONTOURNABLE RESTAURANT D’ADEKAR

Le “Rendez-vous des chasseurs” et du bonheur

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Samir LESLOUS Publié 08 Décembre 2021 à 19:11

© Liberté
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Niché dans l’écrin d’une forêt verdoyante et chaleureuse, sur 
les hauteurs de l’Akfadou, sur la route qui relie Tizi Ouzou à Béjaïa, le “Rendez-vous des chasseurs” est devenu une adresse incontournable pour les amoureux de la nature et de la cuisine gourmande.

Sur la route serpentant au milieu de la luxuriante forêt de Yakouren puis, sans transition remarquable, du massif non moins verdoyant de l’Akfadou, de très rares véhicules circulent en cette fin de matinée du dernier vendredi de novembre. Dans cette région connue pour sa fraîcheur même en saison estivale, Le grand froid commence à prendre place en cette approche de l’hiver, et il n’est pas de nature à inciter à troquer un nid douillet pour une aventure extérieure, à moins d’une quelconque obligation. Mais à l’approche d’Adekar, malgré le vent glacial qui fouette les visages, le réveil des hommes se fait enfin sentir. Devant une bâtisse sans voisinage, en bord de route, qu’environ 2 km séparent du chef-lieu de cette localité qui culmine à plus de 1000 m d’altitude, plusieurs véhicules manœuvrent pour se garer avant que leurs occupants ne s’engouffrent derrière la grille qui sert de porte, d’un pas prompt, comme pourchassés par le froid. Un mouvement qui laisse déjà deviner l’animation, sinon la vie que cache cette clôture de pierre, habillée de plantes grimpantes jusqu’à une petite porte sur le fronton de laquelle une modeste enseigne indique : “le Rendez-vous des chasseurs”. 
Cette porte est à peine franchie que voilà cette bâtisse qui, vue de l’extérieur, ne paye pas de mine, décline un charme des plus insoupçonnés. Un joyau rare en son genre. Dans sa cour intérieure, des arbres centenaires déploient leurs branchages de sorte à ne se laisser se transpercer que par de rares rayons de soleil. A leur ombre, des tables, des jets d’eau en marbre, bien agencés sur le sol pavé. Une cour qui servirait, à coup sûr, de terrasse par des températures clémentes. 
Une seconde porte donne cette fois accès à deux salles de restauration, dont une est exclusivement familiale. Avec ses murs et son plafond entièrement en bois, l’intérieur fait tout de suite penser aux chalets du Jura suisse. 
L’aiguille n’indique pas tout à fait midi, mais plusieurs tables sont déjà occupées. Avant de s’attabler, les clients passent par l’incontournable chauffage à gaz butane installé au milieu de la salle principale. De plaisanteries en conversations en passant par des anecdotes, l’ambiance entre les clients et le personnel de la maison devient vite conviviale. L’endroit semble être fait aussi de chaleur humaine. 
“Les week-ends, nous avons beaucoup d’habitués qui viennent des localités voisines et même de loin, spécialement pour partager un agréable moment ici”, nous confie Djamel qui, avec sa mine joviale, s’adresse à eux comme un ami de longue date. Cependant, des odeurs appétissantes se diffusent, de plus en plus puissantes, vers la salle et taquinent les narines. Une invitation au voyage dans les saveurs et les délices dont la maison semble parfaitement maîtriser les secrets. 
Au fil des minutes qui s’écoulent, les tables vides se raréfient dans la salle principale. Dans la salle familiale aussi. D’autres habitués, d’autres inconnus de passage, entre amis ou en famille, prennent possession des lieux. 
Djamel entame ses habituels aller-retours entre la salle et la cuisine pour prendre les commandes. Les spécialités de la maison sont multiples. Un sanctuaire de la cuisine gourmande. Entre le méchoui de chevreau, le lapin chasseur, le sauté bourguignon et le couscous, le choix n’est pas souvent aisé à faire. 
En attendant, les plus silencieux n’ont pas de quoi s’ennuyer. A travers la large baie vitrée d’où l’on peut dominer toute la vallée de Beni Ksila jusqu’à la mer, certains dévorent l’époustouflant panorama qui s’offre aux yeux, même en ce temps de grisaille et de brume qui recouvre les collines. D’autres scrutent les murs transformés au fil du temps en musée personnel du propriétaire qui offre, le temps d’un repas, un voyage dans le temps. L’un des tableaux qui y sont accrochés témoigne de la longue existence de cette maison qui a survécu aux aléas de plusieurs époques. 
“Le Rendez-vous des chasseurs” n’est pas un restaurant quelconque. Pour les habitants, c’est un chapitre de la mémoire collective locale. Son nom est aussi ancien que les plus vieux du village Akebbouche, à la sortie duquel il a été bâti dans les années 1930 par une famille de colons établie dans cette région d’Adekar. “Auberge Simon”, fut la première enseigne portée par ce lieu devenu mythique. La propriétaire, Simon, en a fait plus qu’une auberge, un repaire pour tous les chasseurs de la région en partance pour des battues dans les vastes forêts environnantes, et surtout pour se délecter de leur butin au retour. “On raconte qu’il y aurait eu tout le temps du gibier sur la braise”, commente Djamel. Les plus vieux dans la région se souviennent avoir entendu leurs aînés parler de ces festins qui réunissaient essentiellement des colons et de ces longues soirées qui rythmaient la vie de cette ancienne auberge jusqu’à l’indépendance. Aujourd’hui encore le lieu n’a pas subi de significative transformation. 
“L’architecture est restée la même. Seules quelques modifications y ont été apportées à l’intérieur. Ce fut une auberge avec restaurant et six chambres, dotées chacune d’une cheminée, en raison du froid glacial qui caractérise la région. Aujourd’hui ces chambres, dont les cheminées ont été supprimées, sont utilisées juste pour héberger les employés”, nous explique Madjid.
Ironie de l’Histoire, après l’indépendance, c’est un ancien maquisard, un lieutenant de l’ALN, qui reprend les lieux. Aujourd’hui encore, son portrait trône, imposant, dans la grande salle. “Zane Boualem le baroudeur de la Soummam”, lit-on en bas du tableau. “Il est connu pour avoir été un des hommes de confiance du légendaire colonel Amirouche. Son nom résonne dans toute la Soummam, il donnait beaucoup de fil à retordre à l’armée coloniale avec ses retentissantes embuscades qu’il réussissait toujours ingénieusement”, lâche Djamel avant de s’éclipser d’un pas pressé. “Dda Boualem était un homme généreux et humble. Par temps de neige, de verglas et de brouillard qui sont fréquents dans cette localité connue pour ses hivers rigoureux, il ne laissait pas les clients prendre le risque de poursuivre la route, en soirée surtout, il mettait les chambres à leur disposition. Par dessus tout, il exploitait la maison dans le strict respect du voisinage. Il est décédé en 2013, il avait 80 ans”, poursuit Djamel de retour de la cuisine, le pas lourd en raison des plats qu’il porte. “Il veillait sans cesse sur la tranquillité des lieux”, enchaîne fièrement son petit-fils qui, jusque-là, se contentait de prêter l’oreille. 
A sa reprise des lieux au début des années 70, Boualem Zane tenait également à sauvegarder cette vocation première et peu commune pour les établissements du genre, à savoir continuer à être toujours un vrai rendez-vous des chasseurs. Ce fut un bonheur pour tout une génération qui a, ainsi, perpétué cette tradition de chasse et de partage deux décennies durant. Les années 70 et 80. A l’époque, raconte-t-on, même le légendaire Lounis Ait Menguellet faisait partie de la maison aux côtés de Boualem Zane. L’établissement voyait défiler autour de ses tables des cohortes de touristes étrangers et locaux, des randonneurs et toute sorte d’amoureux de la nature, de passage dans les deux sens, par ce massif forestier qui constitue un poumon écologique très prisé pour sa richesse naturelle, sa splendeur, sa fraîcheur estivale et surtout pour la quiétude et l’apaisement que procure la moindre balade à l’ombre des chênes zen et chênes-liège qui font sa réputation. Vint ensuite la décennie noire qui a tout remis en cause. La chasse est stoppée net par l’activité terroriste. Les détenteurs d’armes ont été désarmés et la chasse fut interdite. Ce fut la fin d’une époque. 
Au milieu des années 90, le vaste massif forestier partagé par les quatre communes de la wilaya de Bejaïa, à savoir Akfadou, Adekar, Chemini et Taourirt Ighil, et les trois communes de la wilaya de Tizi Ouzou : Ath Idjeur, Bouzeguène et Yakouren, est devenu un repaire pour les groupes islamistes armés et cette route nationale n°12 qui le traverse pour relier les wilayas de Tizi Ouzou et Béjaïa n’était plus qu’une route que l’on parcourait la peur au ventre. S’y ajoutent aussi les incendies et les coupes illicites de bois pour dénuder peu à peu ses collines, mettant à mal ses richesses végétales et animales. Si contre ces derniers la lutte demeure d’actualité, la vermine terroriste, elle, a fini par être extraite. 
Au prix d’une longue et implacable lutte antiterroriste, la forêt de Yakouren et le massif de l’Akfadou ont retrouvé leur sérénité. Même si la chasse demeure interdite, “le Rendez-vous des chasseurs” a fini par retrouver ses couleurs, ses saveurs et ses habitués. Cet établissement apporte désormais sa pierre à l’édifice touristique local qui se met en place. Ceci d’autant que, tout près de ce lieu à la notoriété établie, l’on retrouve l’un des sites touristiques les plus majestueux de la Kabylie : le Lac Noir, communément appelé Agoulmim Averkane. C’est un lac naturel d’environ 3 hectares, situé au milieu de la forêt de l’Akfadou. Un biotope fragile selon les spécialistes, qui abrite plusieurs espèces d’animaux et de plantes protégés. Ce site, mis aux oubliettes durant la décennie de terrorisme et même au-delà, est aujourd’hui très prisé par les visiteurs. 
Il en accueille par centaines, notamment les week-ends. “Il existe par ici un raccourci d’environ 5 km qui y conduit rapidement. Il y a ceux qui viennent au Lac et qui finissent leur journée à notre table, d’autres qui viennent chez nous et en profitent pour visiter Agoulmim Averkane”, nous informe Djamel, laissant ainsi transparaître cette complémentarité nécessaire à tout écosystème. Non loin de là se trouve aussi la station thermale d’Assif El-Hammam, puis d’autres sites encore… qui font que “le Rendez-vous des chasseurs” est une adresse incontournable. 
 

Reportage réalisé par :  Samir LESLOUS

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