Reportage AVEC DES TOXICOMANES EN PHASE DE RECONSTRUCTION

Une jeunesse en peine

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Hana MENASRIA Publié 06 Décembre 2021 à 00:43

Un jeune en séance de thérapie au Centre de lutte antidrogue de Bouchaoui. © Billel Zehani/Liberté
Un jeune en séance de thérapie au Centre de lutte antidrogue de Bouchaoui. © Billel Zehani/Liberté

Il faut se rendre au Centre de prévention et de lutte antidrogue de Bouchaoui pour mesurer l’ampleur des dégâts que continue de provoquer la toxicomanie sur la jeunesse. À la peine, ces victimes, prises en charge par des spécialistes, tentent de se reconstruire après une vie brisée par l’addiction... Témoignages.

Des parents attendent  patiemment  depuis le matin devant l’“espace traitement thérapeutique”. Parcourue par des rayons de soleil, cette pièce assez large est équipée d’une dizaine d’appareils de sport et autres machines de massage et de détente. Ces appareils utilisés par des adolescents et des jeunes hommes, dont l’âge ne dépasse souvent pas la vingtaine, ne sont pas là pour la musculation, mais pour la purification du corps et de l’esprit. Debout dans le hall, l’air inquiet, ces parents nourrissent en silence l’espoir que leur progéniture revienne du monde fumeux de la drogue dans lequel elle s’est égarée.

Le visage caché derrière son masque, une maman, la cinquantaine consommée, laisse transparaître un regard triste et des yeux pleins de larmes. Son fils Mourad (les noms ont été changés pour garder l’anonymat des concernés) est dépendant aux psychotropes depuis trois ans. Résidant à Tizi Ouzou, elle a démarré en compagnie de son fils à 5h, pour ne pas rater ce rendez-vous. “Celui de la guérison”, espère-t-elle. “Aujourd’hui, Mourad est âgé de 21 ans. Il a commencé à se droguer à l’âge de 18 ans. Pourtant, il travaillait, possédait son propre commerce et ne manquait de rien”, confie-t-elle, l’âme en peine.

Aimant et affectueux, Mourad devenait distant puis a complètement changé. “Du jour au lendemain, il a adopté un nouveau comportement : il dormait énormément et était souvent sur la défensive. Son père et moi ne pensions pas qu’il se droguait”, raconte-t-elle d’un ton désemparé. Alertée par son frère (l’oncle de Mourad), cette maman de trois enfants a tenté d’évoquer ce sujet à maintes reprises avec son fils. En vain. “Il niait, ne voulait pas l’admettre, jusqu’au jour où il a tout avoué car il voulait en finir. Il nous a raconté avoir commencé avec ses copains pour ‘essayer’, et rapidement, c’est devenu une addiction.” Une addiction ayant coûté cher à cette famille, qui a dû rembourser les dettes des dealers, de peur qu’“il n’arrive du mal à Mourad”. 

Au Centre de prévention et de psychothérapie de lutte antidrogue de Bouchaoui (ouest d’Alger), plusieurs familles accompagnent leurs enfants venus suivre des séances de désintoxication. Premier projet-pilote en Algérie, créé en 2018, ce centre, initié par l’Organisation nationale pour la sauvegarde de la jeunesse, présidée par Abdelkrim Abidat, expert consultant international de prévention contre la drogue en milieu des jeunes, se fixe comme mission d’être à l’“écoute des jeunes touchés par les problèmes de drogues”. 

Comme cette maman de Tizi Ouzou, ce cadre algérois est éprouvé par la situation de son fils, adolescent de 17 ans, qui a succombé aux tentations des “copains”. “Sincèrement, je ne me suis nullement rendu compte que mon enfant consommait des stupéfiants.

En tant que papa, on ne peut imaginer ce genre de choses”, regrette ce quadragénaire. C’est son épouse, remarquant que l’ado avait souvent les yeux rouges, qui attira son attention. “Au début, il niait. Mais il a fini par passer aux aveux : il a commencé à en consommer avec un copain.” Cette initiation à la toxicomanie à travers les fréquentations est évoquée à l’unanimité par toutes les personnes rencontrées.

Qu’ils soient issus de milieux aisés ou défavorisés, sportifs ou non pratiquants d’activité extrascolaire, nombre de jeunes, histoire d’imiter, finissent par sombrer dans la drogue une fois qu’ils y ont goûté pour la première fois. Une tentation qui les mène souvent sur le chemin de la perdition. Face à cette situation, les parents se sentent impuissants et presque désarmés. “Même s’ils sont bien pris en charge dans ce centre, nous rencontrons des difficultés, notamment sur la manière de s’y prendre, de parler et d’aborder le sujet avec nos enfants”, se plaint le quadragénaire. 

“Ma vie ne tourne qu’autour des drogues”
Si les parents ont du mal à converser avec leur progéniture en difficulté, cette dernière aussi éprouve la même difficulté et vit la même galère, car elle a honte. C’est le cas de Kenzi, qui admet avoir fait de mauvais choix dans sa vie. Installé dans une pièce “d’hébergement” sous une lumière sombre, cet ancien toxico de 21 ans “confesse” pour se “libérer” de ses vieux démons. “J’étais comme un mort-vivant. Je vivais dans un monde irréel, imaginaire. Mon univers ne tournait qu’autour des drogues (psychotropes et joints)”, témoigne-t-il.

Cette déchéance lui a fait “perdre” sa famille, ses amis et sa santé. Il ne contrôlait plus sa vie : “J’ai commencé à en consommer à seulement 16 ans. Dans mon quartier, ces médocs sont en libre circulation et la majorité en prend. Alors mes amis des Eucalyptus (Alger) me conseillaient d’essayer, pour m’aider à être heureux.” À cet âge, Kenzi aurait dû être insouciant et profiter de sa jeunesse. Mais ayant arrêté ses études et sans perspective d’avenir, il s’est mis à chercher le bonheur, fut-il éphémère. “J’étais seul, je n’avais personne à qui me confier. Et comme je n’avais aucun objectif, j’ai plongé dans la drogue. Je travaillais seulement pour pouvoir m’acheter ma marchandise”, dit-il avec amertume.

L’été dernier, Kenzi prend conscience de sa descente aux enfers et décide de se prendre en main. Il en parle à sa famille qui l’encourage et l’accompagne dans sa désintoxication. Aujourd’hui, il se sent beaucoup mieux. “La première chose que j’ai faite est de changer mes fréquentations. Je ne suis plus le même ; je reprends goût à la vie et je profite des journées en famille”, savoure-t-il. Le centre a, entre autres, permis à ce jeune homme de trouver une oreille attentive, grâce aux psychologues qui l’ont aidé. “Je pratique du sport tous les samedis et le médecin m’a prescrit une tisane naturelle au lieu de médicaments auxquels je risque de devenir encore accro.” 

Fateh, le sourire tendre et plein d’espoir, partage la même expérience que ses camarades du centre. À l’adolescence, il s’essayait aux comprimés dont les noms sont en vogue dans le milieu – “Saroukh” et “El-Hamra” – même s’il savait pertinemment que c’était dangereux. Comme Kenzi, il voulait accéder à sa “minute de bonheur”, mais qui s’est transformée rapidement en une vie cauchemardesque. “J’en prenais souvent, c’est devenu un jeu pour moi et pour mes amis. Après quatre ans de consommation, je ne me suis rendu compte de ses effets néfastes qu’il y a un mois seulement.” “Je suis devenu un voyou. Je ne travaillais que pour m’acheter mes comprimés. J’ai récemment claqué 38 000 DA dans ce poison, je ne pensais qu’à cela ! Mes parents étaient durs avec moi, mais une fois devenus communicatifs avec moi, j’ai ressenti l’envie de changer et de tout arrêter”, souligne-t-il. Pour son premier jour au centre, Fateh retrouve une “certaine paix intérieure” et espère que sa “famille lui pardonnera un jour”. 

Encore enfants, ces toxicomanes peinent à se reconstruire et à retrouver leur voie. Leur seul désir est de trouver un sauveur, une personne prête à les écouter et à leur tendre la main. Et ce centre de Bouchaoui semble être pour eux une planche de salut. 

Erigé sur une superficie de 2 000 m2 – attribuée par le ministère de l’Agriculture et la direction générale des forêts – dans un site naturel (forêt de Bouchaoui), le centre accueille quelque 300 personnes. “L’objectif essentiel est de répondre à la souffrance psychologique des jeunes livrés au fléau de la drogue. Le centre propose d’accueillir et d’écouter les jeunes victimes de toxicomanie, de les aider à la mise en place des projets de naturo-thérapie”, explique Abidat. Ainsi, l’action du personnel se situe au niveau de la prise en charge médico-psycho-pédagogique et éducative et “un programme de guidance parentale visant à faire comprendre aux parents la ‘problématique’ de l’usage de la toxicomanie et ce, en leur offrant des éléments de connaissance au rétablissement de la communication”, précise-t-il. 

Le service est assuré par des bénévoles, notamment des médecins spécialistes, des psychologues, des sociologues, des éducateurs spécialisés, des moniteurs de sport… Pas moins de 5 743 jeunes âgés de 15 à 35 ans ont “été écoutés, sensibilisés et pris en charge par le centre” entre 2020 et 2021. Parmi les personnes admises, 2% sont des femmes. 

Selon un bilan du centre, 1 898 jeunes sont dépendants des psychotropes, 1 660 au cannabis, 845 au Subatex, 660 à la cocaïne, 240 à l’héroïne et 440 cas d’utilisation de “snif de gaz et d’essence”. Une expérience qu’Abdelkrim Abidat espère voir se renouveler à travers le pays. Il lance, dans ce cadre, un appel au ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales pour “instruire les 58 walis à s’approcher de nous, afin d’élargir cette expérience du centre de Bouchaoui à travers les régions du pays, pour mieux protéger notre jeunesse”. Peut-être que des centaines de jeunes, à la fleur de l’âge, seront sauvés de l’égarement qui les guette au quotidien… 
 

Réalisé par : HANA MENASRIA

 

 

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